L'Usine à Paroles

Un grand lecteur lit au moins 20 livres par an. Un tiers des Français ne lit aucun livre, tandis que lire un livre par semaine ne concerne que 3% de la population (Daily Nord, mars 2009). Restons donc dans les "happy few" de Stendhal, et découvre ici, ami Lecteur, mes compte-rendu.

Le "O"

Je lis donc je suis ?

Les chemins de la haine, Eva Dolan. Liana Levi, 01/2018. 443 p. 22 €

         Le cadavre carbonisé d'un homme est découvert dans l'abri de jardin des Burlow, dans la ville de Peterborough. Zigic, le responsable de la section des crimes de haines, mène l'enquête avec son équipe. Très vite, la victime est identifiée : il s'agit d'un travailleur polonais, Jaan Stepulov. Accompagné de Mel Ferreira, Zigic plonge alors dans le monde de l'immigration et du travail clandestin, où les hommes sont exploités et parfois même réduits en esclavage par des entrepreneurs sans scrupules…

         Si la culpabilité des Barlow semble acquise, l'enquête n'échappe pas aux fausses pistes. Mais au-delà du récit policier, c'est davantage le drame de l'immigration, la crise économique et l'esclavage moderne qui sont abordés. Polonais, slovaques, estoniens, souvent entrés illégalement sur le territoire britannique, ces migrants n'ont d'autres choix que de se plier aux règles qu'on leur impose, les hommes deviennent ouvriers 12 heures par jour sur des chantiers où leur vie vaut moins que le matériel, tandis que les femmes sont contraintes à la prostitution. Par ailleurs le récit fait la part belle aux personnages hauts en couleurs, notamment Mel Ferreira, sergent d'origine portugaise, passionaria des droits de l'homme, qui lutte contre sa colère face aux préjugés et au racisme ordinaire. Un bon polar, qui fait découvrir au lecteur le quotidien d'une ville moyenne d'Angleterre, et le travail d'une brigade aux moyens très limités.

 

Roman lu dans le cadre du Prix des Lectrices de Elle

  

Posté le 15/02/2018 à 14:01

Une vie comme les autres, Hanya Yanagihara (trad. de l'anglais). Buchet-Chastel, 12/2017. 813 p. 24 €

         C'est l'histoire de quatre garçons : JB, Jude, Malcom et Willem. Venus d'horizons et de familles très différentes, ils se rencontrent à la fac et ne se quitteront plus lorsqu'ils s'installeront à New York. Chacun mène sa carrière : JB est un peintre ambitieux très vite reconnu par le milieu artistique ; Jude, stupéfiant d'intelligent, devient un avocat redoutable ; Malcom est un architecte renommé ; enfin Willem, comédien, quitte les planches pour jouer dans des films à succès et fait une belle carrière. On pourrait suivre la vie de chacun d'eux, mais le récit se focalise surtout sur Jude, dont on découvre petit à petit les sévices atroces qu'il a subis au cours de son enfance, qui font de lui un homme fragile, persuadé de ne pouvoir être aimé.

         Du quatuor émergent deux figures, celle de Jude et celle de Willem, dont on suit la carrière montante au fil de ses tournages, tandis que Jude devient l'avocat froid et efficace qui remporte tous ses procès. JB, à part lors de quelques épisodes liés aux expositions de ses œuvres, et Malcom dont on ne saura guère plus que ce qui est dit au début de l'ouvrage, sont mis de côté rapidement, au profit du tandem et de ses proches, Andy, le médecin dévoué qui soigne les blessures de Jude, impuissant devant son désespoir, et Harold, devenu son père adoptif, prêt à tout endurer pour aimer ce fils qu'il a choisi, probablement afin de sublimer la perte de son propre petit garçon, à l'âge de 5 ans. Cet aspect psychologique est révélateur du dessein de l'auteur, qui semble avoir voulu, tout au long de ce récit, montrer les séquelles irréversibles d'une enfance placée sous le signe de la violence et de la pédophilie – à de demander comment Jude parvient encore à vivre, après avoir vécu sous la coupe de frère Luke, ce curé pervers qui va lui apprendre à se scarifier pour se soulager. Jude a une vision abjecte de lui-même, et cependant il va batailler pour être comme n'importe qui, ainsi que lui reproche JB, lors d'une dispute : "Tu vas passer ta vie à paraître complètement normal, ennuyeux et banal ?". C'est exactement le combat de la vie de Jude, être normal, ce qu'il va parvenir à faire un temps – quelques années de bonheur.

Cependant, malgré cette approche intéressante, le roman est long, beaucoup trop log, et l'auteur aurait gagné à éliminer nombre de digressions qui font perdre le fil de la narration. Et que dire des pages de description des sévices dont Jude a été victime, comme le dos de la main enduit d'huile par l'un des curés, auquel il met le feu pour le punir de lui avoir dérobé sa montre ? Des où l'on nous décrit en détail l'apparition de nouvelles plaies sur ses jambes abimées, qui s'infectent et se nécrosent ? Rien ne nous sera épargné, ira crescendo dans l'horreur. Fallait-il à ce point s'y complaire ? S'agissait-il de susciter la pitié chez le lecteur ? C'est chose faite assez rapidement. La suite ne génère que du dégoût… Reste la psychologie de Jude, ce survivant.

Malgré un indéniable travail de rédaction et de restitution d'un milieu artistique et intellectuel new-yorkais, ce roman est décidément trop long et indécent de violence. Sur la forme, les phrases sont parfois trop longues, au point que l'auteur se perd dans sa syntaxe. Dans la traduction française, on peut relever de nombreuses fautes d'accord, certains verbes mis au pluriel alors que le sujet, placé en avant dans la phrase, est au singulier, ou inversement*; une expression curieuse probablement due à une faute de traduction : "Il se garda la face pendant tout le dîner" (p.201) ; des fautes d'orthographe inadmissibles : "coûter très chères" (p.311), "Aucune des personnes qu'il connaissait n'était un accroc : ni aux drogues..." (p.315) ; enfin une perle : Jude cisèle des "feuilles de basilique" (p.719). J'ai du mal à concevoir qu'un éditeur comme Buchet-Chastel ait laissé passer de telles énormités...

 

*p.263 "quelqu'un à qui il pouvait demander n'importe quoi, […], qui ne portaient que des tee-shirt à manches longues que parce qu'il avait froid…"

p.404 "Andy était resté en ville ce week-end-là, et il avait déclaré qu'ils nous retrouveraient à son cabinet dans vingt minutes" (qui est ce "ils" ?)

p.436 "Tous les moyens qui l'avaient aidé par le passé – la concentration, les scarifications – ne l'aidaient plus. Ils s'entaillaient de plus en plus…"

p.437 A propos de la notoriété de Willem : "Il te regarde parce que tu es connu."

p.565 "…tandis qu'ils descendaient la petite colline qui partait en pente depuis l'endroit où la maison se tiendrait, puis viraient à gauche en direction de la forêt" (c'est le chemin qui vire à gauche, pas les hommes !)

p.743 "Cependant il vit des gens suspendus à des poulies au sommet du panneau et se rendit compte qu'il recouvrait la publicité de peinture…"

p.765 "un accrochage […] constitué de dessins et de petites peintures, d'études et d'expérimentations que JB réalisaient entre ses grandes séries."

 

Roman lu dans le cadre du Prix des Lectrices de Elle

 

 

 

Posté le 14/02/2018 à 14:45

Les rêveurs, Isabelle Carré. Grasset, 01/2018. 300 p. 20 €

         La comédienne née en 1971 raconte son enfance et son adolescence entre une mère issue de bonne famille et un père graphiste, employé chez Cardin, qui découvre son homosexualité en pleine débâcle de couple. A 3 ans, elle passe par la fenêtre, persuadée qu'elle peut voler. A 15 ans, elle quitte le foyer maternel pour s'installer seule dans un appartement financé par son père. Elle s'essaie à la danse, tente d'assouplir son coup de pied avec de barbares bottes en plâtre, y renonce et comprend, lors du spectacle auquel elle participe au Palais des Glaces que les lumières de la scène et la légèreté des ballerines ne sont pas pour elle. A sa sortie de l'hôpital, après sa tentative de suicide, elle découvre le théâtre, et l'envie de vivre.

