Nous rêvions juste de liberté, Henri Loevenbruck. Flammarion, 04/2015. 421 p. 21 € *****

         Hugo, 16 ans, se fait renvoyer de son lycée. Ses parents, désespérés par son comportement, l'inscrivent dans un lycée privé. Il y fait la connaissance de Freddy Cereseto, un bad boy des quartiers pauvres de la petite ville de Providence, et de ses deux compères, Oscar surnommé le Chinois, et Alex, surnommé la Fouine. Il finit par être intronisé dans la bande qui va le baptiser Bohem, en référence à la caravane dans laquelle il vit, et se rapproche beaucoup de Freddy, qui l'initie à la mécanique. Les deux garçons parviennent à se fabriquer des motos. Un avant-goût de la liberté qui fascine Hugo, loin de Providence. Il parvient à convaincre la bande de partir sur la route, sans Freddy qui refuse de les suivre… Se crée la bande des Spitfires…

         Après Le Mystère de la Main rouge du même auteur, je me suis retrouvée plongée dans l'univers radicalement différent des motos clubs, de la route qu'on taille, des bières et des joints, et des nuits à la belle étoile. On est loin, dans ce road trip, des phrases longues à la syntaxe irréprochable de la saga de Gabriel Joly. C'est un tout jeune homme qui s'exprime, sans instruction, un peu roublard, mauvais élève malgré une intelligence vive, un bad boy qui ne veut qu'une chose, rouler sur sa moto et vivre de liberté, au jour au jour. Henri Loevenbruck prend son temps pour poser son personnage, l'ancrer dans un comportement parfois excessif, mais avec une empathie contagieuse. Comment ne pas s'attacher à Bohem qui profite du plaisir de s'affranchir des contraintes, mais qui fait aussi des expériences plus amères et découvre la trahison et la lâcheté ? A trop chercher la liberté, il va finir par se brûler les ailes. Ce roman s'achève sur un dénouement qui laisse le lecteur stupéfait, avec une grosse boule dans la gorge.

 

"Pourquoi t'es parti, mec ? il m'a demandé comme ça un soir avec une voix vachement plus triste que d'habitude.

         - Parti ?

         - De Fremont. Pourquoi t'as laissé tes frangins ?

         - Je pourrais très bien te répondre que ce sont eux qui m'ont laissé…

         - Trop facile.

         - Je suis parti, parce que j'aime pas trop les maisons.

         - Pourquoi ?

         - Parce qu'elles sont pleines de portes.

         Il a souri, et puis il m'a demandé encore :

         - Qu'est-ce que tu cherches, ici ?

         - Rien de spécial !

         - Mon œil !

- Tu m'emmerdes, avec tes questions.

- En prenant la route comme ça, c'est toi qui la poses, la question. Tu nous la poses à tous, mec, tu vois ?

- Je cherche la paix. La vraie. Faut être tout seul pour avoir la paix. Dès qu'on est deux, c'est déjà la guerre.

[…]

- Pourquoi tu pense tout le temps à Freddy ?

J'ai réfléchi un peu, pour lui donner une réponse définitive et qu'il arrête.

- Parce que Freddy, c'est le seul type avec lequel, même ensemble, j'avais l'impression d'être seul."

 

Catégorie : Littérature française

Etats-Unis / moto / aventure / liberté / amitié /


Posté le 16/07/2021 à 18:16

Malamute, Jean-Paul Didierlaurent. Au Diable Vauvert, 03/2021. 354 p. 18 € *****

Le vieux Germain vit seul dans une ferme au cœur des Vosges. A 80 ans passés, il commence  à être mal en point mais refuse d'aller en EPHAD, si bien que sa fille lui impose de passer l’hiver avec Basile, son neveu qui vient faire sa saison de conducteur d’engin de damage dans la station voisine. L'équipe d'ouvriers est rejointe par Emmanuelle, une jeune femme solitaire qui conduit les engins des neiges mieux que tous ses collègues masculins. Elle s'est installée dans la ferme voisine où quarante ans plus tôt vivaient ses parents venus de Slovaquie pour y élever une meute de chiens de traîneaux. Tandis qu'Emmanuelle et Basile sympathisent, le village est isolé par une terrible tempête de neige qui, de jours en semaines puis en mois, semble ne pas vouloir s’achever. Alors l’ombre des Malamutes ressurgit dans la petite communauté coupée du monde…

La neige tant désirée s'amoncelle jusqu'à dépasser le premier étage des maisons et que les touristes fuient la station, le ciel reste uniformément gris et les ouvriers de la station se retrouvent au chômage technique. Dans cette ambiance crépusculaire se révèlent les traumatismes des uns et des autres, Basile qui ne parvient pas à oublier l'accident de dameuse qui a coûté la vie à une petite fille, Germain qui n'est bien que dans la compagnie des arbres centenaires dont il conserve précieusement des tranches dans la sylvathèque qu'il a installée dans sa cave, tandis que se révèle le passé dramatique des parents d'Emmanuelle et que surgit le spectre de la Bête, accusée de dévorer des moutons. Le récit habilement construit est servi par une atmosphère angoissante à souhait, dans un endroit reculé où les superstitions et la peur de l'étranger sont encore prégnantes.

