Vie de David Hockney, Catherine Cusset. Gallimard, 12/2017. 181 p. 18,50 €

A partir d'une documentation solide, de faits compilés trouvés dans des essais, biographies, entretiens ou articles, Catherine Cusset rédige une biographie du peintre, depuis ses débuts à Londres jusqu'à sa consécration. Dans sa préface, elle reconnaît avoir inventé le reste – les sentiments, les pensées, les dialogues -, le liant, pourrait-on dire, afin de présenter une vision plausible, mais personnelle, de l'artiste. Elle écrit : "Je livre un portrait qui est ma vision de sa vie et de sa personne, même si c'est lui, son œuvre, ses mots qui me l'ont inspirée. J'espère que l'artiste y verra un hommage". Tout est plausible, évidemment, et il n'y a dans ce récit aucun secret révélé. Mais l'exercice est difficile, et risqué, si l'on tient compte du fait que David Hockney est toujours vivant. A-t-il lu cet ouvrage ? Et qu'en a-t-il pensé ?

A travers ce récit, on découvre l'œuvre du peintre, notamment ses piscines, ses paysages californiens et les portraits de ses proches, ce qui l'a inspiré, sa recherche esthétique, ses doutes, ses tâtonnements.

 

 

Catégorie : Divers

biographique / Etats-Unis / arts /

Posté le 18/01/2019 à 14:25

Posté le 30/10/2018 à 16:38

En camping-car, Ivan Jablonka. Le Seuil, 01/2018 (La Librairie du XXIème siècle). 173 p. 17 €

L'auteur, entre 1983 et 1988, est parti avec son frère et ses parents en vacances en camping-car. Portugal, Grèce, Sicile, Maroc, Italie du Sud, Turquie, le Combi, fidèle compagnon de route, a mené toute la famille à bon port en lui offrant un abri sûr tandis qu'elle s'installait sur des "spots" dénichés par le père d'une autre famille, qui partageait en binôme ces vacances itinérantes. Les garçons s'occupent, dessinent, jouent sur d'antiques consoles, rechignent à faire les visites culturelles proposées par leur mère agrégée mais les font quand même. C'est l'occasion, pour l'auteur adulte devenu historien, écrivain et sociologue, de s'interroger à la fois sur le sens profond de ces vacances, sur les liens familiaux, sur la notion de bonheur – cette injonction du père à ses fils d'être heureux ! -, et sur lui-même.

Entre récit de souvenirs d'enfance et essai sociologique sur les vacances dites "populaires" dans les années 80 et les débuts du tourisme vert, cette œuvre apparaît comme disparate, curieux mélange de deux genres bien distincts. Comme si Ivan Jablonka avait voulu réunir deux ouvrages en un. Il en résulte une impression confuse, qui fait regretter au lecteur que l'auteur n'ait pas davantage développé l'aspect autobiographique tant on sent une tendresse et une drôlerie à fréquenter la famille Jablonka ainsi que ses amis, eux aussi en camping-car ; à croire que ses souvenirs n'aient été là que comme prétexte à l'analyse sociologique, laquelle occupe les deux tiers du livre. On peut reconnaître l'important travail de documentation, il suffit de parcourir la bibliographie conséquente placée en fin d'ouvrage pour faire la liste des thèmes abordés - le travail sur soi, les voyages, le tourisme, le camping, le Combi Volkswagen… mais on termine le livre en songeant à l'adage : qui trop embrasse mal étreint.

 

Document lu dans le cadre du Prix littéraire Elle.


