L'Usine à Paroles

Un grand lecteur lit au moins 20 livres par an. Un tiers des Français ne lit aucun livre, tandis que lire un livre par semaine ne concerne que 3% de la population (Daily Nord, mars 2009). Restons donc dans les "happy few" de Stendhal, et découvre ici, ami Lecteur, mes compte-rendu.

Le "O"

Je lis donc je suis ?

B.O.A. tome 1 : Loterie funeste, Magali Laurent. Mortagne, 09/2017. 446 p. 24,95 €

         Un virus, forme mutant d'Ebola, a transformé ses victimes en Charognards, d'horribles créatures très agressives qui boivent le sang des humains sains. Un vaccin a permis d'éviter cette métamorphose, mais la soif de sang demeure. Surnommés les BOA, ces humains ne doivent leur survie que grâce aux rares humains non infectés, qu'ils surnomment les Sang à Sang. Désormais dominants dans la ville de Liberté, les BOA élèvent des humains sains dans le Cellier, et organisent chaque année une loterie qui permettra aux heureux gagnants de remporter un Sac à Sang et d'éviter de se ruiner pour se nourrir. La grande nouveauté cette année qu'il n'y a pas un couple à gagner, mais trois, et que les six malheureux humains sont immortels... Oxana et son frère jumeau Alexandre, Kim et Samantha, Cléo et Denys sont ainsi jetés en pâture à la convoitise des BOA…

         Des humains traités comme des bêtes de somme, dont la seule perspective d'avenir est de quitter les travaux forcés du Cellier pour devenir des repas vivants. Une autre société fournisseur de Sacs à Sang a fait elle le pari de la qualité et élève de très belles jeunes filles, qu'elle conditionne à la séduction et à un avenir d'esclave de luxe. Ces six "produits", cinq issus du Cellier et la dernière, Cléo, venue de l'entreprise Sang et Prestige, se rencontrent et s'associent afin d'essayer d'échapper à leur sort funeste. Mais Liberté est bien organisée, et la rébellion impossible. Dans ce contexte, l'auteur met en scène six jeunes gens qui forment trois couples bien différents, ce qui lui permet de présenter trois formes d'amour différents : l'amour fraternel entre Oxana et Alexandre, l'amour homosexuel dans le duo formé apr Kim et Samantha, et enfin l'amour impossible entre Cléo, si raffinée et séductrice, et Denys, l'athlète mal dégrossi et couvert de cicatrices. Ce sont les relations entre ces personnages, davantage sans doute que l'intrigue, qui est le fil conducteur du roman. Au demeurant, les mésaventures de ces six personnages sont rocambolesques au point de perdre leur crédibilité : leurs tentatives d'évasion, sont vouées à l'échec malgré l'organisation de la résistance, dont on se demande comment elle peut jouir de moyens aussi importants comme des armes ou des hélicoptères ; le sort réservé à Oxana et son frère paraît tout aussi artificiel. L'auteur semble donc avoir davantage voulu mettre l'accent sur ces six personnages, au détriment d'un récit qui plaira sans doute au lecteur, à condition qu'il n'y cherche pas trop de vraisemblance.

 

            Roman lu dans le cadre de Masse Critique, Babelio.


Posté le 19/04/2018 à 12:58

La piste noire, Asa Larsson / trad. Du suédois. Le Livre de Poche, 09/2015. 506 p. 7,90 €

         Une femme est retrouvée mort dans une "arche", une cabane montée sur des patins sur un lac gelé à proximité de Kiruna. Il s'agit d'Inna Wattrang, porte-parole de Mauris Kallis, riche entrepreneur à la tête d'une entreprise minière. Anna-Maria Bella et Sven-Erik Stalnacke découvrent sous la glace un imperméable portant une tache de sang, mais les indices sont maigres. Ils s'interrogent sur le rôle de la victime au sein de l'entreprise Kallis Mining, et finissent par faire appel aux compétences de Rebecka qui se documente sur Kallis et sa société...

Troisième tome des aventures de la procureure Rebecka Martinsson, moins réussi que les deux précédents. Au nord de la Suède, en mars, le printemps n'est pas encore là, le froid et la neige persistent, ce qui permet aux deux enquêteurs, lorsqu'ils retrouvent l'imperméable du tueur inadapté aux conditions climatiques, d'orienter leurs recherches vers une action venue de l'Europe tempérée. Mais la piste est une impasse, l'assassin a agi sous nom d'emprunt. L'enquête est en réalité menée par Rebecka, et se cantonne essentiellement à son expertise du fonctionnement de l'entreprise Kallis Mining. Ses investigations sont entrecoupées de flash-back qui mettent en scène l'entrepreneur, Inna et son frère Didi, faisant apparaître une relation trouble entre ces trois personnages, dont le trio est mené de toute évidence par Mauri, qui se révèle pervers et machiavélique. Le procédé semble un peu artificiel, puisque les enquêteurs ne peuvent avoir accès à ces informations ; le dénouement va s'accélérant et si le lecteur en maîtrise tenants et aboutissants, on se demande bien comment Anna-Maria et Sven-Erik vont bien pouvoir démêler l'écheveau.

Comme dans les précédents opus, on retrouve le goût de l'auteur pour les animaux : Sven-Erik, inconsolable depuis la perte de son chat, adopte un chaton, le chien de Sivving, le grand-oncle de Rebecka, est toujours aussi affectueux, mais leur présence est moins ostensible. Quant à notre héroïne, le roman pour une fois s'achève sans dommages pour elle, qui évite de se faire casser la figure et tombe amoureuse du directeur de son ancien cabinet d'avocats.


 

Posté le 19/04/2018 à 12:54

Phobos tome 4, Victor Dixen. Robert Laffont (R-Jeunes Adultes), 11/2017. 650 p. 18,90 €

         Serena McBee enfin destituée, les pionniers du programme Genesis sont de retour sur terre, après avoir passé deux ans sur Mars, non sans avoir laissé derrière eux Alexei, Marcus et Kenji, et emmenant avec eux Kelly, qui souffre du mystérieux mal de Mars. Ils sont placés dans un centre d'hébergement, le temps de se réhabituer à la gravité terrestre, et aux nouvelles donnes politiques. Mozart, qui risque à tout moment de se voir assassiner par la mafia brésilienne, reste dans le Cupido en compagnie de Kirs, qui a accouché d'un bébé qui ne supportera pas la vie sur Terre. Chacun des pionniers restants décide de créer sa propre chaîne d'info, et espérer réaliser son rêve. A l'exception de Léonor, qui a décidé de rester auprès de Kris, le temps qu'elle guérisse, et qui se méfie : Serena McBee a disparu, mais aurait-elle dit son dernier mot ?

       Ce quatrième tome reprend la suite des aventures de Léonor et de ses compagnons. C'en est fini du projet Génésis de colonisation martienne, la tentative s'est soldée par la morts de trois des pionniers. Avec leur retour, le récit s'attache un peu moins aux relations sentimentales pour s'ouvrir sur des préoccupations plus "terriennes" et actuelles : il est notamment beaucoup question de réchauffement climatique et de préservation de l'environnement, ainsi que de l'enjeu de l'utilisation des réseaux sociaux. Malgré tous leurs efforts, les pionniers n'y échappent pas et se réjouissent du nombre de vue et de commentaires qui fleurissent sur leurs chaînes, d'autant plus qu'il y a là des gains financiers colossaux, qui pourront servir à la recherche. Cette saga de science-fiction permet, au-delà de l'aspect distrayant et d'un suspens habilement mené avec de nombreux rebondissements, de s'interroger sur cette société de l'image, hyper connectée, qui vit par procuration à travers quelques personnages. La fin ouverte pourrait présumer, pourquoi pas, d'un cinquième tome…


 

Posté le 19/04/2018 à 12:53

Le sang versé, Asa Larsson / trad. du suédois. Le livre de Poche, 09/2015. 491 p. 7,60 €

         Deuxième tome des aventures de la procureure Rebecka Martinsson. Dans les environs de Kiruna, dans les régions de l'extrême nord de la Suède, une pasteure est assassinée, son corps retrouvé pendu par une chaîne à l'orgue de l'église. Rebecka, qui se remet tout juste de ses précédentes mésaventures au cours desquels elle a tué deux hommes, se rend sur place pour son cabinet d'avocats. C'est sa ville natale : elle y retrouve des souvenirs, et un peu de paix. Elle se lie avec certains des habitants du coin, et se retrouve malgré elle mêlée à l'enquête sur la mort de la pasteure, Mildred Nilsson, qui par son féminisme s'était attiré l'inimitié de certains parmi ses ouailles...

