L'Usine à Paroles

Un grand lecteur lit au moins 20 livres par an. Un tiers des Français ne lit aucun livre, tandis que lire un livre par semaine ne concerne que 3% de la population (Daily Nord, mars 2009). Restons donc dans les "happy few" de Stendhal, et découvre ici, ami Lecteur, mes compte-rendu.

Le "O"

Je lis donc je suis ?

La ville des morts, Sara Gran / Trad. de l'anglais. Le Masque, 01/2015. 326 p. 20 €

Claire Dewitt est détective privée. Son travail l'amène à La Nouvelle-Orléans, profondément meurtrie par l'ouragan Katrina, où elle est chargée de retrouver l'assassin du procureur Vic Willing.

Disciple de Constance Darling, assassinée quelques années plus tôt, et inspirée par Détection, l'ouvrage du privé français Jacques Silette, Claire Dewitt est un curieux personnage, profondément anticonformiste ; couverte de tatouages, solitaire, elle mène ses enquêtes en consommant force alcool et drogues diverses. Son intuition et une certaine désinvolture lui permettent de se sortir de toutes les situations ; pour le reste, des indices, rien que des indices, suivant l'un des conseils de Silette. C'est un personnage dont la quête personnelle est sans douteplus importante que l'enquête elle-même. Elle paraît presque invincible ; on se demande comment elle va parvenir au terme de son enquête, dont elle dit elle-même que c'est lorsque son employeur menace de mettre fin à son contrat qu'elle est proche du dénouement. Et pourtant, à force d'errements, de cuites et de pétards améliorés, elle parvient à ses fins.

A la fois roman policier, roman de mœurs, récit sociologique, ce récit nous fait découvrir la population de La Nouvelle Orléans, fortement marquée par l'ouragan, dont une partie vit dans des logements insalubres ; on y rencontre des personnages perdus, que la consommation de drogues et d'alcool ne parvient pas à distraire de leur misère financière, sociale, et culturelle. Mais c'est en se perdant qu'on devient un bon privé, se dit Claire Dewitt, dont les errements ressemblent parfois à ceux des Néo orléanais.  

 

 

Posté le 12/09/2018 à 13:43

Room, Emma Donaghue / Trad. de l'anglais. Stock, 08/2011 (La Cosmopolite). 400 p. 21,50 €

         La thématique de l'enfermement, inspiré de faits divers sordides, est un thème exploité à maintes reprises dans des ouvrages d'une qualité littéraire inégale mais dont le contenu continue de donner froid dans le dos. Le roman de l'auteure canadienne d'origine irlandaise n'échappe pas à la règle, qui nous présente un couple formé par "Maman," – on ne connaîtra jamais son nom civil -, kidnappée à 19 ans, qui a accouché seule dans sa cellule d'un petit garçon nommé Jack, qu'elle élève dans 9 mètres carrés. L'originalité du récit réside dans le fait qu'il est raconté par l'enfant, qui vient de fêter son cinquième anniversaire, avec ses mots et ses yeux de petit garçon. Pour lui rendre la vie supportable, sa mère l'a bercé de fables, lui racontant que dans le Dehors, rien n'est réel.

         Leur évasion rocambolesque permet à la mère de recouvrer sa liberté. C'est plus difficile pour Jack, qui ne supporte pas la lumière du soleil, ne perçoit pas les perspectives, ne sait ni descendre un escalier ni s'habituer aux chaussures et a bien du mal à comprendre les règles qui régissent ce monde étranger. Jack est un alien fraîchement débarqué de sa planète, et dans ses questions, sa candeur, ses peurs, on devine une interrogation sur notre propre société de consommation. C'est sans doute cela, au-delà de l'horreur suscitée par cette histoire, au-delà de l'admiration qu'on peut éprouver pour cette mère débordante d'amour, qui donne toute sa force à ce récit.

 

Posté le 12/09/2018 à 13:42

Pactum Salis, Olivier Bourdeaut. Finitude, 2018. 253 p. 18,50 €

         Les marais salants de Batz-sur-Mer, dans la région bauloise. Les œillets que recouvre peu à peu une pellicule fragile et cassante – la fleur de sel, que récoltent les palétuviers, qui zigzaguent avec leurs brouettes entre chaque bassin. Au bout de l'un d'eux, une paire de pieds nus émergent, dont, à l'issue de la lecture de ce roman, je ne suis pas parvenue à identifier le propriétaire. Entre temps, le lecteur fait connaissance avec Michel, agent immobilier férocement enrichi, et Jean, palétuvier de son état. Ces deux-là se rencontrent au matin d'une nuit éthylique, le premier ayant complaisamment pissé sur la récolte du deuxième, lequel se venge en l'emballant encore endormi dans une bâche où il va cuire au soleil.

         Ces deux personnages vont nouer une amitié improbable, faite de cuites sévères et de duels verbaux, dans laquelle ils tentent surtout d'oublier leur solitude. L'humour est au rendez-vous, l'auteur met en scène, comme dans En attendant Bojangles, des personnages hors normes ou excessifs, comme Henry, le compagnon de chambrée de Jean pendant ses études vite avortées en droit, Henry issu de la noblesse déchue, qui cultive son inadaptation à la société et son alcoolisme avec une constance infaillible, mais je n'ai pas retrouvé la magie qui m'avait tant plu dans le précédent opus d'Olivier Bourbeaut. Les dialogues, pour parfois très drôles qu'ils puissent être, m'ont parfois paru artificiels – quel agent immobilier, tout fraîchement promu ouvrier palétuvier, dit à son nouveau patron : "Bien évidemment, je vous accompagne ! J'ai tant de péchés à expier. Je vais laver mon âme en transpirant et mon corps en le maltraitant. Si nous travaillons durement les dix prochaines heures, je pourrais peut-être gagner l'équivalent des hors d'œuvre d'hier soir." De même, la description des paysages – qu'on imagine sans peine superbes – m'a-t-elle semblé un peu ampoulée.