 

Catégorie : Divers

social / essai /

Posté le 23/03/2018 à 09:52

Et soudain la liberté, Evelyne Pisier / Caroline Laurent. Les Escales, 12/2017 (Domaine français). 442 p. 19,90 €

Deux femmes au centre de ce roman : Evelyne Pisier, écrivain, enseignante et politologue, et sa mère, Mona. C'est autant l'histoire de l'une et de l'autre : devenue mère en 1941, Mona découvre le droit à la liberté, celle d'être femme, de s'affranchir de la tutelle maritale, de divorcer, de se mettre à travailler, tandis qu'Evelyne Lucie se détache de la figure paternelle, s'émancipe, milite dans des mouvements gauchistes, part à Cuba où elle devient la maîtresse de Fidel Castro, et fait les brillantes études auxquelles sa mère avait dû renoncer. Deux générations, deux portraits de femmes, l'une bénéficiant des premiers combats de l'autre et d'un changement de la société qui lui donne une liberté que sa mère n'a obtenue que de haute lutte. A travers elles, on quitte l'Indochine coloniale pour le Paris des années 60, puis Mai 68, la contraception, l'avortement, à travers le prisme de leur histoire individuelle.

Roman autobiographique, biographique, autofiction, le livre est difficile à classer. Parce que ce projet d'écriture à quatre mains, entre une intellectuelle vieillissante et malade, et une jeune agrégée de lettres et éditrice, s'est trouvé brusquement interrompu à la mort de la première. Quoi faire de cet ample manuscrit, auquel manquaient des scènes, et que les deux femmes avaient entrepris de retravailler ensemble ? Le terminer. C'est le pari qu'a fait Caroline Laurent, surmontant son sentiment de perte et tous ses doutes, dont elle fait état dans de courts chapitres qui viennent interrompre et rythmer le récit. On pourrait lui reprocher une trop grande présence, une sorte d'intrusion dans le roman biographique, mais il donne corps au projet, le rend réel, approchable. Ainsi Caroline Laurent écrit-elle que le personnage de Marthe, la bibliothécaire de Saigon devenue amie de Mona, est inventé, pour la simple et bonne raison qu'il lui a permis d'expliquer comment la mère d'Evelyne a découvert Le deuxième sexe de Beauvoir, et décidé d'entamer son propre combat pour la liberté. De biographe, elle devient romancière elle aussi, comblant les trous maintenant que l'héroïne n'est plus là pour la guider, et se produit alors un effet d'enchâssement, de roman dans le roman, de mise en abîme, qui me paraît avoir toute sa place : on lit ce roman pour l'histoire d'Evelyne Pisier, l'agrégée de droit public, femme libre, pour celle de sa mère, libérée des chaînes du mariage, d'un homme brutal et des conventions de l'époque, mais aussi pour le "work in progress" de Caroline Laurent.

L'ouvrage se lit comme un roman précisément, porté par la plume de Caroline Laurent, fluide et pleine d'aisance, qui sait distiller l'émotion sans sombrer dans le pathos. Une belle lecture.

 

Roman lu dans le cadre du Prix des Lectrices de Elle

 

 
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biographie / histoire / femme / initiation /

Posté le 09/03/2018 à 18:33

Les sœurs Brontë : la force d'exister, Laura El Makki. Tallandier, 10/2017. 313 p. 20,90 €

       La biographie des trois sœurs, Charlotte, Emily et Anne, filles du pasteur de campagne Patrick Brontë, qui sont chacune auteur d'un des plus grands romans de la littérature anglaise, et ont publié conjointement sous les noms de Currer, Ellis et Acton Bell : Jane Eyre pour Charlotte, Les Hauts de Hurlevent pour Emily et Agnes Grey pour Anne. Au fin fond de la campagne anglaise, dans un confort plus que relatif et la lueur de la bougie, avec la complicité de leur frère Branwell, elles ont toutes petites imaginé des mondes extraordinaires. Formées en partie par leur père, pasteur humaniste, elles ont après des séjours dans des pensionnats puis en Belgique retrouvé l'écriture, la complicité des échanges, pour s'atteler à la rédaction de nombreux poèmes et de leurs romans.

       Nous voilà plongés dans l'Angleterre rurale de la première moitié du dix-neuvième siècle, aux conditions de vie rudes – la tuberculose va ainsi tuer en bas âge les deux filles aînées du révérend puis son fils Branwell, alcoolique et opiomane, et aura raison des trois sœurs vont toutes les trois disparaître l'une après l'autre, vers la trentaine. Ces trois femmes qui vivent loin de tout, et auraient pu se satisfaire d'un travail d'enseignantes, reviennent au village et se remettent à écrire, ensemble, avec une énergie constante, jusqu'à braver les conventions pour, enfin, être reconnue comme écrivains et femmes à la fin de leur courte existence.