         Ambiance grand Nord, en été, les nuits qui n'en sont pas, les moustiques, et surtout la nature et les animaux, auxquels l'auteur voue une affection évidente. Il y a les quatre chiens de Lisa, qui la contraignent à laisser son lit pour dormir sur le canapé ; le chat de Sven-Erik qui a disparu, déclenchant chez son maître un chagrin irrépressible ; la louve solitaire que la fondation créée par Mildred protège du fusil des habitants. Hommes et bêtes composent avec la nature, qui ne fait jamais oublier, même au cœur de l'été, sa nature septentrionale ; Rebecka retrouve dans cette région ses souvenirs d'enfance et un lieu où se retrouver : à son arrivée, elle va passer la nuit dans la forêt, allongée entre les troncs, comme s'il lui fallait ce sas pour pouvoir retourner vivre auprès des hommes.

         Elle ne mène nulle enquête, ce sont les policiers qui s'en chargent. Cependant elle contribue malgré elle à découvre le meurtrier, au péril de sa vie. On peut se demander quel plaisir trouve Asa Larsson à malmener ainsi son héroïne, dont on se demande, à la fin du livre, comment elle s'en remettra. La suite au prochain épisode…


Posté le 04/04/2018 à 14:18

L'aube sera grandiose, Anne-Laure Bondoux. Gallimard Jeunesse, 12/2017. 300 p. 14,90 €

Titania Karelman est auteur de romans policiers. Un soir, elle emmène sa fille Nine, 16 ans, dans une mystérieuse cabane au bord d'un lac, sans lui expliquer les raisons de leur escapade. Nine les découvre ensuite : durant toute la nuit, Titania va lui raconter son enfance et lui révéler de terribles secrets sur elle et sa famille. D'abord furieuse contre sa mère qui lui a fait rater la fête du lycée, la jeune fille se met à écouter et découvre tout un univers qu'elle ne connaissait pas. Après ces aveux, la vie de l'adolescente est définitivement changée.

En conteuse expérimentée, Titania prend son temps pour mettre en place les personnages de ce nouveau récit qu'elle conte à sa fille. Comme Nine, le lecteur a hâte d'en arriver au secret qui justifie leur présence dans cette cabane perdue au milieu de la forêt, où Titania n'a pas remis les pieds depuis dix-huit ans, sept mois et dix-neuf jours, et trouve qu'elle traîne un peu. Et finalement, la magie opère : on a pris place dans un vieux fauteuil, on sirote un fond de café, on boit un verre de vin, on consulte son téléphone qui sans réseau se contente d'indiquer que l'heure tourne, l'histoire avance tandis qu'au loin, le ciel blanchit progressivement. L'histoire de Titania parle d'amours déçues, d'ambition, de misère, de liberté, de révolution, d'amour fraternel et de séparation, dont la conclusion se fait, un petit matin d'été au bord d'un lac, et permet à une jeune fille, enfin, de se découvrir une mère. Et pour les natifs des années 70, le plaisir de lecture se double de celui de replonger dans la période de son enfance, des bonbons chez l'épicière et des voitures sans ceinture à l'arrière, des cassettes et du début de la new wave…

Le roman ne s'adresse cependant pas qu'aux nostalgiques quasi cinquantenaires : la relation mère-fille, leurs conflits tout autant que leur complicité, et le personnage de Nine, séduiront largement un lecteur adolescent.

 

 

Posté le 04/04/2018 à 14:17

En camping-car, Ivan Jablonka. Le Seuil, 01/2018 (La Librairie du XXIème siècle). 173 p. 17 €

L'auteur, entre 1983 et 1988, est parti avec son frère et ses parents en vacances en camping-car. Portugal, Grèce, Sicile, Maroc, Italie du Sud, Turquie, le Combi, fidèle compagnon de route, a mené toute la famille à bon port en lui offrant un abri sûr tandis qu'elle s'installait sur des "spots" dénichés par le père d'une autre famille, qui partageait en binôme ces vacances itinérantes. Les garçons s'occupent, dessinent, jouent sur d'antiques consoles, rechignent à faire les visites culturelles proposées par leur mère agrégée mais les font quand même. C'est l'occasion, pour l'auteur adulte devenu historien, écrivain et sociologue, de s'interroger à la fois sur le sens profond de ces vacances, sur les liens familiaux, sur la notion de bonheur – cette injonction du père à ses fils d'être heureux ! -, et sur lui-même.

Entre récit de souvenirs d'enfance et essai sociologique sur les vacances dites "populaires" dans les années 80 et les débuts du tourisme vert, cette œuvre apparaît comme disparate, curieux mélange de deux genres bien distincts. Comme si Ivan Jablonka avait voulu réunir deux ouvrages en un. Il en résulte une impression confuse, qui fait regretter au lecteur que l'auteur n'ait pas davantage développé l'aspect autobiographique tant on sent une tendresse et une drôlerie à fréquenter la famille Jablonka ainsi que ses amis, eux aussi en camping-car ; à croire que ses souvenirs n'aient été là que comme prétexte à l'analyse sociologique, laquelle occupe les deux tiers du livre. On peut reconnaître l'important travail de documentation, il suffit de parcourir la bibliographie conséquente placée en fin d'ouvrage pour faire la liste des thèmes abordés - le travail sur soi, les voyages, le tourisme, le camping, le Combi Volkswagen… mais on termine le livre en songeant à l'adage : qui trop embrasse mal étreint.

 

Document lu dans le cadre du Prix littéraire Elle.


 

Posté le 23/03/2018 à 09:52

L'essence du mal, Luca d'Andrea. Denoël, 12/2017 (Sueurs froides). 463 p. 21,90 €

         Jeremiah Salinger, documentariste américain, décide de s'installer dans le village de Siebendoch, dans le Sud Tyrol, d'où sa femme est originaire. Il tourne un reportage sur la brigade de secours en haute montagne avec son coéquipier cameraman. Victime d'une avalanche qui tue l'équipe de l'hélicoptère, il frôle la mort de près et croit sentir une force meurtrière issue de la montagne. Il décide de se reposer et de se consacrer à sa famille, mais découvre un épouvantable massacre survenu 30 ans plus tôt, dans la montagne du Bletterbach, lors d'une tempête d'une rare violence, durant laquelle trois jeunes gens ont trouvé une mort atroce. L'enquête bâclée a classé l'affaire. Sa curiosité est attisée : il se lance alors dans une enquête qui le conduit à interroger son beau-père, et les habitants du village, lesquels voient d'un très mauvais œil un étranger mettre le nez dans leurs affaires, refusent de parler et finissent par s'en prendre à lui…

         Si l'histoire se passe bien en haute montagne, avec sa cohorte de températures négatives et de neige, l'intrigue se cantonne au vase clos du village et de ses environs. Il en résulte une impression d'enfermement et d'angoisse, à l'image de ce que vit Salinger, qui se heurte à la réaction d'une communauté soudée tout autant par les conditions de vie rudes de la région que par le poids du secret. En filigrane, il y a l'omniprésence de cette force obscure que Salinger appelle la Bête, et qu'il a sentie lors de son accident, qui vient parfois hanter son esprit et lui murmurer à l'oreille. Cependant, certains villageois vont finir par parler : à force d'obstination, et au prix de menacer son couple, Salinger parvient à lever le voile sur ce secret, non sans hypothèses plausibles mises à mal par de nouvelles révélations.