         Il est question d'alcool (beaucoup), de filles que l'on drague avec un succès relatif, d'amitié virile, d'efforts physique, d'argent aussi, dont Michel dispose visiblement sans compter, quand chaque brouettée pour Jean lui rapporte un salaire dérisoire, de bagarre, de disputes et de réconciliations, d'accident de voiture, d'un cadavre dans les marais et j'ai refermé ce roman plaisant mais un peu foutraque avec l'impression de n'avoir pas tout compris.

 

 

Posté le 12/09/2018 à 13:41

Vie de David Hockney, Catherine Cusset. Gallimard, 12/2017. 181 p. 18,50 €

A partir d'une documentation solide, de faits compilés trouvés dans des essais, biographies, entretiens ou articles, Catherine Cusset rédige une biographie du peintre, depuis ses débuts à Londres jusqu'à sa consécration. Dans sa préface, elle reconnaît avoir inventé le reste – les sentiments, les pensées, les dialogues -, le liant, pourrait-on dire, afin de présenter une vision plausible, mais personnelle, de l'artiste. Elle écrit : "Je livre un portrait qui est ma vision de sa vie et de sa personne, même si c'est lui, son œuvre, ses mots qui me l'ont inspirée. J'espère que l'artiste y verra un hommage". Tout est plausible, évidemment, et il n'y a dans ce récit aucun secret révélé. Mais l'exercice est difficile, et risqué, si l'on tient compte du fait que David Hockney est toujours vivant. A-t-il lu cet ouvrage ? Et qu'en a-t-il pensé ?

A travers ce récit, on découvre l'œuvre du peintre, notamment ses piscines, ses paysages californiens et les portraits de ses proches, ce qui l'a inspiré, sa recherche esthétique, ses doutes, ses tâtonnements.

 

 

Posté le 12/09/2018 à 13:35

Denali, Patrice Gain. Le Mot et le reste, 05/2017. 260 p. 21 €

         Amateurs de grands espaces, de vie rurale et de pêche à la mouche, ce livre est pour vous. Mon père, adepte de randonnées et exerçant la pêche à la truite depuis son adolescence, l'a lu d'une traite, malgré la noirceur du récit. Au sein du Montana, Matt, 14 ans, se retrouve brusquement livré à lui-même après le décès de sa grand-mère qui l'avait adopté. Son père est mort lors de l'ascension du mont Denali, tandis que sa mère est devenue folle. Tourmenté par son frère et son comparse drogués jusqu'à l'os, Matt s'efforce de survivre dans un monde dont la rudesse n'a d'égale que la beauté des paysages. Ses ennuis s'accumulent, pourtant il résiste, et parvient à mener sa propre quête.

         La plume de Patrice Gain n'a rien à envier aux grands romanciers américains ; sa plume m'a fait penser aux romans de David Vann, où l'horreur et la nature font un drôle de ménage. Professionnel de la montagne, il a parfaitement su mettre à profit ses connaissances pour écrire ce roman noir, dont la rédemption n'est pas exclue.  

 

Posté le 12/09/2018 à 13:34

Le dernier gardien d'Ellis Island, Gaëlle Josse. J'ai Lu, 01/2016. 184 p. 6 €

         Le 12 novembre 1954, le centre d'accueil d'Ellis Island pour les migrants venus d'Europe pour tenter leur chance à New-York, va fermer. Dans ce lieu désormais veille encore le directeur, John Mitchell, qui rédige durant ces quelques jours son journal intime. Il évoque les personnages qui ont compté pendant toutes ces années où il exercé sa fonction : Liz, sa femme, décédée après contracté le typhus, Nella, une immigrante d'origine sarde dont il est tombé amoureux, Shermann, le photographe, Luigi Chianese, l'interprète…

         Le narrateur a des lettres, son récit s'en ressent, qui est écrit à la manière des nouvellistes du 19ème siècle. Son journal a donc un côté un peu suranné, en accord avec les mœurs du temps – nous sommes dans les années 50 -, bien qu'il émane d'une plume contemporaine. Il ressuscite une époque terrible où les candidats à l'émigration étaient parqués, jaugés, triés, pour certains refoulés parce qu'ils étaient porteurs d'une maladie particulière, ou parce qu'ils n'avaient pas les compétences requises pour s'installer : le frère de Nella, déficient mental, fera les frais de cette politique cruelle. Mitchell ne remet en cause à aucun moment le système dont il est un rouage efficace et redoutable ; il faudra le drame de Nella pour qu'il commence à avoir des scrupules – ce qui ne va nullement l'empêcher de continuer à tenir la barre de son établissement jusqu'à la fin. Il est surtout nostalgique, et évoque à maintes reprises ces lieux désertés ; il éprouve bien quelques regrets, mais c'est un peu tard. Le dénouement apparaît ainsi comme la juste fin.


 

Posté le 12/09/2018 à 13:33

Lucie ou la vocation, Maëlle Guillaud. Eloïse d'Ormesson, 04/2016. 200 p. 17 €

         Etudiante en khâgne, Lucie a la foi fervente et cherche l'absolu. Sa quête l'amène à entrer dans les ordres, au grand dam de ses parents et de son amie Juliette, qui y voient un véritable suicide social. Mais Lucie est enthousiaste et entame son noviciat. Malgré un quotidien difficile et des règles arbitraires, dans une congrégation tenue d'une main de fer par la révérende mère, elle tient bon et finit par accéder à des responsabilités qui font lui fait découvrir un terrible secret…

          Un milieu clos entièrement féminin, une vie ascétique, une discipline parfois cruelle, on est loin de l'idéal d'humanité et de bienveillance et bien plus proche d'une secte. C'est ce à quoi se heurte la foi de Lucie qui vacille et cependant se maintient malgré les doutes. Le lecteur quant à lui ne peut qu'avoir le frisson à découvrir les dessous du couvent et ce que s'imposent les femmes et les hommes au nom de Dieu. Juliette partage la même méfiance, puis la même révolte, dans de courts passages qui viennent émailler le récit vu par les yeux de Lucie. Un roman court et percutant, au dénouement glaçant.