         Abondamment documentée, cette biographie nous fait découvrir l'œuvre et l'intimité de ces trois sœurs, leur rapport avec la nature et le monde, leurs doutes, leurs enthousiasmes et l'amour qu'elles vont raconter dans leurs récits sans avoir jamais eu vraiment l'occasion de le vivre, à part Charlotte, qui mourra la dernière. Leur vie pourrait n'être qu'une tragédie, mais elle a été transcendée par le pouvoir de l'écriture. On peut lui reprocher un certain lyrisme, et une trop grande empathie pour les sœurs Brontë, mais le travail est d'envergure et donne à voir des œuvres moins connues, notamment leurs poèmes.

 

Document lu dans le cadre du Prix des Lectrices de Elle

 

 
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biographie / 19ème siècle / Grande Bretagne / littérature /

Posté le 07/03/2018 à 17:12

Salinger intime : enquête sur l'auteur de L'Attrape-Coeurs, Denis Demonpion. Robert Laffont, 01/2018. 388 p. 21 €

Une biographie consacrée au romancier et nouvelliste américain, et une enquête minutieuse de 10 ans qui semblait relever d'une gageure tant l'écrivain, décédé en 2010, était particulièrement jaloux de sa tranquillité, au point de se retirer de toute vie sociale ou presque après la publication de L'Attrape-cœurs. C'est étonnant lorsque l'on sait qu'au cours des cinquante années restantes, il a continué régulièrement à écrire, dans la dépendance de la ferme qu'il avait aménagée, mais sans être publié. Vivant de ses royalties, il pouvait même se permettre de refuser la réédition de certaines de ses nouvelles…

Jerome David Salinger est connu pour son grand roman qui a eu dès sa sortie en 1951 un succès foudroyant, grâce à son protagoniste, Holden Caulfield, double littéraire de Salinger, qui incarnait à la perfection l'adolescent de son époque. C'était aussi la première fois qu'on retrouvait dans un roman des expressions employées à l'époque.

Le récit fait la part belle aux œuvres de Salinger, qui sont pour la plupart résumées et mises en parallèle avec la vie de leur auteur, puisque le romancier s'inspirait assez nettement d'événements autobiographiques. Au risque parfois de mêler ces résumés à la vie même de Salinger, et de perdre un peu le lecteur. 

Je n'ai jamais lu L'Attrape-Cœurs mais j'ai été très intéressée par la vie de cet auteur, et admirative par la masse d'informations que Denis Demonpion est arrivé à rassembler, malgré le peu de collaboration de l'intéressé – et c'est peu dire. Une biographie que j'ai lue avec plaisir, malgré la confusion entre les œuvres et la vie de Salinger. Mais, à la réflexion, un biographe de Salinger ne pouvait sans doute faire autrement.

 

Biographie lue dans le cadre du Prix des Lectrices de Elle.


 
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biographie / Etats-Unis / littérature /

Posté le 29/01/2018 à 16:41

Les passeurs de livres de Daraya, Delphine Minoui. Le Seuil, 10/2017. 156 p. 16 €

         En 2012, des opposants au régime de Bachar al-Assad sauvent des décombres des milliers de livres ensevelis, et décident de les réunir dans des caves désaffectées. C'est ainsi que naît la bibliothèque secrète de la banlieue de Daraya, où subsiste comme elle peut une population affamée, malgré les bombardements incessants de l'armée syrienne. Au cœur de la guerre, romans, recueils de poésie, essais philosophiques ou psychologiques incarnent mieux que tout la liberté, et lire devient, pour ces jeunes gens, une forme de résistance.