         Le roman nous plonge également au cœur de cette communauté bilingue repliée sur elle-même, avec des traditions sauvegardées parfois terrifiantes, comme la Saint Nicolas qui fait intervenir les Krampus, sorte de diables incarnés par les jeunes hommes du village, qui ne se gênent pas pour effrayer la population venue en nombre assister aux réjouissances. Un polar qui allie tension narrative et portrait de moeurs.     

 

Policier lu dans le cadre du Prix littéraire Elle.

 

 

Posté le 23/03/2018 à 09:51

Et soudain la liberté, Evelyne Pisier / Caroline Laurent. Les Escales, 12/2017 (Domaine français). 442 p. 19,90 €

Deux femmes au centre de ce roman : Evelyne Pisier, écrivain, enseignante et politologue, et sa mère, Mona. C'est autant l'histoire de l'une et de l'autre : devenue mère en 1941, Mona découvre le droit à la liberté, celle d'être femme, de s'affranchir de la tutelle maritale, de divorcer, de se mettre à travailler, tandis qu'Evelyne Lucie se détache de la figure paternelle, s'émancipe, milite dans des mouvements gauchistes, part à Cuba où elle devient la maîtresse de Fidel Castro, et fait les brillantes études auxquelles sa mère avait dû renoncer. Deux générations, deux portraits de femmes, l'une bénéficiant des premiers combats de l'autre et d'un changement de la société qui lui donne une liberté que sa mère n'a obtenue que de haute lutte. A travers elles, on quitte l'Indochine coloniale pour le Paris des années 60, puis Mai 68, la contraception, l'avortement, à travers le prisme de leur histoire individuelle.

Roman autobiographique, biographique, autofiction, le livre est difficile à classer. Parce que ce projet d'écriture à quatre mains, entre une intellectuelle vieillissante et malade, et une jeune agrégée de lettres et éditrice, s'est trouvé brusquement interrompu à la mort de la première. Quoi faire de cet ample manuscrit, auquel manquaient des scènes, et que les deux femmes avaient entrepris de retravailler ensemble ? Le terminer. C'est le pari qu'a fait Caroline Laurent, surmontant son sentiment de perte et tous ses doutes, dont elle fait état dans de courts chapitres qui viennent interrompre et rythmer le récit. On pourrait lui reprocher une trop grande présence, une sorte d'intrusion dans le roman biographique, mais il donne corps au projet, le rend réel, approchable. Ainsi Caroline Laurent écrit-elle que le personnage de Marthe, la bibliothécaire de Saigon devenue amie de Mona, est inventé, pour la simple et bonne raison qu'il lui a permis d'expliquer comment la mère d'Evelyne a découvert Le deuxième sexe de Beauvoir, et décidé d'entamer son propre combat pour la liberté. De biographe, elle devient romancière elle aussi, comblant les trous maintenant que l'héroïne n'est plus là pour la guider, et se produit alors un effet d'enchâssement, de roman dans le roman, de mise en abîme, qui me paraît avoir toute sa place : on lit ce roman pour l'histoire d'Evelyne Pisier, l'agrégée de droit public, femme libre, pour celle de sa mère, libérée des chaînes du mariage, d'un homme brutal et des conventions de l'époque, mais aussi pour le "work in progress" de Caroline Laurent.

L'ouvrage se lit comme un roman précisément, porté par la plume de Caroline Laurent, fluide et pleine d'aisance, qui sait distiller l'émotion sans sombrer dans le pathos. Une belle lecture.

 

Roman lu dans le cadre du Prix des Lectrices de Elle

 

Posté le 09/03/2018 à 18:33

Les sœurs Brontë : la force d'exister, Laura El Makki. Tallandier, 10/2017. 313 p. 20,90 €

       La biographie des trois sœurs, Charlotte, Emily et Anne, filles du pasteur de campagne Patrick Brontë, qui sont chacune auteur d'un des plus grands romans de la littérature anglaise, et ont publié conjointement sous les noms de Currer, Ellis et Acton Bell : Jane Eyre pour Charlotte, Les Hauts de Hurlevent pour Emily et Agnes Grey pour Anne. Au fin fond de la campagne anglaise, dans un confort plus que relatif et la lueur de la bougie, avec la complicité de leur frère Branwell, elles ont toutes petites imaginé des mondes extraordinaires. Formées en partie par leur père, pasteur humaniste, elles ont après des séjours dans des pensionnats puis en Belgique retrouvé l'écriture, la complicité des échanges, pour s'atteler à la rédaction de nombreux poèmes et de leurs romans.

       Nous voilà plongés dans l'Angleterre rurale de la première moitié du dix-neuvième siècle, aux conditions de vie rudes – la tuberculose va ainsi tuer en bas âge les deux filles aînées du révérend puis son fils Branwell, alcoolique et opiomane, et aura raison des trois sœurs vont toutes les trois disparaître l'une après l'autre, vers la trentaine. Ces trois femmes qui vivent loin de tout, et auraient pu se satisfaire d'un travail d'enseignantes, reviennent au village et se remettent à écrire, ensemble, avec une énergie constante, jusqu'à braver les conventions pour, enfin, être reconnue comme écrivains et femmes à la fin de leur courte existence.

         Abondamment documentée, cette biographie nous fait découvrir l'œuvre et l'intimité de ces trois sœurs, leur rapport avec la nature et le monde, leurs doutes, leurs enthousiasmes et l'amour qu'elles vont raconter dans leurs récits sans avoir jamais eu vraiment l'occasion de le vivre, à part Charlotte, qui mourra la dernière. Leur vie pourrait n'être qu'une tragédie, mais elle a été transcendée par le pouvoir de l'écriture. On peut lui reprocher un certain lyrisme, et une trop grande empathie pour les sœurs Brontë, mais le travail est d'envergure et donne à voir des œuvres moins connues, notamment leurs poèmes.

 

Document lu dans le cadre du Prix des Lectrices de Elle

 

Posté le 07/03/2018 à 17:12

Pleasantville, Attica Locke. Gallimard, 12/2017 (Série noire). 513 p. 22 €

       Houston, 1996. La campagne pour les élections municipales bat son plein. Des bénévoles font du porte-à-porte pour rallier les habitants à l'un des deux candidats en lice, Sandy Wolcott, district attorney, et Axel Hathorne, représentant de la communauté afro-américaine, notamment dans le quartier de Pleasantville. C'est justement dans ce quartier qu'Alicia Nowell, 17 ans, disparaît. Malgré les dénégations de Wolcott, il semble que la jeune fille travaillait pour son l'équipe. Jay Porter, un avocat désespéré depuis la mort de sa femme un an plus tôt, qui a représenté les habitants de Pleasantville dans un procès intenté contre une société chimique, se retrouve malgré lui plongé dans cette affaire : en effet, lorsque l'on retrouve le corps d'Alicia, Neal Hathorne, neveu du deuxième candidat et son directeur de campagne, se retrouve accusé du meurtre. Jay, qui comptait petit à petit se retirer des affaires, se voit confier la défense du jeune homme…

         Coups bas, manipulations, mensonges, intimidations, ce roman noir nous fait entrer dans un monde glauque où tout est permis, tant l'enjeu est grand – dans la foulée de ces élections municipales se profilent les présidentielles de 2000. Le meurtre de la jeune fille est associé à deux autres meurtres perpétrés trois ans plus tôt et qui n'ont jamais été élucidés, et les deux candidats semblent n'avoir aucun scrupule à l'utiliser à leur profit. Jay Porter, qui porte la blessure encore à vif de la perte de sa femme, et tâche d'élever seul ses deux enfants, découvre petit à petit les dessous de la politique locale : avec sa secrétaire qui mitonne des haricots rouges dans le bureau, et l'aide d'une amie journaliste, il mène sa propre enquête. Abandonné par les habitants de Pleasantville qui lui reprochent, bien qu'il ait gagné leur procès, de ne pas s'être suffisamment battu puisqu'ils n'ont pas touché le moindre dollar après le jugement, il s'obstine, au nom d'une probité qui tranche avec le machiavélisme ambiant. Il en devient presque lumineux dans sa recherche de la vérité, qui lui permettra enfin de faire son deuil.