 

Posté le 12/09/2018 à 13:31

Dans le silence enterré, Tove Asterdal / Trad. du suédois. Le Rouergue, 10/2015 (Noir). 408 p. 23 €

         Appelée au chevet de sa mère démente, Katrine Hedstrand, journaliste suédoise établie à Londres, découvre l'existence d'une maison familiale située tout près de la frontière finlandaise, à Kivikangas. La maison est en vente, un acheteur s'est manifesté qui en propose un prix démesuré. Katrine se rend sur place et s'installe dans la maison délabrée de sa grand-mère. Elle se lie avec les habitants, sous le choc depuis l'assassinat d'Erik Svandberg, le voisin, qui aurait pu lui parler de cette grand-mère qu'elle n'a pas connue.

         Le récit se passe dans les conditions qu'on imagine - milieu rural et fermé, froid extrême, neige – et fait revivre les années 30 et la montée du communisme dans cette région septentrionale pas loin de la Russie. Lucie découvre un pan de l'histoire familiale qu'elle ignorait, tandis que, en Russie, des mafieux règlent leurs comptes. Ca fait beaucoup, même si, évidemment, tout est lié. Le roman se lit avec plaisir, mais laisse une impression de confusion et d'inachevé.

 

Posté le 12/09/2018 à 13:29

Ma reine, Jean-Baptiste Andréa. L'Iconoclaste, 08/2018. 222 p. 17 €

         Un garçon d'une douzaine d'années vit avec ses parents responsables de la station-service. Déscolarisé en raison d'un retard mental, il est chargé de menues tâches mais rêve d'ailleurs et de guerre, et de devenir un homme. Il finit par s'enfuir, vêtu d'un blouson de la marque Shell, qui lui vaudra le surnom dont va l'affubler Viviane, qu'il rencontre dans le maquis. C'est une amitié qui va durer le temps d'un été, entre deux adolescents que tout sépare mais que n'ont pas encore abandonnés les idéaux et la cruauté de l'enfance.

         Le récit est vu par les yeux de Shell, qui est d'une sensibilité et d'une naïveté touchantes. Sa candeur donne lieu à des passages d'une drôlerie irrésistible, mais elle nous laisse le cœur serré devant son incapacité à comprendre le monde des adultes auquel Viviane appartient déjà. Sous le soleil de la Provence, le drame est là, poignant.

 

Posté le 12/09/2018 à 13:28

Deux livres de Pierre Lemaître : Au revoir là-haut, Le Livre de Poche, 01/2018. 615 p. 8,70 € et Couleurs de l'incendie, Albin Michel, 01/2018. 530 p. 22,90 €

         Que dire d'Au revoir là-haut, cet ample roman fort justement récompensé ? Tout y est, les horreurs de la première guerre mondiale, l'amitié virile, l'ambition démesurée, le sort des mutilés de guerre que l'Etat ne prend pas en charge, tout cela écrit dans une langue somptueuse qui laisse la part belle à l'humour et à la dérision.


         Les couleurs de l'incendie est le deuxième tome de la trilogie. Le récit se passe presque dix ans plus tard, l'ambiance est tout autre puisque l'auteur nous plonge dans le milieu bourgeois des grandes banques dans les années, avec le spectre du krach boursier de 1929. La thématique m'intéressait moins je l'avoue, tout autant que les personnages qui me paraissaient bien moins attachants que les Albert et Edouard du premier opus, mais j'ai retrouvé la plume, la verve et l'humour qui m'ont tant séduite. Il y a du Flaubert là-dedans, si l'on songe au dénouement de Madame Bovary, qui voit le pharmacien Homais décoré de la légion d'honneur : "Quant à Madeleine et à Dupré, ils continuèrent de se voussoyer, ils le firent toute leur vie.

Il disait "Madeleine". Elle disait "monsieur Dupré", comme une femme de commerçant en présence de la clientèle."

 

Posté le 12/09/2018 à 13:21

Croire au merveilleux, Christophe Onot-Dit-Biot. Gallimard, 234 p. 20 €

La suite de Plonger. Maintenant que Paz est morte, César survit, plutôt mal que bien, grâce à la présence de son fils qui lui rappelle tant sa compagne. A bout, il décide d'en finir et d'avaler un cocktail de médicaments. Mais ce soir fatidique, quelqu'un sonne à sa porte : c'est une jeune femme d'origine grecque prénommée Nana, qui vient d'emménager dans l'appartement d'en face et a oublié ses clefs. Elle s'avère d'une érudition qui fascine le spécialiste de l'Antiquité qu'est César, et lui emprunte des ouvrages de sa copieuse bibliothèque. César n'oublie pas la femme qu'il a aimée, mais se laisse emmener dans l'enthousiasme de Nana qui le ramène à sa vie d'homme…

Nana est-elle réelle ? Ou le fantasme d'un veuf désespéré ? Le lecteur se laisse emporter dans le sillage de César, de la Côte amalfitaine à la Grèce, pour s'achever sur une pile japonaise ; dans sa quête resurgissent les souvenirs de Paz et l'incompréhension de sa disparition. Nana y tient le rôle d'une sorte entremetteuse qui va le conduire sur le long chemin du deuil. Roman sur la mort, mais aussi roman d'initiation, où le protagoniste renaît à lui-même, une fois qu'il a fait la paix avec son fantôme.