         Lire pour résister à la barbarie, lire pour survivre, lire pour espérer, c'est tout le discours de ce livre. De son bureau d'Istanbul, la journaliste Delphine Minoui narre, de façon chronologique, la façon dont cette bibliothèque souterraine s'est constituée, fait le portrait de quelques-uns de ses apprentis bibliothécaires et de ses lecteurs, y compris celui d'un soldat rebelle qui s'est constitué une bibliothèque ambulante qu'il emporte avec lui sur le front. Au fil de ses discussions via Skype ou WhatsApp ou par SMS, elle suit le sort le sort des livres et ses lecteurs ; à travers son récit, c'est aussi toute la guerre syrienne que l'on suit, quasiment au jour le jour, jusqu'au moment du départ des derniers rebelles de Daraya, vaincus par l'épuisement et la faim. La bibliothèque ne survivra pas : une fois dénichée par les soldats d'al-Assad, elle est pillée et ses ouvrages revendus à bas prix au marché aux puces.

         Le thème est émouvant, forcément, et on ne peut qu'acquiescer au projet de Delphine Minoui de rendre hommage à ces jeunes combattants. Cependant, les bons sentiments sont-ils suffisants ? On attend vainement, à la fin de l'ouvrage, une mise en parallèle avec d'autres combats, une réflexion sur la thématique de la lecture comme acte de résistance et de liberté, mais l'ouvrage s'achève sur le sort de quelques-uns de ces jeunes gens. Le livre a le mérite de faire vivre la guerre de l'intérieur ou presque, au fil des témoignages reproduits fidèlement par l'auteur, qui s'abstient volontairement de tout commentaire. Cette narration, pour légitime qu'elle soit, m'a parue insuffisante ; j'aurais aimé un peu de recul et d'appréciations personnelles.

         Quelques fautes de langue m'ont par ailleurs dérangée : "Taule arrachée" p.22, les "services publiques", "Ahmed est abonné aux absents" p.61, "cette autre étui" p.90, "chaque retrouvailles" p.99, "Il est temps que l'Etat assoit son autorité" p.143.

 

Livre lu dans le cadre du Prix des Lectrices de Elle

 

 
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Syrie / guerre / littérature /

Posté le 10/01/2018 à 13:30

Même Dieu ne veut pas s'en mêler, Annick Kayitesi-Jozan. Le Seuil, 09/2017. 230 p. 18 €

Avril 1994. Au Rwanda, une guerre ethnique oppose les Hutus aux Tutsis, faisant 800 000 morts, principalement Tutsis. "Zouzou" a 14 ans à l'époque. Elle voit sa mère se faire tuer sous ses yeux avant que son corps ne soit livré aux chiens ; sa sœur et son petit frère sont massacrés à coups de machette. Elle échappe à la tuerie avec son autre sœur qui est, elle, gravement blessée. Elle perdra au cours des jours suivants d'autres membres de sa famille, tués de façon tout aussi épouvantable.

Il est évident qu'il faut raconter, parler. Parler de ces morts, qu'elle appelle "Mes quelqu'uns", qu'elle n'a jamais vus puisqu'ils ont été – au mieux –jetés dans une fosse commune. Parler pour continuer à vivre, avec ses fantômes et ses souvenirs. Comment s'y prendre ? Comment faire son deuil sans sépulture auprès de laquelle se recueillir ? Comment dire à ses propres enfants la façon dont ses parents sont morts sans leur cacher sa peine, et quoi taire ? Ces interrogations sont en filigrane tout au long de ce récit évidemment terrible et émouvant.

Cependant, le choix de l'auteur de raconter ses souvenirs de façon déconstruite, en passant de son arrivée en France au présent de sa vie avec son mari et ses deux enfants, des épisodes de son enfance au le récit du massacre, rendent le récit décousu et parfois confus : le lecteur se perd dans la chronologie. Par ailleurs le style est assez ordinaire, voire parfois relâché (lors de l'épisode de la rencontre avec les parents de Raphaël par exemple).