        Un roman noir qui emmène le lecteur dans les arcanes du système électoral américain. Leur complexité peut perturber un lecteur français, ainsi que la multitude de personnages secondaires. Une lecture parfois fastidieuse donc, même si j'ai été sensible au personnage de Jay Porter. A signaler, une belle traduction dépouillée d'anglicismes et assez littéraire.

 

Roman lu dans le cadre du Prix des Lectrices de Elle

 

 

Posté le 07/03/2018 à 17:10

Les chemins de la haine, Eva Dolan. Liana Levi, 01/2018. 443 p. 22 €

         Le cadavre carbonisé d'un homme est découvert dans l'abri de jardin des Burlow, dans la ville de Peterborough. Zigic, le responsable de la section des crimes de haines, mène l'enquête avec son équipe. Très vite, la victime est identifiée : il s'agit d'un travailleur polonais, Jaan Stepulov. Accompagné de Mel Ferreira, Zigic plonge alors dans le monde de l'immigration et du travail clandestin, où les hommes sont exploités et parfois même réduits en esclavage par des entrepreneurs sans scrupules…

         Si la culpabilité des Barlow semble acquise, l'enquête n'échappe pas aux fausses pistes. Mais au-delà du récit policier, c'est davantage le drame de l'immigration, la crise économique et l'esclavage moderne qui sont abordés. Polonais, slovaques, estoniens, souvent entrés illégalement sur le territoire britannique, ces migrants n'ont d'autres choix que de se plier aux règles qu'on leur impose, les hommes deviennent ouvriers 12 heures par jour sur des chantiers où leur vie vaut moins que le matériel, tandis que les femmes sont contraintes à la prostitution. Par ailleurs le récit fait la part belle aux personnages hauts en couleurs, notamment Mel Ferreira, sergent d'origine portugaise, passionaria des droits de l'homme, qui lutte contre sa colère face aux préjugés et au racisme ordinaire. Un bon polar, qui fait découvrir au lecteur le quotidien d'une ville moyenne d'Angleterre, et le travail d'une brigade aux moyens très limités.

 

Roman lu dans le cadre du Prix des Lectrices de Elle

  

Posté le 15/02/2018 à 14:01

Une vie comme les autres, Hanya Yanagihara (trad. de l'anglais). Buchet-Chastel, 12/2017. 813 p. 24 €

         C'est l'histoire de quatre garçons : JB, Jude, Malcom et Willem. Venus d'horizons et de familles très différentes, ils se rencontrent à la fac et ne se quitteront plus lorsqu'ils s'installeront à New York. Chacun mène sa carrière : JB est un peintre ambitieux très vite reconnu par le milieu artistique ; Jude, stupéfiant d'intelligent, devient un avocat redoutable ; Malcom est un architecte renommé ; enfin Willem, comédien, quitte les planches pour jouer dans des films à succès et fait une belle carrière. On pourrait suivre la vie de chacun d'eux, mais le récit se focalise surtout sur Jude, dont on découvre petit à petit les sévices atroces qu'il a subis au cours de son enfance, qui font de lui un homme fragile, persuadé de ne pouvoir être aimé.

         Du quatuor émergent deux figures, celle de Jude et celle de Willem, dont on suit la carrière montante au fil de ses tournages, tandis que Jude devient l'avocat froid et efficace qui remporte tous ses procès. JB, à part lors de quelques épisodes liés aux expositions de ses œuvres, et Malcom dont on ne saura guère plus que ce qui est dit au début de l'ouvrage, sont mis de côté rapidement, au profit du tandem et de ses proches, Andy, le médecin dévoué qui soigne les blessures de Jude, impuissant devant son désespoir, et Harold, devenu son père adoptif, prêt à tout endurer pour aimer ce fils qu'il a choisi, probablement afin de sublimer la perte de son propre petit garçon, à l'âge de 5 ans. Cet aspect psychologique est révélateur du dessein de l'auteur, qui semble avoir voulu, tout au long de ce récit, montrer les séquelles irréversibles d'une enfance placée sous le signe de la violence et de la pédophilie – à de demander comment Jude parvient encore à vivre, après avoir vécu sous la coupe de frère Luke, ce curé pervers qui va lui apprendre à se scarifier pour se soulager. Jude a une vision abjecte de lui-même, et cependant il va batailler pour être comme n'importe qui, ainsi que lui reproche JB, lors d'une dispute : "Tu vas passer ta vie à paraître complètement normal, ennuyeux et banal ?". C'est exactement le combat de la vie de Jude, être normal, ce qu'il va parvenir à faire un temps – quelques années de bonheur.

Cependant, malgré cette approche intéressante, le roman est long, beaucoup trop log, et l'auteur aurait gagné à éliminer nombre de digressions qui font perdre le fil de la narration. Et que dire des pages de description des sévices dont Jude a été victime, comme le dos de la main enduit d'huile par l'un des curés, auquel il met le feu pour le punir de lui avoir dérobé sa montre ? Des où l'on nous décrit en détail l'apparition de nouvelles plaies sur ses jambes abimées, qui s'infectent et se nécrosent ? Rien ne nous sera épargné, ira crescendo dans l'horreur. Fallait-il à ce point s'y complaire ? S'agissait-il de susciter la pitié chez le lecteur ? C'est chose faite assez rapidement. La suite ne génère que du dégoût… Reste la psychologie de Jude, ce survivant.

Malgré un indéniable travail de rédaction et de restitution d'un milieu artistique et intellectuel new-yorkais, ce roman est décidément trop long et indécent de violence. Sur la forme, les phrases sont parfois trop longues, au point que l'auteur se perd dans sa syntaxe. Dans la traduction française, on peut relever de nombreuses fautes d'accord, certains verbes mis au pluriel alors que le sujet, placé en avant dans la phrase, est au singulier, ou inversement*; une expression curieuse probablement due à une faute de traduction : "Il se garda la face pendant tout le dîner" (p.201) ; des fautes d'orthographe inadmissibles : "coûter très chères" (p.311), "Aucune des personnes qu'il connaissait n'était un accroc : ni aux drogues..." (p.315) ; enfin une perle : Jude cisèle des "feuilles de basilique" (p.719). J'ai du mal à concevoir qu'un éditeur comme Buchet-Chastel ait laissé passer de telles énormités...

 

*p.263 "quelqu'un à qui il pouvait demander n'importe quoi, […], qui ne portaient que des tee-shirt à manches longues que parce qu'il avait froid…"

p.404 "Andy était resté en ville ce week-end-là, et il avait déclaré qu'ils nous retrouveraient à son cabinet dans vingt minutes" (qui est ce "ils" ?)

p.436 "Tous les moyens qui l'avaient aidé par le passé – la concentration, les scarifications – ne l'aidaient plus. Ils s'entaillaient de plus en plus…"

p.437 A propos de la notoriété de Willem : "Il te regarde parce que tu es connu."

p.565 "…tandis qu'ils descendaient la petite colline qui partait en pente depuis l'endroit où la maison se tiendrait, puis viraient à gauche en direction de la forêt" (c'est le chemin qui vire à gauche, pas les hommes !)

p.743 "Cependant il vit des gens suspendus à des poulies au sommet du panneau et se rendit compte qu'il recouvrait la publicité de peinture…"

p.765 "un accrochage […] constitué de dessins et de petites peintures, d'études et d'expérimentations que JB réalisaient entre ses grandes séries."

 

Roman lu dans le cadre du Prix des Lectrices de Elle

 

 

 

Posté le 14/02/2018 à 14:45

Les rêveurs, Isabelle Carré. Grasset, 01/2018. 300 p. 20 €

         La comédienne née en 1971 raconte son enfance et son adolescence entre une mère issue de bonne famille et un père graphiste, employé chez Cardin, qui découvre son homosexualité en pleine débâcle de couple. A 3 ans, elle passe par la fenêtre, persuadée qu'elle peut voler. A 15 ans, elle quitte le foyer maternel pour s'installer seule dans un appartement financé par son père. Elle s'essaie à la danse, tente d'assouplir son coup de pied avec de barbares bottes en plâtre, y renonce et comprend, lors du spectacle auquel elle participe au Palais des Glaces que les lumières de la scène et la légèreté des ballerines ne sont pas pour elle. A sa sortie de l'hôpital, après sa tentative de suicide, elle découvre le théâtre, et l'envie de vivre.