Avec une plume sensible, Isabelle Carré raconte ses souvenirs, au fil capricieux de sa mémoire, de ses blessures ou de ses enthousiasmes. Les sensations priment, ce sont elles qui mènent le récit, qui s'agisse de l'odeur d'un parfum, de l'inquiétude qui la prend aux soirs solitaires dans son appartement, de son choc quand elle voit Mauvais sang de Carax ou de son enthousiasme à danser sur Police ou Oberkampf à l'Hôpital des enfants malades… Ce récit correspond à l'image que l'actrice donne d'elle-même, à la fois forte et fragile, d'un passé qui lui a donné la grâce lumineuse qu'on lui voit dans le film de Zabou Breitmann, Se souvenir des belles choses.

 

Roman lu dans le cadre du Prix des Lectrices de Elle

 

 

Posté le 29/01/2018 à 16:43

Un dîner avec Edward, Isabel Vincent. Trad. de l'anglais. Presses de la Cité, 04/2018. 17 €

Une journaliste new-yorkaise, en pleine débâcle sentimentale, presque dépressive, fait la connaissance du père d'une amie, un vieux monsieur au veuvage récent et douloureux. Elle s'engage à lui rendre visite régulièrement. Edward aime la cuisine et les mets fins, et se fait un plaisir de convier régulièrement Isabel à sa table. Petit à petit, une amitié se crée autour de ces dîners.

Voilà un joli roman autobiographique, et l'histoire d'une amitié pleine de respect et de tendresse. Edward parvient à dompter son chagrin, Isabel à prendre la décision de quitter son mari. Elle semble prête pour une nouvelle vie, tandis qu'on se doute bien qu'Edward, du haut de ses 93 ans, risque de ne plus guère préparer de bons dîners, mais c'est en grande partie grâce à lui qu'elle a parcouru tout ce chemin, d'où ce récit dont on sort attendri et ému.

 

Roman lu dans le cadre du Prix des Lectrices de Elle

 

 

Posté le 29/01/2018 à 16:42

Salinger intime : enquête sur l'auteur de L'Attrape-Coeurs, Denis Demonpion. Robert Laffont, 01/2018. 388 p. 21 €

Une biographie consacrée au romancier et nouvelliste américain, et une enquête minutieuse de 10 ans qui semblait relever d'une gageure tant l'écrivain, décédé en 2010, était particulièrement jaloux de sa tranquillité, au point de se retirer de toute vie sociale ou presque après la publication de L'Attrape-cœurs. C'est étonnant lorsque l'on sait qu'au cours des cinquante années restantes, il a continué régulièrement à écrire, dans la dépendance de la ferme qu'il avait aménagée, mais sans être publié. Vivant de ses royalties, il pouvait même se permettre de refuser la réédition de certaines de ses nouvelles…

Jerome David Salinger est connu pour son grand roman qui a eu dès sa sortie en 1951 un succès foudroyant, grâce à son protagoniste, Holden Caulfield, double littéraire de Salinger, qui incarnait à la perfection l'adolescent de son époque. C'était aussi la première fois qu'on retrouvait dans un roman des expressions employées à l'époque.

Le récit fait la part belle aux œuvres de Salinger, qui sont pour la plupart résumées et mises en parallèle avec la vie de leur auteur, puisque le romancier s'inspirait assez nettement d'événements autobiographiques. Au risque parfois de mêler ces résumés à la vie même de Salinger, et de perdre un peu le lecteur. 

Je n'ai jamais lu L'Attrape-Cœurs mais j'ai été très intéressée par la vie de cet auteur, et admirative par la masse d'informations que Denis Demonpion est arrivé à rassembler, malgré le peu de collaboration de l'intéressé – et c'est peu dire. Une biographie que j'ai lue avec plaisir, malgré la confusion entre les œuvres et la vie de Salinger. Mais, à la réflexion, un biographe de Salinger ne pouvait sans doute faire autrement.

 

Biographie lue dans le cadre du Prix des Lectrices de Elle.


Posté le 29/01/2018 à 16:41

Fugitive Parce Que Reine, Violaine Huisman. Gallimard, 12/2017. 246 p. 19 €

Rouler sur les trottoirs pour éviter les embouteillages, fumer à en faire déborder les cendriers, s'habiller de Dior dans les diners et jurer comme un charretier, traiter ses filles de salopes après tout le mal que je me suis donné pour vous pour l'instant d'après les embrasser en leur jurant un amour éternel, tandis que le père se contente d'un rôle à éclipses, voilà ce qu'est Catherine, la mère de Violaine, dix ans, et de sa sœur de deux ans son aînée. On suit donc l'enfance chaotique des deux sœurs élevées par une mère qualifiée de "maniacodépressive", une enfance brutale où l'amour maternel est aussi passionnel que celui qu'elle a voué à ses maris successifs, puis, dans une deuxième partie, la vie de Catherine racontée par Violaine. Issue d'un milieu populaire, victime d'une grave maladie et hospitalisée jusqu'à ses cinq ans, Catherine est devenue danseuse malgré sa jambe plus courte que l'autre, capable malgré sa patte folle d'exécuter parfaitement les 32 tours fouettés du Lac des Cygnes au milieu du salon, et doit à sa beauté d'avoir pu pénétrer le monde des affaires et de l'argent, dont elle a adopté une partie des codes sans jamais oublier ses jurons.

         Ce récit, que l’on suppose amplement autobiographique, fait le portrait d’une femme excessive dans tous les sens, dans sa beauté, dans son comportement, borderline, psychologiquement fragile et ensuite perturbée. Il est également un hommage d’une fille à sa mère, dont elle ne condamne jamais les excès, une mère qui a aimé ses filles, parfois trop, parfois mal, "cet amour qui la faisait nous appeler, quand nous n’étions pas des petites connes ou des salopes ou des pétasses, mes chéries adorées que j’aime à la folie, cet amour la fit vivre autant qu’elle le put.", capable de donner du Lexomil ou du Stilnox à ses filles de dix et douze ans et de les couvrir de baisers.

En retour, ses filles lui vouent un amour absolu et ce sont elles qui font la ramener à la vie. Jamais de ressentiment, en témoigne leur tristesse à sa mort. Et même une forte empathie. Dans le pathétique des obsèques, auxquelles n’assiste aucun des amis de Catherine, ni le père, et la cérémonie de dispersion des cendres - qu'elles ont dissimulées dans des boîtes à thé Kusmi -, au large de Dakar, on sent là encore cette volonté des deux sœurs de rendre hommage jusqu’au bout à leur mère.

Enfin, à travers ce récit, se pose une question sur l'identité féminine : peut-on être femme et mère en même temps, où faut-il choisir ? L’une n’exclut-elle pas l’autre ? La question est là à travers trois générations : Jacqueline, la mère de Catherine, une femme plutôt passive, gagne-petit, devenue mère bien trop tôt ; Catherine, dont l’enfance traumatisante a dû contribuer à sa folie, femme fatale éprise de liberté mais aussi soumise aux fantasmes de son mari, mère aimante et dépassée, parfois violente ; enfin Violaine, émancipée, grandie à la fin du récit mais meurtrie et sans enfant, qui à la mort de sa mère a l'âge de celle-ci lorsqu'elle est devenue mère…

Une citation qui je pense résume bien le personnage : "Maman était une des plus belles femmes que la Terre ait portées, disaient tous ceux qui l’avaient connue au paroxysme de sa splendeur, et sa beauté lui fut au moins aussi fatale qu’elle le fut aux hommes et aux femmes qui succombèrent à sa séduction."