Le narrateur est lettré, qui truffe son récit de références littéraires, dont il lui arrive de se moquer : "On riait sur Hésiode" (p.95)" pense César en conversant avec Nana, et ajoute, quelques pages plus loin : " La lassitude de moi-même et de mes références revient pointer le bout de son nez" (p.99). Il pourrait être pédant, ou snob, à user du néologisme d'"ordiphone" afin d'éviter l'anglicisme devenu commun ; de fait, l'humour fait passer la pilule, même si le roman s'avère un peu bavard.

         On y trouve même l'histoire du symbole : "Dans l'Antiquité, on appelait "symbole" un fragment de poterie qui liait deux êtres humains. Lors d'un serment d'amitié ou de la conclusion d'un contrat, on brisait le fragment en deux et chacune des parties en prenait un morceau, précieusement transmis de génération en génération, et voué à réuni à l'autre moitié quand les aléas de la vie - revers de fortune ou besoin d'assistance - l'imposeraient. Leur emboîtement parfait attestait d'une origine commune. On ne voulait rien savoir d'autre. Avec les dieux pour témoins, personne n'aurait osé mettre en doute le symbolon."

 

Posté le 12/09/2018 à 13:19

La passe-Miroir tome 3 : La mémoire de Babel, Christelle Dabos. Gallimard Jeunesse, 12/2017. 483 p.18 €

         La suite des aventures d'Ophélie dans le monde des Arches. Cela fait deux ans et demi qu'elle n'a pas revu Thorn, auquel elle a été unie juste avant de devoir se séparer de lui. Elle profite d'un passage par une Rose des Vents pour se rendre sur l'Arche de Babel, où elle découvre les règles strictes qui régissent la société. Sous une fausse identité, elle parvient à entrer dans l'école des apprentis avant-coureurs où règne une concurrence féroce. Elle n'a qu'un seul but : retrouver Thorn, qui doit bien être quelque part sur cette arche…

         Personnages nantis de divers pouvoirs, complots, rivalité, tous les ingrédients d'un bon roman fantastique sont là. Ophélie, avec sa naïveté et sa maladresse, se tire toujours de tous les imbroglio ; il est vrai qu'elle est têtue et rebelle, et si elle se plie en apparence au protocole rigide qui règne à Babel, sa désobéissance lui permet de parvenir à ses fins. Ainsi que son amour pour Thorn, dont on se demande ce qu'il a pour lui plaire, engoncé qu'il est dans une raideur et une froideur proprement décourageantes.

         C'est donc un roman qui se lit avec plaisir, même s'il l'on peut regretter que la multiplicité des personnages et les nombreuses références aux tomes précédents perdent parfois le lecteur qui gagnerait à lire les tomes à la suite.

 

Posté le 12/09/2018 à 13:17

La part des flammes, Gaëlle Nohant. Le Livre de Poche, 03/2017. 545 p.8,60 €

         Un incendie ravage le Bazar de la Charité, où se presse le tout Paris pour acheter des articles proposés par ces dames. Le nombre de victimes est spectaculaire, l’émoi tout autant. C’est que parmi les morts et les blessés se comptent nombre de membres de la noblesse. Emergent trois femmes, que la catastrophe va lier indéfectiblement. Un roman historique, féminin, porté par un solide travail de documentation et une belle langue fluide.


Posté le 12/09/2018 à 13:16

Middlesex, Jeffrey Eugenides / Trad. de l’anglais. Points, 06/2004. 667 p. 8,90 €

         Un beau roman mettant en scène un personnage hermaphrodite, née fille, éduquée comme telle, qui à l’adolescence va faire un choix contraire. Mais la thématique n’est pas le sujet principal de cet ample roman : l’auteur fait la part belle aux grands-parents de Calliope, émigrés grecs arrivés à New-York dans les années 20, se font une place dans cette Amérique industrieuse et entreprenante sans renier jamais leurs origines. Comment, au sein d’une famille si typique, j’allais dire si envahissante, se construit-on ? C’est l’une des questions de ce roman passionnant, mené par une plume alerte et pleine d’humour.


 

Posté le 12/09/2018 à 13:14

Le retour de Gustav Flötberg, Catherine Vigourt. Gallimard, 01/2018. 138 p. 13,50 €

         Gustave Flaubert réincarné un bon siècle plus tard dans le personnage d’un auteur suédois de polars à succès. L’auteur sait ne pas se contenter des incontournables scènes d’anachronismes, et met en scène un romancier en proie à de nombreuses questions sur son travail et sur l’existence, qui tombe amoureux et tout de go se remet à écrire. Ajoutons à cela une belle langue, inspirée de notre romancier du 19ème, et le compte y est. Un bon roman – à la condition d’avoir un peu lu Flaubert.

 

 

Posté le 12/09/2018 à 13:10

Continuer, Laurent Mauvignier. Minuit, 09/2017. 239 p. 17 €

Samuel, le fils de Sibylle, est un adolescent tourmenté, déscolarisé, qui s'est retrouvé mêlé à un viol. Désespérer, sa mère, qui fait alors le bilan d'une vie qu'elle estime ratée, est bien décidée à empêcher son fils de sombrer sans avoir rien tenté pour l'arracher à sa longue descente aux enfers. Elle vend sa maison de la région bordelaise pour réaliser le projet fou de partir plusieurs mois avec lui à cheval dans les montagnes du Kirghizistan.

L'auteur nous emmène dans une nature somptueuse, au milieu des chevaux, à rebours dans la vie de Sibylle, pour comprendre comment elle en est arrivée là.