Avec une plume sensible, Isabelle Carré raconte ses souvenirs, au fil capricieux de sa mémoire, de ses blessures ou de ses enthousiasmes. Les sensations priment, ce sont elles qui mènent le récit, qui s'agisse de l'odeur d'un parfum, de l'inquiétude qui la prend aux soirs solitaires dans son appartement, de son choc quand elle voit Mauvais sang de Carax ou de son enthousiasme à danser sur Police ou Oberkampf à l'Hôpital des enfants malades… Ce récit correspond à l'image que l'actrice donne d'elle-même, à la fois forte et fragile, d'un passé qui lui a donné la grâce lumineuse qu'on lui voit dans le film de Zabou Breitmann, Se souvenir des belles choses.

 

Roman lu dans le cadre du Prix des Lectrices de Elle

 

 

Posté le 29/01/2018 à 16:43

Un dîner avec Edward, Isabel Vincent. Trad. de l'anglais. Presses de la Cité, 04/2018. 17 €

Une journaliste new-yorkaise, en pleine débâcle sentimentale, presque dépressive, fait la connaissance du père d'une amie, un vieux monsieur au veuvage récent et douloureux. Elle s'engage à lui rendre visite régulièrement. Edward aime la cuisine et les mets fins, et se fait un plaisir de convier régulièrement Isabel à sa table. Petit à petit, une amitié se crée autour de ces dîners.

Voilà un joli roman autobiographique, et l'histoire d'une amitié pleine de respect et de tendresse. Edward parvient à dompter son chagrin, Isabel à prendre la décision de quitter son mari. Elle semble prête pour une nouvelle vie, tandis qu'on se doute bien qu'Edward, du haut de ses 93 ans, risque de ne plus guère préparer de bons dîners, mais c'est en grande partie grâce à lui qu'elle a parcouru tout ce chemin, d'où ce récit dont on sort attendri et ému.

 

Roman lu dans le cadre du Prix des Lectrices de Elle

 

 

Posté le 29/01/2018 à 16:42

Salinger intime : enquête sur l'auteur de L'Attrape-Coeurs, Denis Demonpion. Robert Laffont, 01/2018. 388 p. 21 €

Une biographie consacrée au romancier et nouvelliste américain, et une enquête minutieuse de 10 ans qui semblait relever d'une gageure tant l'écrivain, décédé en 2010, était particulièrement jaloux de sa tranquillité, au point de se retirer de toute vie sociale ou presque après la publication de L'Attrape-cœurs. C'est étonnant lorsque l'on sait qu'au cours des cinquante années restantes, il a continué régulièrement à écrire, dans la dépendance de la ferme qu'il avait aménagée, mais sans être publié. Vivant de ses royalties, il pouvait même se permettre de refuser la réédition de certaines de ses nouvelles…

Jerome David Salinger est connu pour son grand roman qui a eu dès sa sortie en 1951 un succès foudroyant, grâce à son protagoniste, Holden Caulfield, double littéraire de Salinger, qui incarnait à la perfection l'adolescent de son époque. C'était aussi la première fois qu'on retrouvait dans un roman des expressions employées à l'époque.

Le récit fait la part belle aux œuvres de Salinger, qui sont pour la plupart résumées et mises en parallèle avec la vie de leur auteur, puisque le romancier s'inspirait assez nettement d'événements autobiographiques. Au risque parfois de mêler ces résumés à la vie même de Salinger, et de perdre un peu le lecteur. 

Je n'ai jamais lu L'Attrape-Cœurs mais j'ai été très intéressée par la vie de cet auteur, et admirative par la masse d'informations que Denis Demonpion est arrivé à rassembler, malgré le peu de collaboration de l'intéressé – et c'est peu dire. Une biographie que j'ai lue avec plaisir, malgré la confusion entre les œuvres et la vie de Salinger. Mais, à la réflexion, un biographe de Salinger ne pouvait sans doute faire autrement.

 

Biographie lue dans le cadre du Prix des Lectrices de Elle.


Posté le 29/01/2018 à 16:41

Fugitive Parce Que Reine, Violaine Huisman. Gallimard, 12/2017. 246 p. 19 €

Rouler sur les trottoirs pour éviter les embouteillages, fumer à en faire déborder les cendriers, s'habiller de Dior dans les diners et jurer comme un charretier, traiter ses filles de salopes après tout le mal que je me suis donné pour vous pour l'instant d'après les embrasser en leur jurant un amour éternel, tandis que le père se contente d'un rôle à éclipses, voilà ce qu'est Catherine, la mère de Violaine, dix ans, et de sa sœur de deux ans son aînée. On suit donc l'enfance chaotique des deux sœurs élevées par une mère qualifiée de "maniacodépressive", une enfance brutale où l'amour maternel est aussi passionnel que celui qu'elle a voué à ses maris successifs, puis, dans une deuxième partie, la vie de Catherine racontée par Violaine. Issue d'un milieu populaire, victime d'une grave maladie et hospitalisée jusqu'à ses cinq ans, Catherine est devenue danseuse malgré sa jambe plus courte que l'autre, capable malgré sa patte folle d'exécuter parfaitement les 32 tours fouettés du Lac des Cygnes au milieu du salon, et doit à sa beauté d'avoir pu pénétrer le monde des affaires et de l'argent, dont elle a adopté une partie des codes sans jamais oublier ses jurons.

         Ce récit, que l’on suppose amplement autobiographique, fait le portrait d’une femme excessive dans tous les sens, dans sa beauté, dans son comportement, borderline, psychologiquement fragile et ensuite perturbée. Il est également un hommage d’une fille à sa mère, dont elle ne condamne jamais les excès, une mère qui a aimé ses filles, parfois trop, parfois mal, "cet amour qui la faisait nous appeler, quand nous n’étions pas des petites connes ou des salopes ou des pétasses, mes chéries adorées que j’aime à la folie, cet amour la fit vivre autant qu’elle le put.", capable de donner du Lexomil ou du Stilnox à ses filles de dix et douze ans et de les couvrir de baisers.

En retour, ses filles lui vouent un amour absolu et ce sont elles qui font la ramener à la vie. Jamais de ressentiment, en témoigne leur tristesse à sa mort. Et même une forte empathie. Dans le pathétique des obsèques, auxquelles n’assiste aucun des amis de Catherine, ni le père, et la cérémonie de dispersion des cendres - qu'elles ont dissimulées dans des boîtes à thé Kusmi -, au large de Dakar, on sent là encore cette volonté des deux sœurs de rendre hommage jusqu’au bout à leur mère.

Enfin, à travers ce récit, se pose une question sur l'identité féminine : peut-on être femme et mère en même temps, où faut-il choisir ? L’une n’exclut-elle pas l’autre ? La question est là à travers trois générations : Jacqueline, la mère de Catherine, une femme plutôt passive, gagne-petit, devenue mère bien trop tôt ; Catherine, dont l’enfance traumatisante a dû contribuer à sa folie, femme fatale éprise de liberté mais aussi soumise aux fantasmes de son mari, mère aimante et dépassée, parfois violente ; enfin Violaine, émancipée, grandie à la fin du récit mais meurtrie et sans enfant, qui à la mort de sa mère a l'âge de celle-ci lorsqu'elle est devenue mère…

Une citation qui je pense résume bien le personnage : "Maman était une des plus belles femmes que la Terre ait portées, disaient tous ceux qui l’avaient connue au paroxysme de sa splendeur, et sa beauté lui fut au moins aussi fatale qu’elle le fut aux hommes et aux femmes qui succombèrent à sa séduction."