Enfin, il y a l'horreur. Des massacres, mais aussi de leurs conséquences. Huit ans après le génocide, l'auteur rencontre les tueurs, qu'elle a vus s'acharner sur sa tante, son oncle et leurs enfants. Elle discute "à la façon rwandaise", chacun sachant que l'autre sait qui il est. C'est une situation absolument incompréhensible pour nous, européens : comment peut-on converser avec les assassins de sa famille, qu'ils ont tuée si sauvagement, alors qu'ils reconnaissent la qualité des défunts, et même s'interrogent à voix haute sur les raisons de ce carnage ? Comment peut-on accepter que leurs femmes portent les vêtements de sa tante et de ses cousines massacrées ? Comment peut-on accepter de jouer le jeu à ce point ? De les entendre dire par exemple, p.135 : "Pour les empêcher de fuir, il a fallu leur couper les tendons. Ensuite, il a été clair que ce n'était pas la peine de les achever, elles finiraient par se vider de leur sang…" Insupportable. De même, une jeune guide enceinte fait visiter une église transformée en musée, en face duquel elle vit… à côté des tueurs Hutus qui ont exterminé sa famille.

On se demande même s'il n'y a pas une sorte de complaisance à vivre dans le souvenir des morts : "Je me dois d'être sa tombe, aussi longtemps que ses os traîneront quelque part sur ces collines. Vivante, elle m'a portée dans son ventre, elle m'a nourrie de son sein, elle m'a portée sur son dos, elle m'a aimée. Morte, je la porterai, dans mon ventre, sur mon dos.", écrit l'auteur p.113.

Enfin, contrairement à l'ensemble du récit, sa dernière partie évoque en détail le soir du massacre – comme s'il avait fallu toutes ces pages et ces allers-retours entre présent et passé pour qu'Annick Kayitesi-Jozan puisse enfin raconter entièrement et s'alléger un peu. Mais son témoignage est devenu une sorte de thérapie : la démarche trouve là ses limites.

 

 

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autobiographie / guerre / Afrique /

Posté le 22/12/2017 à 15:45

De l'ardeur, Justine Augier. Actes Sud, 09/2017. 315 p. 21,80 €

         L'histoire de l'avocate syrienne activiste et défenseur des droits de l'homme Razan Zaitouneh, enlevée en décembre 2013. On suit Razan à ses débuts, lorsque refusée dans un cursus de journalisme elle entreprend des études de droit. Véritable passionaria, travaillant bénévolement ou presque, elle va accumuler une documentation quasi exhaustive sur les exactions commises par le régime de Bachar al-Assad.

         On sent sous la plume de l'auteur l'admiration que pouvait exercer cette femme, pour son engagement, sa force de travail, sa présence dans un monde, est-il besoin de le rappeler, presque exclusivement masculin. Nul doute que le combat de Razan Zaitouneh soit juste, et l'inquiétude suscitée par son arrestation depuis laquelle ses proches sont sans nouvelles. Mais le récit est déconcertant, dans ce qu'il mêle de convictions politiques et humanistes, et d'intime : l'auteur ne cache pas sa fascination pour le personnage, et évoque le fonctionnement d'un tribunal syrien, la lente mais inexorable fermentation des mouvements identitaires et extrémistes, ainsi que des éléments biographiques sur la vie quotidienne de Razan, son mariage, et même les tenues qu'elle porte et son air d'éternelle adolescente. Elle mêle également au récit des informations sur sa propre vie, n'hésitant pas à se mettre en situation d'enquêtrice en faisant part de ses sentiments pour Razan, ses appréciations sur son physique : "c'est assez beau ces paupières presque closes au-dessus des pommettes soulevées par le sourire" lorsqu'elle décrit une photo. A l'instar de l'avocate, qui écrivait des textes atypiques, entre le journalisme et l'essai littéraire, elle mélange l'intime et l'Histoire, l'empathie et le réel, dans un mélange des genres un peu dérangeant. Nul doute qu'elle ait voulu lui rendre un hommage fort, mais il confine parfois à une sorte d'hagiographie dont la confusion m'a souvent dérangée.

         Par ailleurs il y a, notamment dans les passages sur la réalité politique du pays, le choix d'une langue parfois complexe, et des effets de style qui, répétés, m'ont rendu la lecture indigeste, comme l'emploi de l'adverbe "toujours" en tête de phrase, à une place inhabituelle, qui donne à la phrase un effet ampoulé. Le livre, hélas, m'est tombé des mains p.98.