Samuel et Sibylle accomplissent un voyage initiatique dont les épreuves les mènent à frôler la mort. Tout au bout, c'est eux-mêmes. Ils sont arrivés à l'essentiel.

 

 

Posté le 12/09/2018 à 11:42

Les loyautés, Delphine de Vigan. JC Lattès, 01/2018. 206 p. 17 €.

         Hélène est professeur de sciences dans un collège. Elle a comme élève dans sa classe de quatrième Théo Lubin, un garçon très introverti, pour lequel elle s'inquiète beaucoup, pendant qu'il est maltraité. On découvre bientôt, par la voix de Théo lui-même, qu'il est écartelé entre ses deux parents séparés, et que son père, au chômage et dépressif, est incapable de s'occuper de lui. Sa mère l'ignore, il n'en parle à personne, et trouve refuge dans l'alcool. Il entraîne son copain Mathis et tous deux, à l'abri dans une cachette au collège, boivent entre deux cours. Mais Mathis commence à prendre peur devant les proportions que ce jeu prend...

Roman polyphonique raconté à quatre voix : outre celles d'Hélène et de Théo, il y a celle de Mathis, et celle de sa mère, embourbée dans une relation de couple qui ne lui convient plus.

         La loyauté est une belle chose, c'est aussi un terrible piège. C'est ce qu'écrit l'auteur dans une très belle introduction. Les loyautés, "Ce sont les lois de l'enfance qui sommeillent à l'intérieur de nos corps, les valeurs au nom desquelles nous nous tenons droits, les fondements qui nous permettent de résister, les principes illisibles qui nous rongent et nous enferment. Nos ailes et nos carcans." Dans ce roman, c'est la loyauté d'Hélène à ses souvenirs d'enfant battue qui va l'amener à se préoccuper de Théo, c'est la loyauté de Mathis à son copain qui va – peut-être – éviter le drame, c'est la loyauté de Cécile à ses valeurs morales qui va la pousser à se libérer de son couple, et surtout, c'est la loyauté de Théo, son amour inconditionnel à son père à la dérive, qui va l'amener à se mettre en danger.

 

 

Posté le 12/09/2018 à 11:39

B.O.A. tome 1 : Loterie funeste, Magali Laurent. Mortagne, 09/2017. 446 p. 24,95 €

         Un virus, forme mutant d'Ebola, a transformé ses victimes en Charognards, d'horribles créatures très agressives qui boivent le sang des humains sains. Un vaccin a permis d'éviter cette métamorphose, mais la soif de sang demeure. Surnommés les BOA, ces humains ne doivent leur survie que grâce aux rares humains non infectés, qu'ils surnomment les Sang à Sang. Désormais dominants dans la ville de Liberté, les BOA élèvent des humains sains dans le Cellier, et organisent chaque année une loterie qui permettra aux heureux gagnants de remporter un Sac à Sang et d'éviter de se ruiner pour se nourrir. La grande nouveauté cette année qu'il n'y a pas un couple à gagner, mais trois, et que les six malheureux humains sont immortels... Oxana et son frère jumeau Alexandre, Kim et Samantha, Cléo et Denys sont ainsi jetés en pâture à la convoitise des BOA…

         Des humains traités comme des bêtes de somme, dont la seule perspective d'avenir est de quitter les travaux forcés du Cellier pour devenir des repas vivants. Une autre société fournisseur de Sacs à Sang a fait elle le pari de la qualité et élève de très belles jeunes filles, qu'elle conditionne à la séduction et à un avenir d'esclave de luxe. Ces six "produits", cinq issus du Cellier et la dernière, Cléo, venue de l'entreprise Sang et Prestige, se rencontrent et s'associent afin d'essayer d'échapper à leur sort funeste. Mais Liberté est bien organisée, et la rébellion impossible. Dans ce contexte, l'auteur met en scène six jeunes gens qui forment trois couples bien différents, ce qui lui permet de présenter trois formes d'amour différents : l'amour fraternel entre Oxana et Alexandre, l'amour homosexuel dans le duo formé apr Kim et Samantha, et enfin l'amour impossible entre Cléo, si raffinée et séductrice, et Denys, l'athlète mal dégrossi et couvert de cicatrices. Ce sont les relations entre ces personnages, davantage sans doute que l'intrigue, qui est le fil conducteur du roman. Au demeurant, les mésaventures de ces six personnages sont rocambolesques au point de perdre leur crédibilité : leurs tentatives d'évasion, sont vouées à l'échec malgré l'organisation de la résistance, dont on se demande comment elle peut jouir de moyens aussi importants comme des armes ou des hélicoptères ; le sort réservé à Oxana et son frère paraît tout aussi artificiel. L'auteur semble donc avoir davantage voulu mettre l'accent sur ces six personnages, au détriment d'un récit qui plaira sans doute au lecteur, à condition qu'il n'y cherche pas trop de vraisemblance.

 

            Roman lu dans le cadre de Masse Critique, Babelio.


Posté le 19/04/2018 à 12:58

La piste noire, Asa Larsson / trad. Du suédois. Le Livre de Poche, 09/2015. 506 p. 7,90 €

         Une femme est retrouvée mort dans une "arche", une cabane montée sur des patins sur un lac gelé à proximité de Kiruna. Il s'agit d'Inna Wattrang, porte-parole de Mauris Kallis, riche entrepreneur à la tête d'une entreprise minière. Anna-Maria Bella et Sven-Erik Stalnacke découvrent sous la glace un imperméable portant une tache de sang, mais les indices sont maigres. Ils s'interrogent sur le rôle de la victime au sein de l'entreprise Kallis Mining, et finissent par faire appel aux compétences de Rebecka qui se documente sur Kallis et sa société...