Un roman magnifique et riche, porté par une langue somptueuse, aux phrases longues et balancées, aux alexandrins en prose ("Nous étions consciencieuses, nous étions travailleuses" p.33), qui sait sur la même page faire la place à une certaine drôlerie, par exemple lors des disputes entre les parents, lorsque le père lui dit : "Tu me pourris la vie ! Il fallait entendre son gémissement torturé, son couinement supplicié. On aurait dit un violon tzigane sur ampli électrique. Le lendemain, il revenait se faire pourrir la vie encore un coup.", et laisser s'exprimer le franc parler de Catherine ou de son père, lorsqu'il raconte à ses deux petites filles médusées qu'à son retour de prison "il lui fallait de la chatte" (p.94).  

         Le père n'est pas venu aux obsèques. Violaine fait part de sa tristesse : "Juste cette fois, je voulais qu'il reprenne sa place auprès d'elle, juste une dernière fois, qu'il redevienne le roi auprès de notre reine. Mais sa reine lui avait échappé depuis longtemps déjà. Et la fugitive ne reviendrait pas." Une reine à la couronne trop lourde et à la patte folle, fugitive parce reine. Dire que c'est un premier roman !

 

 

Posté le 25/01/2018 à 09:56

Une histoire des loups, Emily Fridlund. Gallmeister, 08/2017 (Nature Writing). 294 p. 22,40 €

Un coin perdu du Minnesota. Madeline, surnommée Linda, vit avec ses parents dans une cabane retranchée au milieu des bois. C'est une adolescente un peu sauvage et solitaire, qui se met à observer ses nouveaux voisins qui viennent d'emménager de l'autre côté du lac. Elle sympathise assez rapidement avec Patra, la mère, et son fils Paul, âgé de 4 ans, dont elle devient la baby-sitter, et passe d'autant plus de temps avec eux que le père, Léo, n'est pas là, requis par ses travaux de recherche en astronomie. Cependant, elle se rend compte assez vite qu'il y a dans cette famille quelque chose d'étrange, notamment chez Paul qui, malgré son âge et son intelligence évidente, est élevé comme un bébé. Linda sent le malaise qui grandit lorsque Léo arrive...

L'histoire se déroule sur quelques mois, débutant à la fin de l'hiver pour s'achever dans la touffeur de l'été. La nature est omniprésente et presque envahissante, et tout semble receler une menace cachée : la forêt est à la fois paisible et dangereuse, l'eau du lac dort mais elle produit des vagues et du courant, les conditions météorologiques sont plus qu'extrêmes. Linda semble s'accommoder de tout cela et nullement gênée par les 8 kilomètres quotidiens qu'il lui fait parcourir pour se rendre au lycée dans la neige épaisse et le froid ; élevée à la dure, elle ne semble pas particulièrement sensible à cette menace permanente que l'auteur rend présente à chaque page. Selon elle, les loups ne sont pas dangereux et n'attaquent pas l'homme. Est-ce pour cette raison qu'elle n'a pas saisi le malaise qui règne dans la famille de Paul, dont le lecteur se demande très vite s'il n'est pas victime de maltraitance ? Elle semble le deviner, sans en être consciente, ce qui explique qu'elle ne soit pas intervenue particulièrement quand la santé du petit garçon a commencé franchement à se détériorer.

Cette ambiance inquiétante est donc parfaitement rendue. En revanche, l'histoire est racontée de façon décousue, au gré des souvenirs de Linda, qui passe de l'époque de ses 15 ans où elle a fréquenté Patra et Paul, à l'âge adulte où, après ses études, elle vit en ville ; en plus de ces chassés croisés entre présent et passé, au sein même de chaque époque, la narration brise la continuité, perd le lecteur. Cette perte de repères s'accompagne d'une présentation incomplète des personnages, qui apparaissent de façon pointilliste : il est difficile de se faire une idée claire de chacun. On suppose une influence probable de la religion : les parents de Madeline/Linda sont des anciens d'une communauté hippie, vivant retranchés du monde, dans un confort très relatif, et sa mère récite des passages entiers de la Bible ; Patra et Léo semblent eux aussi faire partie d'une église extrémiste, ce qui expliquerait qu'ils n'aient pas prodigué à leur enfant les soins nécessaires. Le tout donne l'impression d'épisodes brouillés par la brume, celle du lac et des souvenirs de Linda. Nul doute que ce rendu soit volontaire, mais on sort de ce récit un peu perdu et l'esprit embrouillé, comme au sortir d'un rêve de grands lacs et de forêts sombres où avancerait la silhouette de Linda, accompagnée de ses quatre chiens.

 

 

Posté le 14/01/2018 à 18:28

L'homme aux boutons de manchettes, Marie Bertrand. Editions Cockritures, 10/2017. 439 p. 15 €

Charles-Edouard Keller, commandant de police à Strasbourg, surnommé Smart en raison de son élégance, doit élucider avec sa brigade le meurtre d'une jeune prostituée roumaine découverte dans une tente, dans le parc de Pourtalès. Pendant que l'enquête suit son cours, il reçoit de la part de sa mère une paire de boutons de manchettes, qui s'avère être l'œuvre du maître verrier Lalique. Intrigué par ces accessoires, il se penche alors sur le passé de sa famille dont il ne sait pas grand-chose, et découvre l'existence de Maria, une arrière-arrière grande tante mystérieusement absente de l'arbre généalogique, comme on si on avait voulu effacer sa trace. Il découvre également que la mort accidentelle de son arrière-arrière grand-père est plus mystérieuse que la légende familiale veut bien le dire. En parallèle, en 1926 à la Petite France, un inconnu poursuit un homme qu'il projette d'assassiner, afin d'assouvir une vengeance…

Malgré l'abus de précisions géographiques dans les parcours urbains de Charles-Edouard, l'histoire tient en haleine. Smart démêle petit à petit l'écheveau en remontant la piste des deux paires de boutons de manchettes, la sienne et celle qu'un antiquaire niçois, passionné par la verrerie, a obtenu d'un riche Américain. Une quête sur des origines familiales et un secret de famille bien conservé. Smart est fort sympathique, avec ses costumes trois pièces et sa Jag, son obstination à trouver pour chaque mot important dix synonymes ; il a des airs d'Adamsberg dans son talent à être hors normes.

Un polar habilement mené, qui nous emmène dans les différents quartiers d'un Strasbourg contemporains et des années 30. Au gré de l'enquête de Smart, on découvre la ville sous différents aspects, géographiques et historiques, on plonge dans l'univers de la verrerie de Meisenthal, et on apprend que les Petit Lu symbolisent le temps. Un bon moment de lecture.

        

 

Posté le 14/01/2018 à 18:26

Margot Gioia, Joan Ott. Editions Cokritures, 07/2017. 228 p. 14 €

A 4 ans, Margot perd son père foudroyé lors d'un orage. Un an plus tard, alors qu'elle vient de se remettre en ménage avec son patron, sa mère disparaît en mer sans laisser de traces. Pourtant, Margot ne perd pas sa joie de vivre. Prise en charge par sa Mémé qu'elle adore et qui la surnomme "Luschtigà", elle garde toute sa joie de vivre, malgré ses difficultés scolaires et sa dyslexie. Et elle dessine, et s'avère très douée. Devenue grande bringue et lycéenne, en option arts plastiques au lycée Fustel, elle rencontre Catherine, tout aussi grande et talentueuse qu'elle. Elles deviennent complices, et leur amitié se transforme en un véritable amour. Jusqu'à l'été suivant où Catherine rencontre un homme…

         L'histoire est racontée par Margot. Outre le fait de voir les choses en fonction de son  âge, et d'adapter le style au vocabulaire et aux pensées de la narratrice, l'auteur réussit la prouesse de nous faire entrer dans la tête d'une petite fille souffrant de dyslexie, qui confond les sons et en fait une interprétation toute personnelle. Ainsi croit-elle que la mort s'écrit l'amor et découvrira-t-elle plus tard ce que le terme signifie en italien…

On retrouve dans le roman des thèmes chers à Joan Ott. La présence de l'art, la culture alsacienne, et une certaine vision de l'amour et de la relation à deux. Aucun couple n'est normatif : à part celui que formaient ses parents, mais si bref, et dont elle n'a conservé que le souvenir de sa vision d'enfant, et celui de sa mère avec son nouveau compagnon, bien vite détruit, nous sont présentés des couples atypiques : celui de Catherine et de son mari, qui va devoir partager sa femme avec Margot, celui que forment Margot et sa grand-mère ; le couple homosexuel de Bertrand, le galeriste, et enfin celui de Margot avec ce même Bertrand, avec lequel elle a une relation asexuée, dans deux appartements séparés de la même maison, mais une vie sociale à deux. Comme si le couple n'était viable qu'en étant un peu déviant.