         Livre lu dans le cadre du Prix Littéraire des Lectrices de Elle édition 2018.

 

 

Catégorie : Divers

guerre / Syrie / politique / social /

Posté le 26/10/2017 à 17:44

Sexus nullus, ou l'égalité, Thierry Hoquet. Editions iXe, 08/2015. 171 p. 17 €

         Lors des élections présidentielles, Ulysse Villeneuve, illustre inconnu et novice en politique, vient semer la zizanie. A son programme, un seul point : la suppression de la mention du sexe sur l'état civil. La proposition de ce trublion retient l'attention de la sphère médiatique, puis de toute l'opinion : militant.e.s féministes, gays ou lesbien.ne.s, opposants au mariage pour toustes, intellectuels, philosophes, politiques, virilistes et amazones, psychologues, juristes, chacun pour sa partie a son opinion sur ce qui relève tout bonnement de la suppression du genre et offre une solution radicale à la question de l'égalité des droits. Les débats sont houleux, tandis que petit à petit Villeneuve est crédité de plus en plus d'intentions de votes…

L'auteur est spécialiste de la période des Lumières. En ce sens, il s'amuse et nous livre là un roman pamphlet à la façon du 18ème, en témoignent les titres des chapitres ("Où un pâté de caillettes fait déraper Villeneuve", "Quand trois petits singes chahutent Villeneuve"…), les personnages qui, à l'exception du protagoniste, sont essentiellement là pour l'épauler dans ses aventures ou pour illustrer une thèse, dont certains ne nous sont pas inconnus – François Gouda, l'ancien président, ou une certaine Marcella Incube, auteur du brûlot La Vulve de la chienne (!). Un petit air de famille avec Candide où Villeneuve, en faux naïf, ne craint pas de se faire passer pour Titsou les Pouces verts ou de se revendiquer des Barbapapa, et parvient, presque malgré lui finalement, à battre au deuxième tour le candidat Richard Le Dindon, le candidat du parti d'extrême-droite…

Cependant, au-delà du pastiche et de l'exercice de style, l'idée n'est pas complètement farfelue : mixité réelle, concrète et générale, fin des discriminations sexuelles et d'une éducation sexuée et sexiste, société unisexe, accueil des minorités intersexe, transsexuelles, idéal de l'universalisme républicain… Et si elle trouvait sa place dans le programme des candidats pour 2022 ?

 

Catégorie : Divers
essai / politique / social /

Posté le 11/10/2017 à 12:44

Légende d'un dormeur éveillé, Gaëlle Nohant. Héloïse d'Ormesson, 08/2017. 532 p.

         Paris, 1922. De retour du Maroc, Robert Desnos parcourt les rues de Paris, ses lunettes perpétuellement embuées. Il est l'ami d'Alejo Carpentier, d'Aragon, d'Antonin Artaud, de Prévert ou encore Queneau, et se mêle aux surréalistes. Fasciné par la chanteuse Yvonne Georges, il fréquente le bal nègre où il fait la rencontre de Youki Foujita, l'épouse du peintre japonais. Elle devient très vite sa maîtresse, Robert en est amoureux fou, mais Youki est volage et se montrera souvent insaisissable, même lorsqu'ils vivront ensemble, lorsqu'elle se sépare de Foujita. Sa souffrance lui fera écrire de nombreux poèmes.

         La poésie nourrit difficilement son homme. Robert écrit de nombreux scénarios pour le cinéma, fait de la radio et contribue à un épisode de la série Fantômas, analyse les rêves de lectrices, devient critique littéraire, et parvient à faire publier un recueil de poèmes. Il prend ses distances avec André Breton, rencontre Jean-Louis Barrault et Madeline Renaud, et pendant la guerre revient au journalisme. Il s'engage dans la Résistance, et sera arrêté en 1944. Il mourra du typhus dans un camp de concentration, quelques jours après la fin de la guerre.