Troisième tome des aventures de la procureure Rebecka Martinsson, moins réussi que les deux précédents. Au nord de la Suède, en mars, le printemps n'est pas encore là, le froid et la neige persistent, ce qui permet aux deux enquêteurs, lorsqu'ils retrouvent l'imperméable du tueur inadapté aux conditions climatiques, d'orienter leurs recherches vers une action venue de l'Europe tempérée. Mais la piste est une impasse, l'assassin a agi sous nom d'emprunt. L'enquête est en réalité menée par Rebecka, et se cantonne essentiellement à son expertise du fonctionnement de l'entreprise Kallis Mining. Ses investigations sont entrecoupées de flash-back qui mettent en scène l'entrepreneur, Inna et son frère Didi, faisant apparaître une relation trouble entre ces trois personnages, dont le trio est mené de toute évidence par Mauri, qui se révèle pervers et machiavélique. Le procédé semble un peu artificiel, puisque les enquêteurs ne peuvent avoir accès à ces informations ; le dénouement va s'accélérant et si le lecteur en maîtrise tenants et aboutissants, on se demande bien comment Anna-Maria et Sven-Erik vont bien pouvoir démêler l'écheveau.

Comme dans les précédents opus, on retrouve le goût de l'auteur pour les animaux : Sven-Erik, inconsolable depuis la perte de son chat, adopte un chaton, le chien de Sivving, le grand-oncle de Rebecka, est toujours aussi affectueux, mais leur présence est moins ostensible. Quant à notre héroïne, le roman pour une fois s'achève sans dommages pour elle, qui évite de se faire casser la figure et tombe amoureuse du directeur de son ancien cabinet d'avocats.


 

Posté le 19/04/2018 à 12:54

Phobos tome 4, Victor Dixen. Robert Laffont (R-Jeunes Adultes), 11/2017. 650 p. 18,90 €

         Serena McBee enfin destituée, les pionniers du programme Genesis sont de retour sur terre, après avoir passé deux ans sur Mars, non sans avoir laissé derrière eux Alexei, Marcus et Kenji, et emmenant avec eux Kelly, qui souffre du mystérieux mal de Mars. Ils sont placés dans un centre d'hébergement, le temps de se réhabituer à la gravité terrestre, et aux nouvelles donnes politiques. Mozart, qui risque à tout moment de se voir assassiner par la mafia brésilienne, reste dans le Cupido en compagnie de Kirs, qui a accouché d'un bébé qui ne supportera pas la vie sur Terre. Chacun des pionniers restants décide de créer sa propre chaîne d'info, et espérer réaliser son rêve. A l'exception de Léonor, qui a décidé de rester auprès de Kris, le temps qu'elle guérisse, et qui se méfie : Serena McBee a disparu, mais aurait-elle dit son dernier mot ?

       Ce quatrième tome reprend la suite des aventures de Léonor et de ses compagnons. C'en est fini du projet Génésis de colonisation martienne, la tentative s'est soldée par la morts de trois des pionniers. Avec leur retour, le récit s'attache un peu moins aux relations sentimentales pour s'ouvrir sur des préoccupations plus "terriennes" et actuelles : il est notamment beaucoup question de réchauffement climatique et de préservation de l'environnement, ainsi que de l'enjeu de l'utilisation des réseaux sociaux. Malgré tous leurs efforts, les pionniers n'y échappent pas et se réjouissent du nombre de vue et de commentaires qui fleurissent sur leurs chaînes, d'autant plus qu'il y a là des gains financiers colossaux, qui pourront servir à la recherche. Cette saga de science-fiction permet, au-delà de l'aspect distrayant et d'un suspens habilement mené avec de nombreux rebondissements, de s'interroger sur cette société de l'image, hyper connectée, qui vit par procuration à travers quelques personnages. La fin ouverte pourrait présumer, pourquoi pas, d'un cinquième tome…


 

Posté le 19/04/2018 à 12:53

Le sang versé, Asa Larsson / trad. du suédois. Le livre de Poche, 09/2015. 491 p. 7,60 €

         Deuxième tome des aventures de la procureure Rebecka Martinsson. Dans les environs de Kiruna, dans les régions de l'extrême nord de la Suède, une pasteure est assassinée, son corps retrouvé pendu par une chaîne à l'orgue de l'église. Rebecka, qui se remet tout juste de ses précédentes mésaventures au cours desquels elle a tué deux hommes, se rend sur place pour son cabinet d'avocats. C'est sa ville natale : elle y retrouve des souvenirs, et un peu de paix. Elle se lie avec certains des habitants du coin, et se retrouve malgré elle mêlée à l'enquête sur la mort de la pasteure, Mildred Nilsson, qui par son féminisme s'était attiré l'inimitié de certains parmi ses ouailles...

         Ambiance grand Nord, en été, les nuits qui n'en sont pas, les moustiques, et surtout la nature et les animaux, auxquels l'auteur voue une affection évidente. Il y a les quatre chiens de Lisa, qui la contraignent à laisser son lit pour dormir sur le canapé ; le chat de Sven-Erik qui a disparu, déclenchant chez son maître un chagrin irrépressible ; la louve solitaire que la fondation créée par Mildred protège du fusil des habitants. Hommes et bêtes composent avec la nature, qui ne fait jamais oublier, même au cœur de l'été, sa nature septentrionale ; Rebecka retrouve dans cette région ses souvenirs d'enfance et un lieu où se retrouver : à son arrivée, elle va passer la nuit dans la forêt, allongée entre les troncs, comme s'il lui fallait ce sas pour pouvoir retourner vivre auprès des hommes.