On ne peut que s'attacher au personnage de Margot, contre laquelle le sort s'acharne avec tant d'obstination. Mais la jeune fille parvient à franchir les obstacles et à se garder de vivre dans une ambiance délétère. Le dessin et la peinture y sont sans doute pour beaucoup, qui lui permettent de ne pas s'appesantir sur le passé et de continuer d'aller de l'avant.

        

 

Posté le 14/01/2018 à 18:25

La symphonie du hasard livre 1, Douglas Kennedy. Belfond, 10/2017. Trad. de l'anglais. 363 p. 22,90 €

Alice Burns, jeune éditrice new-yorkaise, rend visite chaque semaine à son frère Adam, emprisonné pour malversations. Lors de sa dernière visite, il lui révèle un secret de famille qui la bouleverse. C'est l'occasion pour elle de revenir sur son passé et les liens qui unissent cette famille de la middle class de banlieue, entre ses deux frères et ses parents, l'un ancien militaire psycho rigide et exigeant, et l'autre absente, dépressive et abrutie d'anxiolytiques.  

Voilà le lecteur plongé dans l'Amérique des années 70. A la fac de Bawdouin où étudie Alice, on fume des Viceroy et des pétards, on s'habille baba cool, on boit de la bière ; c'est l'époque de Van Morrison et consorts que ressuscite Douglas Kennedy, qui raconte également les cours de littérature – fort érudits, et probables souvenirs de l'auteur -, les fraternités et les compétitions de baseball, sur fond de contexte politique, Nixon qui arrive au pouvoir tandis que se produit le coup d'état de Pinochet au Chili et qu'a lieu la guerre du Vietnam…

Un roman américain typique, avec des références pas toujours compréhensibles pour un lecteur français, qui change des derniers opus de l'auteur qu'on peut sans complexe qualifier de sentimentaux. Et une belle fresque des années 70 où s'affrontent courant puritain et révolte hippie. Le secret de famille révélé par le frère de l'héroïne est en fait un prétexte à une sorte de voyage dans le temps. Sera-t-il davantage exploité dans le deuxième tome ?

 

 

Posté le 14/01/2018 à 18:23

La salle de bal, Anna Hope. Trad. de l'anglais. Gallimard, 11/2017. 383 p. 22 €

         La jeune Ella Fay est internée à l'asile de Sharston. D'abord révoltée, elle se fait à la vie quotidienne de l'établissement où hommes et femmes vivent séparés, les uns travaillant aux champs ou comme fossoyeurs, les autres cantonnées à la blanchisserie. Seul moment de rencontre pour les pensionnaires, le bal du vendredi soir dont l'orchestre est dirigé par le Dr Fuller. C'est là qu'Ella va faire la connaissance de John Mulligan, un Irlandais taciturne…

         Trois voix se croisent dans ce récit, chacun révélant une part de sa vie, notamment Charles Fuller, musicien à l'ambition rognée par les exigences paternelles, ce qui lui vaut d'avoir obtenu le poste de médecin assistant à Sharston, où il expérimente les bienfaits de la musique sur les malades mentaux tout en songeant au bienfondé de la ségrégation entre hommes et femmes à l'œuvre dans l'asile. Petit à petit, il en vient à prendre parti pour la généralisation de la stérilisation pour les indigents. Ce personnage est sans doute le plus complexe des trois : il tâche d'obtenir de son directeur le droit de participer au congrès organisé à Londres par la Eugenics Education Society, tout en luttant contre son homosexualité latente. Il va d'ailleurs être à l'origine du malheur d'Ella et de John, pour lesquels le lecteur ne peut qu'éprouver une forte empathie.

         L'histoire, brodée à pas menus, dans la touffeur de cet été anglais anormalement chaud, nous plonge dans le fonctionnement d'un asile d'aliénés au début du siècle, avec tous ses excès et sa cruauté, et nous fait découvrir les grandes théories scientifiques en vogue à l'époque et qui font froid dans le dos, l'eugénisme et la vasectomie appliquée sans anesthésie par un des grandes chantres de la stérilisation de masse. L'ensemble est passionnant, écrit dans une langue fluide, pour un très beau moment de lecture, qui allie élégance, intrigue et dépaysement.

 

Roman lu dans le cadre du Prix des Lectrices de Elle

 

 

Posté le 10/01/2018 à 13:40

Chacune de ses peurs, Peter Swanson. Trad. de l'anglais. Calmann-Lévy, 09/2017 (Noir). 375 p. 21,90 €

Kate, une jeune Londonienne étudiante en arts, à peine remise d'une violente agression, échange son appartement contre celui de Corbin, son cousin américain à Boston. L'endroit est superbe, le logement immense et luxueux, les six mois prochains s'annoncent bien. Mais une jeune femme, Audrey Marschall, a été assassinée dans un appartement voisin. Aux dires d'un autre locataire, Alan Cherney, elle entretenait une relation régulière avec Corbin, qui prétend à peine la connaître. Pourquoi cachait-il sa liaison ? Et que penser d'Alan Cherney, qui espionnait Audrey avec ses jumelles ?

Le meurtrier ainsi que son mobile sont révélés à la moitié du roman. Le suspense se cantonne donc à trouver sa réelle identité, et à savoir si Kate sera sa prochaine victime. C'est un peu mince… d'autant que la psychologie des personnages est réduite : Kate est définie par ses angoisses et son addiction aux anxiolytiques,  Alan est sans relief, et Corbin passe pour un idiot sous la coupe de son ami, pervers narcissique dont le portrait est vite dressé. Par ailleurs, le récit est truffé de poncifs culturels : au restaurant, on s'enfile des litres de coca ou de bière ; quand on lit un roman le soir sur son canapé, c'est forcément avec un verre de vin rouge…

On cherche vainement en quoi les mésaventures de Kate ont pu mettre à jour chacune de ses peurs : peur d'être surveillée, cauchemars, certes, mais le titre laissait attendre une montée en puissance de l'angoisse qui n'est pas du tout exploitée. Pour résumer, une lecture détente sans grand intérêt, si ce n'est d'être distrayante.

 

Roman lu dans le cadre du Prix des Lectrices de Elle

 

 

Posté le 10/01/2018 à 13:38

Les passeurs de livres de Daraya, Delphine Minoui. Le Seuil, 10/2017. 156 p. 16 €

         En 2012, des opposants au régime de Bachar al-Assad sauvent des décombres des milliers de livres ensevelis, et décident de les réunir dans des caves désaffectées. C'est ainsi que naît la bibliothèque secrète de la banlieue de Daraya, où subsiste comme elle peut une population affamée, malgré les bombardements incessants de l'armée syrienne. Au cœur de la guerre, romans, recueils de poésie, essais philosophiques ou psychologiques incarnent mieux que tout la liberté, et lire devient, pour ces jeunes gens, une forme de résistance.

         Lire pour résister à la barbarie, lire pour survivre, lire pour espérer, c'est tout le discours de ce livre. De son bureau d'Istanbul, la journaliste Delphine Minoui narre, de façon chronologique, la façon dont cette bibliothèque souterraine s'est constituée, fait le portrait de quelques-uns de ses apprentis bibliothécaires et de ses lecteurs, y compris celui d'un soldat rebelle qui s'est constitué une bibliothèque ambulante qu'il emporte avec lui sur le front. Au fil de ses discussions via Skype ou WhatsApp ou par SMS, elle suit le sort le sort des livres et ses lecteurs ; à travers son récit, c'est aussi toute la guerre syrienne que l'on suit, quasiment au jour le jour, jusqu'au moment du départ des derniers rebelles de Daraya, vaincus par l'épuisement et la faim. La bibliothèque ne survivra pas : une fois dénichée par les soldats d'al-Assad, elle est pillée et ses ouvrages revendus à bas prix au marché aux puces.