         Robert Desnos était fasciné par les rêves ; il avait pratiqué l'écriture automatique, notamment lors de séances de sommeil hypnotique avec André Breton. Le titre de la biographie romancée de Gaëlle Nohant colle parfaitement à ce personnage de "voyant". L'auteur, qui s'appuie sur une importante documentation, restitue parfaitement l'ambiance du Paris des années 1925-1945, et permet de découvrir tous les talents de ce poète touche-à-tout, dont souvent nous ne connaissons que le poème "Une fourmi de 18 mètres…". Elle donne également une grande importance au personnage de Youki, dont le journal termine l'histoire, et qui se rend compte, mais un peu tard, combien elle l'a aimé.

         Le roman est écrit dans une belle langue, qui rend hommage à ce dormeur éveillé et cependant si engagé dans son époque.

         "Robert dessine une sirène aux yeux troubles, le genre qu'il ne faut pas croiser quand on est un honnête chalutier traçant sa route vers la haute mer, le genre à vous sourire pour mieux vous perdre au fond des flots noirs." (p.54)

         Roman lu dans le cadre du Prix Littéraire des Lectrices de Elle édition 2018.

 

 

Catégorie : Divers

biographie / littérature /

Posté le 04/10/2017 à 11:33

 Gabriële, Berest, Anne / Berest, Claire. Stock, 09/2017. 441 p. 21,50 €

         Une biographie romancée de Gabriële Buffet, qui épouse à 27 ans Francis Picabia. Pianiste assez douée, elle renonce à la musique pour suivre son mari dans ses lubies – personnage imprévisible, maniaco-dépressif avant l'heure, le peintre change de voiture comme on change de chemise, et il est capable sur un coup de tête de traverser toute la France pour aller chercher l'inspiration. A ses côtés, Gabriële que l'histoire a méconnue a joué un rôle essentiel dans la recherche esthétique de l'artiste. Son intelligence fulgurante et son "cerveau érotique" l'ont davantage unie à Picabia que l'amour des chairs pour lequel il l'a trompée tout au long de leur vie de couple.

Les deux auteurs, arrière-petites-filles de Gabriële, rendent donc justice à cette femme discrète, proche de Marcel Duchamp et des peintres abstraits, qui assumait à elle seule la présentation d'une exposition à New-York devant la presse américaine, à la place de son mari qui ne parlait pas un traître mot d'anglais. Etrange personnage cependant que cette femme qui ne s'est jamais préoccupée du devenir de son dernier fils, mort d'un suicide par overdose à 27 ans, et grand-père des deux auteurs, une femme dont l'amour pour Picabia a fait négliger ses enfants élevés par des nurses.

         Le récit s'arrête en 1919, au moment où Gabriële accouche de son quatrième enfant, Lorenzo, qu'on appellera Vicente, trois mois avant Germaine Everling, la maîtresse officielle de Picabia, qui lui donnera un fils… nommé Lorenzo. Les auteurs soulignent la cruauté de ce choix, et l'on perçoit tout le ressentiment des arrière-petites-filles négligées qui ne pardonnent pas à Gabriële d'avoir exhumé le corps de son fils pour y placer celui de son mari – acte symbolique qui prouve le peu de cas que faisait Gabriële pour ses enfants. Dans ce récit passionnant, Anne et Claire Berest évitent l'écueil de l'hagiographie, bien au contraire : elles parviennent à rendre cette femme remarquable sans être particulièrement sympathique et font à mon avis un bel acte de résilience.

         Roman lu dans le cadre du Prix Littéraire des Lectrices de Elle édition 2018.

 

 

Catégorie : Divers

biographie / peinture /

Posté le 25/09/2017 à 19:25

La tête et le cou : histoires de femmes russes. Maureen Demidoff. Editions des Syrtes, 04/2017. 214 p. 15 €

         L'auteur interviewe 14 femmes russes, qui ont entre 75 et 28 ans. Elles racontent leur adolescence, la vie dans la société soviétique, le choc de l'ouverture à l'ouest et ses conséquences pour les plus âgées ; les plus jeunes, qui n'ont connu la perestroïka que par le récit de leurs aînées, évoquent la vie sous Poutine. Les hommes sont très présents dans leurs témoignages, bien plus que dans leurs vies, car toutes font état de la démission sociale et affective du père, du mari ou du fils.