Un roman magnifique et riche, porté par une langue somptueuse, aux phrases longues et balancées, aux alexandrins en prose ("Nous étions consciencieuses, nous étions travailleuses" p.33), qui sait sur la même page faire la place à une certaine drôlerie, par exemple lors des disputes entre les parents, lorsque le père lui dit : "Tu me pourris la vie ! Il fallait entendre son gémissement torturé, son couinement supplicié. On aurait dit un violon tzigane sur ampli électrique. Le lendemain, il revenait se faire pourrir la vie encore un coup.", et laisser s'exprimer le franc parler de Catherine ou de son père, lorsqu'il raconte à ses deux petites filles médusées qu'à son retour de prison "il lui fallait de la chatte" (p.94).  

         Le père n'est pas venu aux obsèques. Violaine fait part de sa tristesse : "Juste cette fois, je voulais qu'il reprenne sa place auprès d'elle, juste une dernière fois, qu'il redevienne le roi auprès de notre reine. Mais sa reine lui avait échappé depuis longtemps déjà. Et la fugitive ne reviendrait pas." Une reine à la couronne trop lourde et à la patte folle, fugitive parce reine. Dire que c'est un premier roman !

 

 

Posté le 25/01/2018 à 09:56

Une histoire des loups, Emily Fridlund. Gallmeister, 08/2017 (Nature Writing). 294 p. 22,40 €

Un coin perdu du Minnesota. Madeline, surnommée Linda, vit avec ses parents dans une cabane retranchée au milieu des bois. C'est une adolescente un peu sauvage et solitaire, qui se met à observer ses nouveaux voisins qui viennent d'emménager de l'autre côté du lac. Elle sympathise assez rapidement avec Patra, la mère, et son fils Paul, âgé de 4 ans, dont elle devient la baby-sitter, et passe d'autant plus de temps avec eux que le père, Léo, n'est pas là, requis par ses travaux de recherche en astronomie. Cependant, elle se rend compte assez vite qu'il y a dans cette famille quelque chose d'étrange, notamment chez Paul qui, malgré son âge et son intelligence évidente, est élevé comme un bébé. Linda sent le malaise qui grandit lorsque Léo arrive...

L'histoire se déroule sur quelques mois, débutant à la fin de l'hiver pour s'achever dans la touffeur de l'été. La nature est omniprésente et presque envahissante, et tout semble receler une menace cachée : la forêt est à la fois paisible et dangereuse, l'eau du lac dort mais elle produit des vagues et du courant, les conditions météorologiques sont plus qu'extrêmes. Linda semble s'accommoder de tout cela et nullement gênée par les 8 kilomètres quotidiens qu'il lui fait parcourir pour se rendre au lycée dans la neige épaisse et le froid ; élevée à la dure, elle ne semble pas particulièrement sensible à cette menace permanente que l'auteur rend présente à chaque page. Selon elle, les loups ne sont pas dangereux et n'attaquent pas l'homme. Est-ce pour cette raison qu'elle n'a pas saisi le malaise qui règne dans la famille de Paul, dont le lecteur se demande très vite s'il n'est pas victime de maltraitance ? Elle semble le deviner, sans en être consciente, ce qui explique qu'elle ne soit pas intervenue particulièrement quand la santé du petit garçon a commencé franchement à se détériorer.

Cette ambiance inquiétante est donc parfaitement rendue. En revanche, l'histoire est racontée de façon décousue, au gré des souvenirs de Linda, qui passe de l'époque de ses 15 ans où elle a fréquenté Patra et Paul, à l'âge adulte où, après ses études, elle vit en ville ; en plus de ces chassés croisés entre présent et passé, au sein même de chaque époque, la narration brise la continuité, perd le lecteur. Cette perte de repères s'accompagne d'une présentation incomplète des personnages, qui apparaissent de façon pointilliste : il est difficile de se faire une idée claire de chacun. On suppose une influence probable de la religion : les parents de Madeline/Linda sont des anciens d'une communauté hippie, vivant retranchés du monde, dans un confort très relatif, et sa mère récite des passages entiers de la Bible ; Patra et Léo semblent eux aussi faire partie d'une église extrémiste, ce qui expliquerait qu'ils n'aient pas prodigué à leur enfant les soins nécessaires. Le tout donne l'impression d'épisodes brouillés par la brume, celle du lac et des souvenirs de Linda. Nul doute que ce rendu soit volontaire, mais on sort de ce récit un peu perdu et l'esprit embrouillé, comme au sortir d'un rêve de grands lacs et de forêts sombres où avancerait la silhouette de Linda, accompagnée de ses quatre chiens.

 

 

Posté le 14/01/2018 à 18:28

L'homme aux boutons de manchettes, Marie Bertrand. Editions Cockritures, 10/2017. 439 p. 15 €

Charles-Edouard Keller, commandant de police à Strasbourg, surnommé Smart en raison de son élégance, doit élucider avec sa brigade le meurtre d'une jeune prostituée roumaine découverte dans une tente, dans le parc de Pourtalès. Pendant que l'enquête suit son cours, il reçoit de la part de sa mère une paire de boutons de manchettes, qui s'avère être l'œuvre du maître verrier Lalique. Intrigué par ces accessoires, il se penche alors sur le passé de sa famille dont il ne sait pas grand-chose, et découvre l'existence de Maria, une arrière-arrière grande tante mystérieusement absente de l'arbre généalogique, comme on si on avait voulu effacer sa trace. Il découvre également que la mort accidentelle de son arrière-arrière grand-père est plus mystérieuse que la légende familiale veut bien le dire. En parallèle, en 1926 à la Petite France, un inconnu poursuit un homme qu'il projette d'assassiner, afin d'assouvir une vengeance…

Malgré l'abus de précisions géographiques dans les parcours urbains de Charles-Edouard, l'histoire tient en haleine. Smart démêle petit à petit l'écheveau en remontant la piste des deux paires de boutons de manchettes, la sienne et celle qu'un antiquaire niçois, passionné par la verrerie, a obtenu d'un riche Américain. Une quête sur des origines familiales et un secret de famille bien conservé. Smart est fort sympathique, avec ses costumes trois pièces et sa Jag, son obstination à trouver pour chaque mot important dix synonymes ; il a des airs d'Adamsberg dans son talent à être hors normes.

Un polar habilement mené, qui nous emmène dans les différents quartiers d'un Strasbourg contemporains et des années 30. Au gré de l'enquête de Smart, on découvre la ville sous différents aspects, géographiques et historiques, on plonge dans l'univers de la verrerie de Meisenthal, et on apprend que les Petit Lu symbolisent le temps. Un bon moment de lecture.

        

 

Posté le 14/01/2018 à 18:26

Margot Gioia, Joan Ott. Editions Cokritures, 07/2017. 228 p. 14 €

A 4 ans, Margot perd son père foudroyé lors d'un orage. Un an plus tard, alors qu'elle vient de se remettre en ménage avec son patron, sa mère disparaît en mer sans laisser de traces. Pourtant, Margot ne perd pas sa joie de vivre. Prise en charge par sa Mémé qu'elle adore et qui la surnomme "Luschtigà", elle garde toute sa joie de vivre, malgré ses difficultés scolaires et sa dyslexie. Et elle dessine, et s'avère très douée. Devenue grande bringue et lycéenne, en option arts plastiques au lycée Fustel, elle rencontre Catherine, tout aussi grande et talentueuse qu'elle. Elles deviennent complices, et leur amitié se transforme en un véritable amour. Jusqu'à l'été suivant où Catherine rencontre un homme…

         L'histoire est racontée par Margot. Outre le fait de voir les choses en fonction de son  âge, et d'adapter le style au vocabulaire et aux pensées de la narratrice, l'auteur réussit la prouesse de nous faire entrer dans la tête d'une petite fille souffrant de dyslexie, qui confond les sons et en fait une interprétation toute personnelle. Ainsi croit-elle que la mort s'écrit l'amor et découvrira-t-elle plus tard ce que le terme signifie en italien…

On retrouve dans le roman des thèmes chers à Joan Ott. La présence de l'art, la culture alsacienne, et une certaine vision de l'amour et de la relation à deux. Aucun couple n'est normatif : à part celui que formaient ses parents, mais si bref, et dont elle n'a conservé que le souvenir de sa vision d'enfant, et celui de sa mère avec son nouveau compagnon, bien vite détruit, nous sont présentés des couples atypiques : celui de Catherine et de son mari, qui va devoir partager sa femme avec Margot, celui que forment Margot et sa grand-mère ; le couple homosexuel de Bertrand, le galeriste, et enfin celui de Margot avec ce même Bertrand, avec lequel elle a une relation asexuée, dans deux appartements séparés de la même maison, mais une vie sociale à deux. Comme si le couple n'était viable qu'en étant un peu déviant.