         Le thème est émouvant, forcément, et on ne peut qu'acquiescer au projet de Delphine Minoui de rendre hommage à ces jeunes combattants. Cependant, les bons sentiments sont-ils suffisants ? On attend vainement, à la fin de l'ouvrage, une mise en parallèle avec d'autres combats, une réflexion sur la thématique de la lecture comme acte de résistance et de liberté, mais l'ouvrage s'achève sur le sort de quelques-uns de ces jeunes gens. Le livre a le mérite de faire vivre la guerre de l'intérieur ou presque, au fil des témoignages reproduits fidèlement par l'auteur, qui s'abstient volontairement de tout commentaire. Cette narration, pour légitime qu'elle soit, m'a parue insuffisante ; j'aurais aimé un peu de recul et d'appréciations personnelles.

         Quelques fautes de langue m'ont par ailleurs dérangée : "Taule arrachée" p.22, les "services publiques", "Ahmed est abonné aux absents" p.61, "cette autre étui" p.90, "chaque retrouvailles" p.99, "Il est temps que l'Etat assoit son autorité" p.143.

 

Livre lu dans le cadre du Prix des Lectrices de Elle

 

Posté le 10/01/2018 à 13:30

Tango fantôme, Tove Alsterdal. Le Rouergue, 10/2017 (Noir). 471 p. 23,50 €

                Un soir de printemps, une femme tombe de son balcon au cinquième étage. La police conclut rapidement à un suicide, mais Helene, sa sœur, est un peu dubitative. En fouillant dans ses affaires, elle découvre que Charlie, avec laquelle elle était brouillée depuis longtemps, menait une sorte d'enquête sur leur mère, disparue en Argentine en 1978, alors qu'elles étaient toutes petites. Helene part alors sur les traces de Charlie et de cette Ing-Marie qu'elle a si peu connue.

                Des femmes en quête. C'est le nœud central du roman. Il y a la quête d'amour et d'absolu d'Ing-Marie, qui va la conduire dans des hôtels sordides de Buenos Aires et se retrouver, bien malgré elle, membre d'un groupe d'opposants à la junte militaire et emprisonnée dans les geôles de l'ESMA. Il y a la quête de la mère chez Camilla-Charlie, hantée par la disparition de celle qui leur a préféré Ramon, au point d'en oublier sa famille et ses deux petites filles. Il y a enfin ce besoin irrépressible qui prend Helene, qui jusque-là menait une vie tranquille dont elle avait exclu tout élément susceptible de perturber son fragile équilibre, de comprendre et, aussi, mettre un visage sur cette mère disparue et probablement morte.

                Et chacune à sa façon la mène à son terme. C'est à la fois le début et la fin de ce roman, qui s'ouvre sur la mort de l'une, et se ferme sur le retrait du monde de l'autre. Entre les deux, le parcours d'Helene, qui va aller au bout d'elle-même, se découvrir, devenir elle-même. En ce sens, on peut s'interroger sur le genre de ce roman, qui répond partiellement aux critères du genre policier – il y a bien un meurtre, et une enquête – mais qui est également un roman d'introspection, et un roman historique. A travers la quête d'Helene, à travers la vie d'Ing-Marie, on découvre une Argentine bien loin des clichés habituels sur la ville du tango ; non, c'est la cité des desaparecidos, des femmes en fichu noir, et l'époque de la méfiance et de la peur, parfaitement incarnée 36 ans plus tard par le personnage de Ramon Maguid.

                J'ai été au début un peu perdue par le foisonnement des personnages, dont on perd certains de vue d'ailleurs ; je continue à m'interroger sur le rôle du voisin aux perroquets, somme toute anodin dans la mort de Charlie, et me demande s'il n'a pas été là surtout pour permettre à Helene de s'écarter un temps de son mari et pour montrer que son couple bat de l'aile. Et puis, on s'habitue aux points de vue qui se dégagent : celui d'Hélène, celui de Chevalier, et les retours en 1978. Un roman dense, long, bien mené, qui échappe aux clichés du genre et s'est avéré une bonne lecture.

 

 

Posté le 22/12/2017 à 15:46

Même Dieu ne veut pas s'en mêler, Annick Kayitesi-Jozan. Le Seuil, 09/2017. 230 p. 18 €

Avril 1994. Au Rwanda, une guerre ethnique oppose les Hutus aux Tutsis, faisant 800 000 morts, principalement Tutsis. "Zouzou" a 14 ans à l'époque. Elle voit sa mère se faire tuer sous ses yeux avant que son corps ne soit livré aux chiens ; sa sœur et son petit frère sont massacrés à coups de machette. Elle échappe à la tuerie avec son autre sœur qui est, elle, gravement blessée. Elle perdra au cours des jours suivants d'autres membres de sa famille, tués de façon tout aussi épouvantable.

Il est évident qu'il faut raconter, parler. Parler de ces morts, qu'elle appelle "Mes quelqu'uns", qu'elle n'a jamais vus puisqu'ils ont été – au mieux –jetés dans une fosse commune. Parler pour continuer à vivre, avec ses fantômes et ses souvenirs. Comment s'y prendre ? Comment faire son deuil sans sépulture auprès de laquelle se recueillir ? Comment dire à ses propres enfants la façon dont ses parents sont morts sans leur cacher sa peine, et quoi taire ? Ces interrogations sont en filigrane tout au long de ce récit évidemment terrible et émouvant.

Cependant, le choix de l'auteur de raconter ses souvenirs de façon déconstruite, en passant de son arrivée en France au présent de sa vie avec son mari et ses deux enfants, des épisodes de son enfance au le récit du massacre, rendent le récit décousu et parfois confus : le lecteur se perd dans la chronologie. Par ailleurs le style est assez ordinaire, voire parfois relâché (lors de l'épisode de la rencontre avec les parents de Raphaël par exemple).

Enfin, il y a l'horreur. Des massacres, mais aussi de leurs conséquences. Huit ans après le génocide, l'auteur rencontre les tueurs, qu'elle a vus s'acharner sur sa tante, son oncle et leurs enfants. Elle discute "à la façon rwandaise", chacun sachant que l'autre sait qui il est. C'est une situation absolument incompréhensible pour nous, européens : comment peut-on converser avec les assassins de sa famille, qu'ils ont tuée si sauvagement, alors qu'ils reconnaissent la qualité des défunts, et même s'interrogent à voix haute sur les raisons de ce carnage ? Comment peut-on accepter que leurs femmes portent les vêtements de sa tante et de ses cousines massacrées ? Comment peut-on accepter de jouer le jeu à ce point ? De les entendre dire par exemple, p.135 : "Pour les empêcher de fuir, il a fallu leur couper les tendons. Ensuite, il a été clair que ce n'était pas la peine de les achever, elles finiraient par se vider de leur sang…" Insupportable. De même, une jeune guide enceinte fait visiter une église transformée en musée, en face duquel elle vit… à côté des tueurs Hutus qui ont exterminé sa famille.

On se demande même s'il n'y a pas une sorte de complaisance à vivre dans le souvenir des morts : "Je me dois d'être sa tombe, aussi longtemps que ses os traîneront quelque part sur ces collines. Vivante, elle m'a portée dans son ventre, elle m'a nourrie de son sein, elle m'a portée sur son dos, elle m'a aimée. Morte, je la porterai, dans mon ventre, sur mon dos.", écrit l'auteur p.113.

Enfin, contrairement à l'ensemble du récit, sa dernière partie évoque en détail le soir du massacre – comme s'il avait fallu toutes ces pages et ces allers-retours entre présent et passé pour qu'Annick Kayitesi-Jozan puisse enfin raconter entièrement et s'alléger un peu. Mais son témoignage est devenu une sorte de thérapie : la démarche trouve là ses limites.

 

 

Posté le 22/12/2017 à 15:45

Ces rêves qu'on piétine, Sébastien Spitzer. Ed. de l'Observatoire, 305 p. 20 €