         Elle ne mène nulle enquête, ce sont les policiers qui s'en chargent. Cependant elle contribue malgré elle à découvre le meurtrier, au péril de sa vie. On peut se demander quel plaisir trouve Asa Larsson à malmener ainsi son héroïne, dont on se demande, à la fin du livre, comment elle s'en remettra. La suite au prochain épisode…


Posté le 04/04/2018 à 14:18

L'aube sera grandiose, Anne-Laure Bondoux. Gallimard Jeunesse, 12/2017. 300 p. 14,90 €

Titania Karelman est auteur de romans policiers. Un soir, elle emmène sa fille Nine, 16 ans, dans une mystérieuse cabane au bord d'un lac, sans lui expliquer les raisons de leur escapade. Nine les découvre ensuite : durant toute la nuit, Titania va lui raconter son enfance et lui révéler de terribles secrets sur elle et sa famille. D'abord furieuse contre sa mère qui lui a fait rater la fête du lycée, la jeune fille se met à écouter et découvre tout un univers qu'elle ne connaissait pas. Après ces aveux, la vie de l'adolescente est définitivement changée.

En conteuse expérimentée, Titania prend son temps pour mettre en place les personnages de ce nouveau récit qu'elle conte à sa fille. Comme Nine, le lecteur a hâte d'en arriver au secret qui justifie leur présence dans cette cabane perdue au milieu de la forêt, où Titania n'a pas remis les pieds depuis dix-huit ans, sept mois et dix-neuf jours, et trouve qu'elle traîne un peu. Et finalement, la magie opère : on a pris place dans un vieux fauteuil, on sirote un fond de café, on boit un verre de vin, on consulte son téléphone qui sans réseau se contente d'indiquer que l'heure tourne, l'histoire avance tandis qu'au loin, le ciel blanchit progressivement. L'histoire de Titania parle d'amours déçues, d'ambition, de misère, de liberté, de révolution, d'amour fraternel et de séparation, dont la conclusion se fait, un petit matin d'été au bord d'un lac, et permet à une jeune fille, enfin, de se découvrir une mère. Et pour les natifs des années 70, le plaisir de lecture se double de celui de replonger dans la période de son enfance, des bonbons chez l'épicière et des voitures sans ceinture à l'arrière, des cassettes et du début de la new wave…

Le roman ne s'adresse cependant pas qu'aux nostalgiques quasi cinquantenaires : la relation mère-fille, leurs conflits tout autant que leur complicité, et le personnage de Nine, séduiront largement un lecteur adolescent.

 

 

Posté le 04/04/2018 à 14:17

En camping-car, Ivan Jablonka. Le Seuil, 01/2018 (La Librairie du XXIème siècle). 173 p. 17 €

L'auteur, entre 1983 et 1988, est parti avec son frère et ses parents en vacances en camping-car. Portugal, Grèce, Sicile, Maroc, Italie du Sud, Turquie, le Combi, fidèle compagnon de route, a mené toute la famille à bon port en lui offrant un abri sûr tandis qu'elle s'installait sur des "spots" dénichés par le père d'une autre famille, qui partageait en binôme ces vacances itinérantes. Les garçons s'occupent, dessinent, jouent sur d'antiques consoles, rechignent à faire les visites culturelles proposées par leur mère agrégée mais les font quand même. C'est l'occasion, pour l'auteur adulte devenu historien, écrivain et sociologue, de s'interroger à la fois sur le sens profond de ces vacances, sur les liens familiaux, sur la notion de bonheur – cette injonction du père à ses fils d'être heureux ! -, et sur lui-même.

Entre récit de souvenirs d'enfance et essai sociologique sur les vacances dites "populaires" dans les années 80 et les débuts du tourisme vert, cette œuvre apparaît comme disparate, curieux mélange de deux genres bien distincts. Comme si Ivan Jablonka avait voulu réunir deux ouvrages en un. Il en résulte une impression confuse, qui fait regretter au lecteur que l'auteur n'ait pas davantage développé l'aspect autobiographique tant on sent une tendresse et une drôlerie à fréquenter la famille Jablonka ainsi que ses amis, eux aussi en camping-car ; à croire que ses souvenirs n'aient été là que comme prétexte à l'analyse sociologique, laquelle occupe les deux tiers du livre. On peut reconnaître l'important travail de documentation, il suffit de parcourir la bibliographie conséquente placée en fin d'ouvrage pour faire la liste des thèmes abordés - le travail sur soi, les voyages, le tourisme, le camping, le Combi Volkswagen… mais on termine le livre en songeant à l'adage : qui trop embrasse mal étreint.

 

Document lu dans le cadre du Prix littéraire Elle.


 

Posté le 23/03/2018 à 09:52

L'essence du mal, Luca d'Andrea. Denoël, 12/2017 (Sueurs froides). 463 p. 21,90 €

         Jeremiah Salinger, documentariste américain, décide de s'installer dans le village de Siebendoch, dans le Sud Tyrol, d'où sa femme est originaire. Il tourne un reportage sur la brigade de secours en haute montagne avec son coéquipier cameraman. Victime d'une avalanche qui tue l'équipe de l'hélicoptère, il frôle la mort de près et croit sentir une force meurtrière issue de la montagne. Il décide de se reposer et de se consacrer à sa famille, mais découvre un épouvantable massacre survenu 30 ans plus tôt, dans la montagne du Bletterbach, lors d'une tempête d'une rare violence, durant laquelle trois jeunes gens ont trouvé une mort atroce. L'enquête bâclée a classé l'affaire. Sa curiosité est attisée : il se lance alors dans une enquête qui le conduit à interroger son beau-père, et les habitants du village, lesquels voient d'un très mauvais œil un étranger mettre le nez dans leurs affaires, refusent de parler et finissent par s'en prendre à lui…

         Si l'histoire se passe bien en haute montagne, avec sa cohorte de températures négatives et de neige, l'intrigue se cantonne au vase clos du village et de ses environs. Il en résulte une impression d'enfermement et d'angoisse, à l'image de ce que vit Salinger, qui se heurte à la réaction d'une communauté soudée tout autant par les conditions de vie rudes de la région que par le poids du secret. En filigrane, il y a l'omniprésence de cette force obscure que Salinger appelle la Bête, et qu'il a sentie lors de son accident, qui vient parfois hanter son esprit et lui murmurer à l'oreille. Cependant, certains villageois vont finir par parler : à force d'obstination, et au prix de menacer son couple, Salinger parvient à lever le voile sur ce secret, non sans hypothèses plausibles mises à mal par de nouvelles révélations.