On ne peut que s'attacher au personnage de Margot, contre laquelle le sort s'acharne avec tant d'obstination. Mais la jeune fille parvient à franchir les obstacles et à se garder de vivre dans une ambiance délétère. Le dessin et la peinture y sont sans doute pour beaucoup, qui lui permettent de ne pas s'appesantir sur le passé et de continuer d'aller de l'avant.

        

 

Posté le 14/01/2018 à 18:25

La symphonie du hasard livre 1, Douglas Kennedy. Belfond, 10/2017. Trad. de l'anglais. 363 p. 22,90 €

Alice Burns, jeune éditrice new-yorkaise, rend visite chaque semaine à son frère Adam, emprisonné pour malversations. Lors de sa dernière visite, il lui révèle un secret de famille qui la bouleverse. C'est l'occasion pour elle de revenir sur son passé et les liens qui unissent cette famille de la middle class de banlieue, entre ses deux frères et ses parents, l'un ancien militaire psycho rigide et exigeant, et l'autre absente, dépressive et abrutie d'anxiolytiques.  

Voilà le lecteur plongé dans l'Amérique des années 70. A la fac de Bawdouin où étudie Alice, on fume des Viceroy et des pétards, on s'habille baba cool, on boit de la bière ; c'est l'époque de Van Morrison et consorts que ressuscite Douglas Kennedy, qui raconte également les cours de littérature – fort érudits, et probables souvenirs de l'auteur -, les fraternités et les compétitions de baseball, sur fond de contexte politique, Nixon qui arrive au pouvoir tandis que se produit le coup d'état de Pinochet au Chili et qu'a lieu la guerre du Vietnam…

Un roman américain typique, avec des références pas toujours compréhensibles pour un lecteur français, qui change des derniers opus de l'auteur qu'on peut sans complexe qualifier de sentimentaux. Et une belle fresque des années 70 où s'affrontent courant puritain et révolte hippie. Le secret de famille révélé par le frère de l'héroïne est en fait un prétexte à une sorte de voyage dans le temps. Sera-t-il davantage exploité dans le deuxième tome ?

 

 

Posté le 14/01/2018 à 18:23

La salle de bal, Anna Hope. Trad. de l'anglais. Gallimard, 11/2017. 383 p. 22 €

         La jeune Ella Fay est internée à l'asile de Sharston. D'abord révoltée, elle se fait à la vie quotidienne de l'établissement où hommes et femmes vivent séparés, les uns travaillant aux champs ou comme fossoyeurs, les autres cantonnées à la blanchisserie. Seul moment de rencontre pour les pensionnaires, le bal du vendredi soir dont l'orchestre est dirigé par le Dr Fuller. C'est là qu'Ella va faire la connaissance de John Mulligan, un Irlandais taciturne…

         Trois voix se croisent dans ce récit, chacun révélant une part de sa vie, notamment Charles Fuller, musicien à l'ambition rognée par les exigences paternelles, ce qui lui vaut d'avoir obtenu le poste de médecin assistant à Sharston, où il expérimente les bienfaits de la musique sur les malades mentaux tout en songeant au bienfondé de la ségrégation entre hommes et femmes à l'œuvre dans l'asile. Petit à petit, il en vient à prendre parti pour la généralisation de la stérilisation pour les indigents. Ce personnage est sans doute le plus complexe des trois : il tâche d'obtenir de son directeur le droit de participer au congrès organisé à Londres par la Eugenics Education Society, tout en luttant contre son homosexualité latente. Il va d'ailleurs être à l'origine du malheur d'Ella et de John, pour lesquels le lecteur ne peut qu'éprouver une forte empathie.

         L'histoire, brodée à pas menus, dans la touffeur de cet été anglais anormalement chaud, nous plonge dans le fonctionnement d'un asile d'aliénés au début du siècle, avec tous ses excès et sa cruauté, et nous fait découvrir les grandes théories scientifiques en vogue à l'époque et qui font froid dans le dos, l'eugénisme et la vasectomie appliquée sans anesthésie par un des grandes chantres de la stérilisation de masse. L'ensemble est passionnant, écrit dans une langue fluide, pour un très beau moment de lecture, qui allie élégance, intrigue et dépaysement.

 

Roman lu dans le cadre du Prix des Lectrices de Elle

 

 

Posté le 10/01/2018 à 13:40

Chacune de ses peurs, Peter Swanson. Trad. de l'anglais. Calmann-Lévy, 09/2017 (Noir). 375 p. 21,90 €

Kate, une jeune Londonienne étudiante en arts, à peine remise d'une violente agression, échange son appartement contre celui de Corbin, son cousin américain à Boston. L'endroit est superbe, le logement immense et luxueux, les six mois prochains s'annoncent bien. Mais une jeune femme, Audrey Marschall, a été assassinée dans un appartement voisin. Aux dires d'un autre locataire, Alan Cherney, elle entretenait une relation régulière avec Corbin, qui prétend à peine la connaître. Pourquoi cachait-il sa liaison ? Et que penser d'Alan Cherney, qui espionnait Audrey avec ses jumelles ?

Le meurtrier ainsi que son mobile sont révélés à la moitié du roman. Le suspense se cantonne donc à trouver sa réelle identité, et à savoir si Kate sera sa prochaine victime. C'est un peu mince… d'autant que la psychologie des personnages est réduite : Kate est définie par ses angoisses et son addiction aux anxiolytiques,  Alan est sans relief, et Corbin passe pour un idiot sous la coupe de son ami, pervers narcissique dont le portrait est vite dressé. Par ailleurs, le récit est truffé de poncifs culturels : au restaurant, on s'enfile des litres de coca ou de bière ; quand on lit un roman le soir sur son canapé, c'est forcément avec un verre de vin rouge…

On cherche vainement en quoi les mésaventures de Kate ont pu mettre à jour chacune de ses peurs : peur d'être surveillée, cauchemars, certes, mais le titre laissait attendre une montée en puissance de l'angoisse qui n'est pas du tout exploitée. Pour résumer, une lecture détente sans grand intérêt, si ce n'est d'être distrayante.

 

Roman lu dans le cadre du Prix des Lectrices de Elle

 

 

Posté le 10/01/2018 à 13:38

Les passeurs de livres de Daraya, Delphine Minoui. Le Seuil, 10/2017. 156 p. 16 €

         En 2012, des opposants au régime de Bachar al-Assad sauvent des décombres des milliers de livres ensevelis, et décident de les réunir dans des caves désaffectées. C'est ainsi que naît la bibliothèque secrète de la banlieue de Daraya, où subsiste comme elle peut une population affamée, malgré les bombardements incessants de l'armée syrienne. Au cœur de la guerre, romans, recueils de poésie, essais philosophiques ou psychologiques incarnent mieux que tout la liberté, et lire devient, pour ces jeunes gens, une forme de résistance.