         On entre dans la société russe par la petite porte : certes, ces femmes ne peuvent occulter l'Histoire et les profondes mutations du système politique russe, mais si les plus âgées décrivent assez précisément leur vie sous le régime soviétique, l'important réside surtout dans leurs histoires, ce qu'elles disent de leurs relations avec les hommes, de leurs attentes, de leurs déceptions aussi. Elles veulent toutes, ou presque, un homme fort et autoritaire, incarné par Wladimir Poutine, qui représente "la personnification de la masculinité" dit le psychanalyste Mikhaïl à la fin de l'ouvrage. Poutine, que l'Occident trouve froid et dur, fascine ces femmes à forte tête, féminines jusqu'au bout de leurs ongles manucurés, ces femmes qui ont finalement du couple une vision assez conventionnelle et pragmatique – jamais d'ailleurs, dans aucun de ces témoignages, il n'est question d'amour.

         Un certain nombre d'entre elles livrent leur vision de la société russe : elles déplorent toutes la confusion qui a suivi les années Gorbatchev, et admirent Poutine qui a su redresser le pays. A l'exception d'une seule, qui critique le système actuel, peut-être parce que ses études à l'étranger lui ont donné le recul suffisant et nécessaire pour le faire. C'est sans doute cette foi en Poutine, ainsi que cette nostalgie exprimée par les plus anciennes, des années soviétiques où chacun avait un emploi et où le Parti régissait la vie des citoyens, qui sont les plus étonnantes dans ces récits.

         Des récits surprenants et intéressants, auxquels les deux postfaces rédigées par un psychanalyste et une historienne donnent un éclairage et une dimension synthétique bienvenus.

         Un bémol, plusieurs fautes d'orthographe difficilement admissibles : "Ne dit jamais…" (p.25) ; "Nous avons chanté et ris" (p.41) ; "l'éducation que donne les mères" (p.176) ; "une réponse toute faîte" (p.193) ; "réaliser ses différents projet" (p.213).

         Documentaire lu dans le cadre du Prix Littéraire des Lectrices de Elle 2018.

 

 

Catégorie : Divers

Russie / témoignage / femme / Russie /

Posté le 07/09/2017 à 16:00

Petit pays. Gaël Faye. Gallimard, 11/2016. 217 p. 18 €

Gabriel, surnommé Gaby, onze ans, vit à Bujumbura, au Burundi, entre sa mère d'origine rwandaise et son père français. Avec ses copains, il fait les 400 coups dans ce quartier assez privilégié,  vole des mangues dans le jardin des voisins, fume des cigarettes et boit des bières dans le vieux combi Volkswagen devenu le quartier général de la bande. Mais la tension monte au moment des nouvelles élections présidentielles : le nouveau président est très vite assassiné. C'est le début de la guerre entre Hutus et Tutsis, qui va forcer le jeune Gaby à grandir très vite : des connaissances, puis des proches sont victimes de massacres, tandis qu'au sein de la bande copains, on commence également à s'affronter. Gaby, lui, ne peut prendre parti, écartelé qu'il est déjà entre sa double appartenance et la séparation de ses parents.

                Je craignais que le récit traite pour l'essentiel d'un génocide dont les origines puisent à la fois dans une situation politique complexe et une xénophobie ancienne, mais l'auteur fait la part aux enchantements de l'enfance : la maraude aux mangues, les jeux avec les copains, la découverte des livres chez la voisine grecque… Evidemment, le drame est là, sur lequel Gaël Faye ne fait pas l'impasse, et les atrocités ne sont pas passées sous silence, puisque c'est bien la guerre qui va conduire Gabriel à quitter l'Afrique pour la France, et tourner définitivement le dos à son enfance.   


 

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Posté le 17/01/2017 à 16:53