         Le roman nous plonge également au cœur de cette communauté bilingue repliée sur elle-même, avec des traditions sauvegardées parfois terrifiantes, comme la Saint Nicolas qui fait intervenir les Krampus, sorte de diables incarnés par les jeunes hommes du village, qui ne se gênent pas pour effrayer la population venue en nombre assister aux réjouissances. Un polar qui allie tension narrative et portrait de moeurs.     

 

Policier lu dans le cadre du Prix littéraire Elle.

 

 

Posté le 23/03/2018 à 09:51

Et soudain la liberté, Evelyne Pisier / Caroline Laurent. Les Escales, 12/2017 (Domaine français). 442 p. 19,90 €

Deux femmes au centre de ce roman : Evelyne Pisier, écrivain, enseignante et politologue, et sa mère, Mona. C'est autant l'histoire de l'une et de l'autre : devenue mère en 1941, Mona découvre le droit à la liberté, celle d'être femme, de s'affranchir de la tutelle maritale, de divorcer, de se mettre à travailler, tandis qu'Evelyne Lucie se détache de la figure paternelle, s'émancipe, milite dans des mouvements gauchistes, part à Cuba où elle devient la maîtresse de Fidel Castro, et fait les brillantes études auxquelles sa mère avait dû renoncer. Deux générations, deux portraits de femmes, l'une bénéficiant des premiers combats de l'autre et d'un changement de la société qui lui donne une liberté que sa mère n'a obtenue que de haute lutte. A travers elles, on quitte l'Indochine coloniale pour le Paris des années 60, puis Mai 68, la contraception, l'avortement, à travers le prisme de leur histoire individuelle.

Roman autobiographique, biographique, autofiction, le livre est difficile à classer. Parce que ce projet d'écriture à quatre mains, entre une intellectuelle vieillissante et malade, et une jeune agrégée de lettres et éditrice, s'est trouvé brusquement interrompu à la mort de la première. Quoi faire de cet ample manuscrit, auquel manquaient des scènes, et que les deux femmes avaient entrepris de retravailler ensemble ? Le terminer. C'est le pari qu'a fait Caroline Laurent, surmontant son sentiment de perte et tous ses doutes, dont elle fait état dans de courts chapitres qui viennent interrompre et rythmer le récit. On pourrait lui reprocher une trop grande présence, une sorte d'intrusion dans le roman biographique, mais il donne corps au projet, le rend réel, approchable. Ainsi Caroline Laurent écrit-elle que le personnage de Marthe, la bibliothécaire de Saigon devenue amie de Mona, est inventé, pour la simple et bonne raison qu'il lui a permis d'expliquer comment la mère d'Evelyne a découvert Le deuxième sexe de Beauvoir, et décidé d'entamer son propre combat pour la liberté. De biographe, elle devient romancière elle aussi, comblant les trous maintenant que l'héroïne n'est plus là pour la guider, et se produit alors un effet d'enchâssement, de roman dans le roman, de mise en abîme, qui me paraît avoir toute sa place : on lit ce roman pour l'histoire d'Evelyne Pisier, l'agrégée de droit public, femme libre, pour celle de sa mère, libérée des chaînes du mariage, d'un homme brutal et des conventions de l'époque, mais aussi pour le "work in progress" de Caroline Laurent.

L'ouvrage se lit comme un roman précisément, porté par la plume de Caroline Laurent, fluide et pleine d'aisance, qui sait distiller l'émotion sans sombrer dans le pathos. Une belle lecture.

 

Roman lu dans le cadre du Prix des Lectrices de Elle

 

Posté le 09/03/2018 à 18:33

Les sœurs Brontë : la force d'exister, Laura El Makki. Tallandier, 10/2017. 313 p. 20,90 €

       La biographie des trois sœurs, Charlotte, Emily et Anne, filles du pasteur de campagne Patrick Brontë, qui sont chacune auteur d'un des plus grands romans de la littérature anglaise, et ont publié conjointement sous les noms de Currer, Ellis et Acton Bell : Jane Eyre pour Charlotte, Les Hauts de Hurlevent pour Emily et Agnes Grey pour Anne. Au fin fond de la campagne anglaise, dans un confort plus que relatif et la lueur de la bougie, avec la complicité de leur frère Branwell, elles ont toutes petites imaginé des mondes extraordinaires. Formées en partie par leur père, pasteur humaniste, elles ont après des séjours dans des pensionnats puis en Belgique retrouvé l'écriture, la complicité des échanges, pour s'atteler à la rédaction de nombreux poèmes et de leurs romans.

       Nous voilà plongés dans l'Angleterre rurale de la première moitié du dix-neuvième siècle, aux conditions de vie rudes – la tuberculose va ainsi tuer en bas âge les deux filles aînées du révérend puis son fils Branwell, alcoolique et opiomane, et aura raison des trois sœurs vont toutes les trois disparaître l'une après l'autre, vers la trentaine. Ces trois femmes qui vivent lo