         Lire pour résister à la barbarie, lire pour survivre, lire pour espérer, c'est tout le discours de ce livre. De son bureau d'Istanbul, la journaliste Delphine Minoui narre, de façon chronologique, la façon dont cette bibliothèque souterraine s'est constituée, fait le portrait de quelques-uns de ses apprentis bibliothécaires et de ses lecteurs, y compris celui d'un soldat rebelle qui s'est constitué une bibliothèque ambulante qu'il emporte avec lui sur le front. Au fil de ses discussions via Skype ou WhatsApp ou par SMS, elle suit le sort le sort des livres et ses lecteurs ; à travers son récit, c'est aussi toute la guerre syrienne que l'on suit, quasiment au jour le jour, jusqu'au moment du départ des derniers rebelles de Daraya, vaincus par l'épuisement et la faim. La bibliothèque ne survivra pas : une fois dénichée par les soldats d'al-Assad, elle est pillée et ses ouvrages revendus à bas prix au marché aux puces.

         Le thème est émouvant, forcément, et on ne peut qu'acquiescer au projet de Delphine Minoui de rendre hommage à ces jeunes combattants. Cependant, les bons sentiments sont-ils suffisants ? On attend vainement, à la fin de l'ouvrage, une mise en parallèle avec d'autres combats, une réflexion sur la thématique de la lecture comme acte de résistance et de liberté, mais l'ouvrage s'achève sur le sort de quelques-uns de ces jeunes gens. Le livre a le mérite de faire vivre la guerre de l'intérieur ou presque, au fil des témoignages reproduits fidèlement par l'auteur, qui s'abstient volontairement de tout commentaire. Cette narration, pour légitime qu'elle soit, m'a parue insuffisante ; j'aurais aimé un peu de recul et d'appréciations personnelles.

         Quelques fautes de langue m'ont par ailleurs dérangée : "Taule arrachée" p.22, les "services publiques", "Ahmed est abonné aux absents" p.61, "cette autre étui" p.90, "chaque retrouvailles" p.99, "Il est temps que l'Etat assoit son autorité" p.143.

 

Livre lu dans le cadre du Prix des Lectrices de Elle

 

Posté le 10/01/2018 à 13:30

Tango fantôme, Tove Alsterdal. Le Rouergue, 10/2017 (Noir). 471 p. 23,50 €

                Un soir de printemps, une femme tombe de son balcon au cinquième étage. La police conclut rapidement à un suicide, mais Helene, sa sœur, est un peu dubitative. En fouillant dans ses affaires, elle découvre que Charlie, avec laquelle elle était brouillée depuis longtemps, menait une sorte d'enquête sur leur mère, disparue en Argentine en 1978, alors qu'elles étaient toutes petites. Helene part alors sur les traces de Charlie et de cette Ing-Marie qu'elle a si peu connue.

                Des femmes en quête. C'est le nœud central du roman. Il y a la quête d'amour et d'absolu d'Ing-Marie, qui va la conduire dans des hôtels sordides de Buenos Aires et se retrouver, bien malgré elle, membre d'un groupe d'opposants à la junte militaire et emprisonnée dans les geôles de l'ESMA. Il y a la quête de la mère chez Camilla-Charlie, hantée par la disparition de celle qui leur a préféré Ramon, au point d'en oublier sa famille et ses deux petites filles. Il y a enfin ce besoin irrépressible qui prend Helene, qui jusque-là menait une vie tranquille dont elle avait exclu tout élément susceptible de perturber son fragile équilibre, de comprendre et, aussi, mettre un visage sur cette mère disparue et probablement morte.

                Et chacune à sa façon la mène à son terme. C'est à la fois le début et la fin de ce roman, qui s'ouvre sur la mort de l'une, et se ferme sur le retrait du monde de l'autre. Entre les deux, le parcours d'Helene, qui va aller au bout d'elle-même, se découvrir, devenir elle-même. En ce sens, on peut s'interroger sur le genre de ce roman, qui répond partiellement aux critères du genre policier – il y a bien un meurtre, et une enquête – mais qui est également un roman d'introspection, et un roman historique. A travers la quête d'Helene, à travers la vie d'Ing-Marie, on découvre une Argentine bien loin des clichés habituels sur la ville du tango ; non, c'est la cité des desaparecidos, des femmes en fichu noir, et l'époque de la méfiance et de la peur, parfaitement incarnée 36 ans plus tard par le personnage de Ramon Maguid.

                J'ai été au début un peu perdue par le foisonnement des personnages, dont on perd certains de vue d'ailleurs ; je continue à m'interroger sur le rôle du voisin aux perroquets, somme toute anodin dans la mort de Charlie, et me demande s'il n'a pas été là surtout pour permettre à Helene de s'écarter un temps de son mari et pour montrer que son couple bat de l'aile. Et puis, on s'habitue aux points de vue qui se dégagent : celui d'Hélène, celui de Chevalier, et les retours en 1978. Un roman dense, long, bien mené, qui échappe aux clichés du genre et s'est avéré une bonne lecture.

 

 

Posté le 22/12/2017 à 15:46

Même Dieu ne veut pas s'en mêler, Annick Kayitesi-Jozan. Le Seuil, 09/2017. 230 p. 18 €

Avril 1994. Au Rwanda, une guerre ethnique oppose les Hutus aux Tutsis, faisant 800 000 morts, principalement Tutsis. "Zouzou" a 14 ans à l'époque. Elle voit sa mère se faire tuer sous ses yeux avant que son corps ne soit livré aux chiens ; sa sœur et son petit frère sont massacrés à coups de machette. Elle échappe à la tuerie avec son autre sœur qui est, elle, gravement blessée. Elle perdra au cours des jours suivants d'autres membres de sa famille, tués de façon tout aussi épouvantable.

Il est évident qu'il faut raconter, parler. Parler de ces morts, qu'elle appelle "Mes quelqu'uns", qu'elle n'a jamais vus puisqu'ils ont été – au mieux –jetés dans une fosse commune. Parler pour continuer à vivre, avec ses fantômes et ses souvenirs. Comment s'y prendre ? Comment faire son deuil sans sépulture auprès de laquelle se recueillir ? Comment dire à ses propres enfants la façon dont ses parents sont morts sans leur cacher sa peine, et quoi taire ? Ces interrogations sont en filigrane tout au long de ce récit évidemment terrible et émouvant.

Cependant, le choix de l'auteur de raconter ses souvenirs de façon déconstruite, en passant de son arrivée en France au présent de sa vie avec son mari et ses deux enfants, des épisodes de son enfance au le récit du massacre, rendent le récit décousu et parfois confus : le lecteur se perd dans la chronologie. Par ailleurs le style est assez ordinaire, voire parfois relâché (lors de l'épisode de la rencontre avec les parents de Raphaël par exemple).

Enfin, il y a l'horreur. Des massacres, mais aussi de leurs conséquences. Huit ans après le génocide, l'auteur rencontre les tueurs, qu'elle a vus s'acharner sur sa tante, son oncle et leurs enfants. Elle discute "à la façon rwandaise", chacun sachant que l'autre sait qui il est. C'est une situation absolument incompréhensible pour nous, européens : comment peut-on converser avec les assassins de sa famille, qu'ils ont tuée si sauvagement, alors qu'ils reconnaissent la qualité des défunts, et même s'interrogent à voix haute sur les raisons de ce carnage ? Comment peut-on accepter que leurs femmes portent les vêtements de sa tante et de ses cousines massacrées ? Comment peut-on accepter de jouer le jeu à ce point ? De les entendre dire par exemple, p.135 : "Pour les empêcher de fuir, il a fallu leur couper les tendons. Ensuite, il a été clair que ce n'était pas la peine de les achever, elles finiraient par se vider de leur sang…" Insupportable. De même, une jeune guide enceinte fait visiter une église transformée en musée, en face duquel elle vit… à côté des tueurs Hutus qui ont exterminé sa famille.

On se demande même s'il n'y a pas une sorte de complaisance à vivre dans le souvenir des morts : "Je me dois d'être sa tombe, aussi longtemps que ses os traîneront quelque part sur ces collines. Vivante, elle m'a portée dans son ventre, elle m'a nourrie de son sein, elle m'a portée sur son dos, elle m'a aimée. Morte, je la porterai, dans mon ventre, sur mon dos.", écrit l'auteur p.113.

Enfin, contrairement à l'ensemble du récit, sa dernière partie évoque en détail le soir du massacre – comme s'il avait fallu toutes ces pages et ces allers-retours entre présent et passé pour qu'Annick Kayitesi-Jozan puisse enfin raconter entièrement et s'alléger un peu. Mais son témoignage est devenu une sorte de thérapie : la démarche trouve là ses limites.

 

 

Posté le 22/12/2017 à 15:45

Ces rêves qu'on piétine, Sébastien Spitzer. Ed. de l'Observatoire, 305 p. 20 €

         Deux histoires en parallèle. D'un côté, Magda, qui fut d'abord madame Quandt, avant de devenir l'épouse de Goebbels, l'âme damnée d'Hitler. Elle renie ses origines pour satisfaire son ambition, et finit enfermée dans un bunker infesté de rats avec ses six enfants. De l'autre, un convoi de prisonniers et, parmi eux, Ava, une petite fille née dans le bloc 24-A d'un camp d'internement. Ava survit à toutes les épreuves et finit par être recueillie par les soldats américains, prise sous l'aile d'une photographe de guerre, Lee Meyer. Et, en filigrane dans le récit, les lettres que Richard Frieländer, un fourreur juif envoyé en déportation, envoyait à sa fille – qui n'est autre que Magda – qu'Ava conserve avec elle dans un rouleau et qu'elle finit par confier à Lee.

         Je me suis d'abord attachée à Magda, qui entreprend tout ce qu'il est possible pour échapper à sa condition bien trop modeste pour son ambition. Sans doute parce que j'ai eu du mal à suivre les péripéties du rouleau de lettres qui passe de main en main parmi les prisonniers, jamais perdu, miraculeusement préservé, tandis que ses propriétaires meurent les uns après les autres. Aimé, Judah, on n'a pas le temps de se familiariser à eux que la guerre les tue. Jusqu'à Fela et sa fille Ava. C'est alors qu'un retournement s'opère, que Magda devient la femme terrible que l'on devinait, monstrueuse d'égoïsme et d'indifférence, tandis qu'on s'accroche au sort de Fela et d'Ava. Qu'elles soient sauvées, cette mère et sa fille qui ont connu tant de souffrances !

         Le personnage de Madga est paradoxal, monstrueux et aimant tout à la fois. Capable d'un détachement sidérant au moment de verser le poison dans la bouche de ses enfants, et cependant attentive à qu'ils soient correctement habillés et coiffés, avec tout le souci d'une mère. Le roman n'explique pas son sextuple infanticide, là s'arrête l'invention d'un auteur qui a su s'arrêter au bon moment et ne pas sombrer dans une interprétation psychologique forcément incomplète. Etait-elle folle, depuis que Viktor Arlozoroff, son premier amour, était mort en déportation ? Souffrait-elle de schizophrénie, pour avoir été capable ensuite de donner tant d'enfants au lieutenant de Hitler ? Ou était-elle soulagée d'avance par son suicide imminent ? Les questions restent sans réponse…  Hitler, lui, paraît fort petit et insignifiant, semblant se rabougrir au fur et à mesure que les Allemands battent en retraite, tandis qu'Eva Braun est réduite à une simple danseuse ; que dire de la cérémonie de mariage pathétique dans le bunker, célébrant les noces de ceux qui vont bientôt se donner la mort ?

         Dans l'épouvantable cruauté de cette fin de guerre, ressortent, lumineuses, Ava et Lee Meyer. La première, dans son mutisme, survit à tout et au pire ; la seconde, qu'on identifie tout de suite comme le double de Lee Miller, la célèbre reporter photographe américaine, apporte au récit une légèreté et une respiration bienvenues.

         Le récit mêle habilement faits réels, avérés donc, et roman. J'ai été pour ma part davantage touchée par l'histoire des prisonniers et du sort des lettres de Richard Friedländer que par celle de Magda qui a fini comme on sait… La fiction l'emporte sur l'Histoire, ce premier roman me paraît très prometteur.

 

 

Posté le 22/12/2017 à 15:44

Remade tome 1, Alex Scarrow. Casterman, 10/2017. 446 p. 15 €

Un virus sévit en Afrique, dans l'indifférence générale. Léo, qui vit avec sa mère divorcée et sa petite sœur Grace, commence à s'inquiéter de ces nouvelles alarmantes. Et il a raison : ce virus foudroyant dévoreur de chair atteint l'Europe en quelques jours, déclenchant la panique et la fermeture de toutes les gares et aéroports. Léo et sa famille ont tout juste eu le temps de quitter Londres, et se retrouvent perdus dans la campagne suite à la mort du conducteur du train. Les passagers tentent de trouver un abri mais sont tous un par un victimes du virus, y compris la mère de Léo, qui meurt sous leurs yeux. Léo et Grace, eux, semblent étrangement immunisés et se retrouvent seuls...

Le virus est foudroyant, les morts atroces. L'auteur n'échappe pas à une forme de complaisance dans des scènes toutes plus gore les unes que les autres, mais l'accumulation est telle que c'est en presque drôle. Quelques passages nous mettent dans la "tête" du virus – si tant est qu'on puisse parler de tête pour une entité sans forme et constituée de micro-organismes dont la seule préoccupation est la survie – qui se révèle d'une capacité d'adaptation tout aussi efficace que son talent de prédateur, et c'est sans doute les moments du récit les plus effrayants. Car que peut l'humanité contre un tel monstre ? Le roman se clôt sur un chapitre terrifiant, qui laisse augurer d'une suite encore pire pour les rares survivants…

Un thriller SF plutôt efficace, avec une mise en garde indispensable au lecteur.

 

 

Posté le 22/11/2017 à 14:53

Femme à la mobylette, Jean-Luc Seigle. Flammarion, 08/2017. 198 p. 19 €

Reine est au chômage et survit comme elle peut, seule avec ses trois enfants dans un pavillon délabré. L'horizon semble être bien sombre pour elle, d'autant plus que son ex-mari est prêt à tout pour lui retirer la garde de ses enfants. Jusqu'au jour où elle trouve une mobylette bleue parmi la ferraille qui jonche son jardin... Cet engin des années 60, encore capable de rouler, lui permet de trouver un emploi comme thanatopracteur. C'est le premier miracle. Le deuxième, c'est lorsque la mobylette tombe en panne et que Reine est secourue par un chauffeur routier d'origine hollandaise, Jorgen. Ils éprouvent aussitôt tous deux une attirance intense et irrésistibles, et se retrouvent régulièrement sur le parking pour des étreintes clandestines au cours desquelles Reine réapprend à aimer...

Quelle rencontre improbable que celle de cette mère de famille dévouée et complexée avec cet étranger du Nord dont on pressent très vite qu'il a eu une autre vie avant de parcourir les routes jusqu'en Espagne ! Pourtant l'amour est là entre ces deux êtres, immédiat et absolu, qui franchit les barrières de la langue et des classes sociales. Pour passionnée qu'elle soit, la relation n'emporte pas la raison de Reine qui, jusqu'au bout, pense à ses enfants. Cramponnée au guidon de sa mobylette, cette femme admirable de courage avance, têtue, dans son amour et dans la vie, avec au bout l'espoir fou de pouvoir, enfin, être heureuse. Elle est belle, Reine, sous les yeux et sous les mains de Jorgen, qui rêve de la peindre – quel tableau il fait de cette femme à la mobylette, qui devient tout à la fois modèle et égérie de l'ancien artiste !

Le récit est beau et sensible, dans la description du personnage de Reine évidemment, dans l'amour qu'elle porte à ses enfants, dans celui tout récent pour Jorgen, dans celui qu'elle donne aux autres en accomplissant, à travers ses "tissanderies", des petits miracles. Portée par une belle écriture, l'histoire ne peut que toucher le lecteur, que je mets au défi de ne pas verser de larmes à son épilogue.

Jorgen fait déguster à Reine une mixture coloniale traditionnelle, comme on la buvait au 17ème siècle. "Il veut avant tout lui fabriquer un souvenir pour les siècles à venir, pour que plus jamais elle ne boive ce nectar préparé à l'eau bouillante sans que tous ses sens ne frissonnent de cette éternité. Ce jour où le siècle de Rembrandt est entré dans la cabine du camion, pour se fondre avec l'odeur de cuir des sièges, le paysage de l'aire de repos, le silence que le chant des oiseaux étend autour d'eau comme un linge pour les protéger, la lumière du matin, les mains de Jorgen et ses baisers d'homme sur son corps de femme."

 

 

Posté le 21/11/2017 à 17:34

Le jour d'avant, Sorj Chalandon. Grasset, 08/2017. 229 p. 20,90 €

Le 27 décembre 1974, à la fosse Saint-Amé de Liévin-Lens (Nord-Pas-de-Calais), un coup de grisou tue 42 mineurs. Jojo Flavent est le frère aîné du narrateur, Michel, alors âgé de 16 ans. Victime de graves blessures, il décède quelques semaines après la catastrophe, devenant la 43ème victime de la mine, mais ne sera jamais reconnu en tant que telle. Les années suivantes, Michel va collectionner tous les objets et coupures de journaux relatifs à la mine, dont certains prouvent que les conditions de sécurité n'étaient pas respectées. Quarante ans plus tard, il retrouve l'un des responsables : c'est enfin pour lui l'occasion de venger la mort de son frère et de son père, qui s'était suicidé un an après la mort de son fils en laissant une lettre où était écrite la phrase : "Venge-nous de la mine"...

Michel est parvenu à vivre, malgré le drame : il a rencontré une femme qu'il a profondément aimée, et il devenu chauffeur routier estimé par son patron. Mais il aura vécu quarante ans avec cette obsession : réhabiliter la mémoire de son frère, dont le nom ne figure pas sur le monument aux morts devant le carré de la mine, et obéir à l'injonction de son père. Désormais veuf, il peut parvenir à ses fins, avec un mélange de scrupules et de détermination qui le conduit à se livrer aux forces de l'ordre et à garder le silence. C'est que le coupable n'est pas celui qu'on croit.

Au-delà du vibrant hommage aux mineurs et à la condition ouvrière, Sorj Chalandon fait le portrait d'un homme brisé par la mort de son frère, ce grand gaillard qui lui avait fait conduire sa mobylette en braillant une nuit, dans les rues de la cité endormie, et dans les traces duquel il pensait marcher. Avant ce jour-là. Un roman remarquable, à lire absolument.

Lors du procès, l'avocat général glisse un alexandrin dans sa plaidoirie : "Vous vous pensiez fragile, vous n'étiez que grotesque" (p.300).

 

 

Posté le 21/11/2017 à 17:24

La déesse des petites victoires, Yannick Grannec. Pocket, 01/2014. 533 p.  8,20 €

Anna Roth, jeune documentaliste de IAS (Institute for Advanced Study) est chargée de rencontrer Adèle Gödel, la veuve du célèbre mathématicien et logicien Kurt Gödel, décédé deux ans plus tôt. Sa mission : récupérer les nombreuses archives du savant, qui doivent receler de véritables trésors. Mais la vieille dame est capricieuse et d'abord, elle tient à lui raconter ce qu'a été sa vie aux côtés de ce génie plein de bizarreries et de manies, qu'elle a rencontré alors qu'elle était danseuse dans un cabaret de Vienne, et pour qui elle a tout sacrifié.

Alternant l'histoire du couple Gödel et les passages dans le présent vus par Anna, le roman nous emmène dans la Vienne des années 30. On découvre la montée du nazisme, l'émigration aux États-Unis, la lente intégration américaine, le maccarthysme… et, en permanence, les difficultés d'Adèle à se faire une place dans l'entourage de son mari, qu'il s'agisse de sa belle-famille qui n'a que mépris pour cette femme inculte, ou des collègues de Kurt – dont un certain Albert Einstein – et de leurs épouses. Pourtant, elle continue de se dévouer pour son "Kurtele", se plie à ses caprices et à sa folie grandissante, gardant pour elle ses regrets de la Vienne joyeuse qu'elle a connue.

Si les conséquences des recherches de Kurt Gödel restent obscures au lecteur profane, notamment son "théorème d'incomplétude", l'histoire est passionnante dans ce qu'elle illustre du portrait de cette femme obstinée qu'a été Adèle, dans ces combats du quotidien – les petites victoires - qu'elle est parvenue à remporter, et dans tout ce parcours historique où nous conduit sa narration. Par ailleurs, le personnage d'Anna, solitaire et un peu perdu, parvient à lier amitié avec cette vieille femme revêche qui va lui apprendre beaucoup sur elle. Un roman amplement documenté, dans le domaine des mathématiques et de l'histoire. La passion de l'auteur est contagieuse.

 

 

Posté le 10/11/2017 à 12:45

En sacrifice à Moloch, Asa Larsson. Albin Michel, 09/2017. 444 p. 21,90 €

Dans les forêts de la Laponie suédoise, des chasseurs abattent un ours. Ils découvrent dans le cadavre une main humaine puis, très vite, le reste du corps éparpillé aux alentours. Il s'agit de Frans Uusilato, âgé de 90 ans. On conclut à un accident de chasse et on classe l'affaire, jusqu'à ce que, quelques mois plus tard, Sol-Britt, la fille d'Uusilato, soit assassinée à coups de fourche, tandis que son petit-fils Marcus a disparu. Le chien du procureur Rebecka Martinsson retrouve sa trace mais le petit garçon, choqué, ne peut témoigner. Elle découvre que d'autres membres de la famille ont succombé à une mort violente, et suspecte une vengeance, mais elle est évincée de l'enquête. Aidée par Krister Eriksson, son ami de longue date, elle mène une enquête officieuse...

Rebecka, qui n'a pas apprécié d'être démise de l'enquête au profit de l'antipathique et ambitieux Carl von Post, s'octroie un long congé maladie dont elle va profiter pour démêler les fils de cet écheveau familial, aidée par Krister, son amoureux transi qui tâche d'oublier les cicatrices qui le défigurent. De fausses pistes en rebondissements, elle va découvrir ce que cache cette famille dont l'histoire est née dans une mine d'extraction de minerai au début du 20ème siècle.

Le récit se partage donc entre les tâtonnements de Rebecka, qui par ailleurs tergiverse sur sa relation avec son petit ami, et les parties plus historiques mettant en scène Elina Petterson, institutrice, et Hjalmar Lundbohm, le directeur de la compagnie minière. C'est d'ailleurs cette histoire improbable entre cette jeune fille modeste et ce plénipotentiaire qui captive davantage le lecteur, - lequel en anticipe la fin bien avant la naïve Elina -, bien plus que l'enquête de Rebecka, qui à mon sens s'attache davantage aux galeries de personnages qu'aux faits, ces derniers ne prenant véritablement sens que dans la dernière partie du roman où la narration s'accélère et s'emballe.

A lire essentiellement pour l'ambiance de cet hiver qui arrive tôt dans cette région septentrionale, pour les personnages… et pour les chiens, dont le comportement est justement décrit.

         Roman lu dans le cadre du Prix Littéraire des Lectrices de Elle édition 2018.

 

 

Posté le 10/11/2017 à 10:18

De l'ardeur, Justine Augier. Actes Sud, 09/2017. 315 p. 21,80 €

         L'histoire de l'avocate syrienne activiste et défenseur des droits de l'homme Razan Zaitouneh, enlevée en décembre 2013. On suit Razan à ses débuts, lorsque refusée dans un cursus de journalisme elle entreprend des études de droit. Véritable passionaria, travaillant bénévolement ou presque, elle va accumuler une documentation quasi exhaustive sur les exactions commises par le régime de Bachar al-Assad.

         On sent sous la plume de l'auteur l'admiration que pouvait exercer cette femme, pour son engagement, sa force de travail, sa présence dans un monde, est-il besoin de le rappeler, presque exclusivement masculin. Nul doute que le combat de Razan Zaitouneh soit juste, et l'inquiétude suscitée par son arrestation depuis laquelle ses proches sont sans nouvelles. Mais le récit est déconcertant, dans ce qu'il mêle de convictions politiques et humanistes, et d'intime : l'auteur ne cache pas sa fascination pour le personnage, et évoque le fonctionnement d'un tribunal syrien, la lente mais inexorable fermentation des mouvements identitaires et extrémistes, ainsi que des éléments biographiques sur la vie quotidienne de Razan, son mariage, et même les tenues qu'elle porte et son air d'éternelle adolescente. Elle mêle également au récit des informations sur sa propre vie, n'hésitant pas à se mettre en situation d'enquêtrice en faisant part de ses sentiments pour Razan, ses appréciations sur son physique : "c'est assez beau ces paupières presque closes au-dessus des pommettes soulevées par le sourire" lorsqu'elle décrit une photo. A l'instar de l'avocate, qui écrivait des textes atypiques, entre le journalisme et l'essai littéraire, elle mélange l'intime et l'Histoire, l'empathie et le réel, dans un mélange des genres un peu dérangeant. Nul doute qu'elle ait voulu lui rendre un hommage fort, mais il confine parfois à une sorte d'hagiographie dont la confusion m'a souvent dérangée.

         Par ailleurs il y a, notamment dans les passages sur la réalité politique du pays, le choix d'une langue parfois complexe, et des effets de style qui, répétés, m'ont rendu la lecture indigeste, comme l'emploi de l'adverbe "toujours" en tête de phrase, à une place inhabituelle, qui donne à la phrase un effet ampoulé. Le livre, hélas, m'est tombé des mains p.98.

         Livre lu dans le cadre du Prix Littéraire des Lectrices de Elle édition 2018.

 

 

Posté le 26/10/2017 à 17:44

Le cœur battant de nos mères, Britt Bennett. Autrement, 08/2017. 338 p. 20,90 €

         Une communauté noire de Californie est soudée autour du Cénacle, dirigé par le pasteur Sheppard. Les Mères, veuves et dévouées, savent tout ce qui s'y passe, et notamment l'histoire de Nadia Turner. A 17 ans, celle-ci vit seule avec son père depuis le suicide de sa mère. Elle fréquente Luke, le fils du pasteur, dont elle va se retrouver enceinte. Elle finit par avorter, avec l'aide financière des Sheppard, en cachette de tous. Employée par la femme du pasteur pour lui servir d'assistante, elle rompt avec Luke et devient amie d'Aubrey, une jeune femme un peu distante arrivée dans la communauté. Elle part ensuite faire des études, tandis qu'Aubrey et Luke se rapprochent.

         On suit la vie de ces trois jeunes gens sur une dizaine d'années, leurs espoirs parfois déçus, leurs choix plus ou moins contraints. Un roman agréable et facile à lire, écrit par une jeune auteure de 22 ans, qui a le mérite de nous faire plonger dans la vie de cette petite ville et de cette communauté croyante, où tout finit par se savoir et rien ne se fait impunément.

         Roman lu dans le cadre du Prix Littéraire des Lectrices de Elle édition 2018.


 

Posté le 26/10/2017 à 17:43

La beauté des jours, Claudie Gallay. Actes Sud, 08/2017. 404 p. 22 €

         Jeanne Savoie, guichetière à la Poste, partage sa vie avec Rémy, magasinier. Elle mène une vie tranquille et bien rangée dans sa jolie petite maison au bord de la voie de chemin de fer, tandis que ses deux filles jumelles viennent de quitter le nid pour faire leurs études. De nature rêveuse, elle regarde passer les trains dont elle aperçoit certains passagers auxquels elle invente une histoire, et renoue avec sa passion pour Marina Abramovic, une performiste serbe qu'elle avait découverte au lycée. Fascinée par l'artiste, elle commence à faire de petites choses qui lui donnent des frissons, comme suivre des inconnus dans la rue. C'est ainsi qu'un jour, elle se retrouve nez-à-nez avec Martin, son premier amour…

         Pourquoi Jeanne est-elle tellement fascinée par une artiste comme Abramovic, dont les performances visent à repousser les limites de l'humain – rester allongée des heures sur une croix de glace, laver à la brosse des os de bœuf pendant quatre jours d'affilée… - dont la vie et les exigences sont à l'opposé des siennes ? Une catharsis, une excitation par procuration ? Elle va jusqu'à envoyer un don pour soutenir le projet de création d'Abramovic d'une école d'art, ce qui lui faudra de la rencontrer, enfin. Ce qui lui vaudra aussi de chambouler toute sa vie, le temps d'une parenthèse où elle a pu devenir une autre.

         C'est peut-être ça, l'enjeu de ce récit : faire frôler à un personnage tout simple, ordinaire, les limites de l'anormalité, lui donner l'occasion de vivre une sorte de fantasme et de goûter à autre chose, pour se rendre compte que, finalement, on ne change pas vraiment. Mais la parenthèse a au moins eu ce rôle-là, de redonner aux choses leur valeur.

 

 

Posté le 26/10/2017 à 17:42

Ne fais confiance à personne, Paul Cleave. Sonatine, 08/2007. 458 p. 21 €

         Jerry Grey, célèbre auteur de polars, ne sait plus où il en est. A force d'inventer des meurtres plus ingénieux les uns que les autres, n'aurait-il pas fini par se laisser tenter et passer à l'acte ? D'autant plus que sa vie comporte d'étranges zones d'ombre... Hospitalisé pour un Alzheimer précoce, il ne parvient plus à discerner la réalité des fantasmes : qui est le vrai Jerry Grey ? Un romancier talentueux au cerveau affaibli par la maladie, ou un fou meurtrier, accusé du meurtre de sa femme, qu'il aurait commis dans un état second ? C'est alors que la police commence à soupçonner que les histoires de Jerry ont été inspirées de faits réels...

         La quatrième de couverture annonçait un roman dans la veine du thriller glaçant Shutter Island de Dennis Lehane. Je n'y ai cependant pas retrouvé l'habileté avec laquelle Lehane distillait le doute jusqu'à la dernière phrase. Ici, la maladie, qu'il surnomme le Capitaine A, lui fait oublier ce qu'il fait ; dans ses moments de lucidité, Jerry est lui-même, écrivain ; il agit mal sous la personnalité d'Henry Cutter, son nom de plume. Jerry-Henry est une sorte de personnage à la Dr Kekyll et Mr Hyde. Est-il conscient et responsable de ses actes ? Où est la part de fantasme dans ce qu'il raconte, puisque c'est là son métier, d'inventer, même si, dit-il, on doit s'appuyer sur ce que l'on connait ? Le récit se compose d'extraits de journal où Jerry est tantôt lucide, ou tantôt écrit sous le nom d'Henry, dans une mise en abîme qui touche à la perversité ; d'autres chapitres nous présentent l'écrivain enfermé dans la "maison de repos". Paul Cleave prend plaisir à perdre son lecteur entre ces différentes narrations, ainsi que dans une temporalité qui renonce à la chronologie. Tout cela fonctionne, et c'est plus dans  ces confusions, et dans les ravages que commet la maladie, parfaitement bien décrits, que réside l'intérêt du roman, plutôt que dans un doute levé dans la dernière partie du récit.


 

Posté le 26/10/2017 à 17:40

De l'influence de David Bowie sur la destinée des jeunes filles, Jean-Michel Guénassia. Albin Michel, 08/2017. 328 p. 20 €