 

Catégorie : Littérature française

montagne / hiver / neige / huis clos / intolérance /


Posté le 16/07/2021 à 18:11

Des kilomètres à la ronde, Vinca Van Eecke. Le Seuil, 05/2020.231 p. 18 € ****

         Chaque été, la narratrice, âgée de 14 ans au début de l'histoire, va passer ses vacances avec ses parents dans leur résidence secondaire du petit bourg de L., dans le Morvan. Elle lie amitié avec la bande de jeunes du village, malgré leur différence. Elle est d'un milieu social plutôt aisé, et se fait surnommer la Bourge par José, Franz, Buddy, Phil, Chuck, Reno, Mallow et Jimmy. On s'ennuie un peu, dans cette petite ville, on fume de l'herbe, on boit des bières, on fait des tours de mobylette, on va se baigner dans la rivière. On n'a pas grand-chose à se dire, c'est juste le fait d'être ensemble, de partager le temps qui s'écoule un peu lentement dans la chaleur de l'été. La jeune fille tombe amoureuse de Jimmy, leur relation dure plusieurs années. Et puis tous grandissent, les mobylettes sont remplacées par des motos, on abandonne le nid familial, la narratrice entame des études littéraires mais continue de fréquenter la bande, malgré le fossé qui se creuse progressivement entre eux et les destins qui les sépare.

         Il y a quelque chose de Nicolas Mathieu dans ce récit : on y retrouve l'adolescence au début des années 90, la question du déterminisme social, et l'ennui abyssal dans ces milieux ruraux, qu'ils soient lorrains ou bourguignons. Un ennui qui pousse à boire en écoutant les Doors où à s'amuser avec les moyens dont on dispose, comme dévaler la pente du village sur des caddies pour défoncer la vitrine du fleuriste. C'est lent parfois, aussi long qu'une journée d'été où l'on n'a pas grand-chose à faire ; l'intrigue coule sans rebondissement notoire, mais au fond, c'est un récit initiatique qui se déroule sur le rythme dolent des grandes vacances. On partage avec la narratrice cette fascination mêlée de lassitude parfois à suivre les aventures de ce petit groupe avec lequel elle va partager toutes les étapes de l'adolescence, amitié, déceptions, transgression, premiers émois amoureux. Dans une langue fluide et élégante, et très imagée, presque cinématographique, Vinca Van Eecke dresse le portrait d'une jeunesse rurale désœuvrée qui, contrairement à elle, va rester dans le coin pour suivre le chemin tout tracé des parents. Un premier roman très prometteur.

 

Catégorie : Littérature française

milieu rural / adolescence / été / ennui /


Posté le 16/07/2021 à 18:05

Tant qu'il reste des îles, Martin Dumont. Les Avrils, 05/2020. 233 p. 18 € *****

         Léni répare des bateaux sur un petit chantier naval et s'occupe de sa petite fille Agathe, quand sa mère accepte de la lui confier. Le soir, il retrouve ses copains pour jouer à la coinche au café de Christine. Le principal sujet de conversation, c'est le pont. Celui qu'on est en train de construire, gigantesque infrastructure de câbles et de métal qui reliera l'île au continent, rendant obsolètes les liaisons par ferry. Un immense progrès affirment les partisans du maire, une source de rentabilité et d'attrait touristique en plus d'être pratique. Mais les joueurs de cartes ne sont pas de cet avis, et envisagent de monter un mouvement de protestation : faire construire le pont, c'est tuer l'identité de leur île. Léni, lui, ne prend guère part aux débats. C'est qu'il a d'autres préoccupations : la méfiance de Maëlis, la mère d'Agathe, et les difficultés économiques du chantier naval. Il semble un peu désabusé, ce Léni si taiseux, et peu enclin à s'investir dans un combat qu'il pense perdu d'avance, ou dans une nouvelle relation amoureuse. Un peu attentiste, aussi. Incapable de prendre de vraies décisions, de se battre, qu'il s'agisse de l'identité insulaire ou de sa fille, il pourrait être agaçant s'il n'était pas si touchant. Mais au fur et à mesure de la construction du pont, que les fondations accueillent les piles, que le tablier va être posé, et tandis que l'équipe du petit chantier naval tâche de répondre à une commande difficile, il devient de plus en plus difficile de ne pas agir. Et quand une convergence d'événements l'amène enfin à agir, c'est toute sa vie qui va s'en trouver modifiée.

         Dans cette histoire on se dispute en jouant aux cartes, on fait griller des sardines, on va pêcher, la patronne du bar chante du Brassens en s'accompagnant à l'accordéon, c'est un récit écrit à hauteur d'hommes où perce beaucoup de tendresse. La plume de Martin Dumont y est très juste, avec ce qu'il faut de poésie désabusée ; il campe en quelques phrases l'ambiance d'un bar ou l'adrénaline d'une sortie dans une mer agitée. Alors, pris sous le charme, on se dit que malgré le pont, une île sera toujours une île et qu'on irait bien y faire un tour.

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois

 

Catégorie : Littérature française

île / mer / pont / manifestation /


Posté le 02/06/2021 à 15:27

Le dernier enfant, Philippe Besson. Julliard, 01/2021. 206 p. 19 € ***

Théo, le fils d'Anne-Marie et de Patrick, le petit dernier, s'apprête à quitter le nid familial, pour aller faire ses études dans la grande ville située à une trentaine de kilomètres de leur pavillon. Pour sa mère, c'est un véritable déchirement, bien plus que lors du départ des deux aînés, un bouleversement complet de sa vie. Le temps d'un déménagement et d'un emménagement, nous suivons les émotions contradictoires et la mélancolie de cette mère, et le deuil qu'elle va avoir à faire.

Il y a le dernier matin, au petit déjeuner ; les cartons que Théo n'a pas fini d'emballer ; le trajet dans le Kangoo bourré jusqu'à la gueule où, faute de place, la mère et le fils sont contraints de partager le siège passager, offrant à Anne-Marie le plaisir si rare de se blottir contre son petit – qui n'apprécie guère le contact - ; il y a la découverte du studio, et le déballage d'une partie des effets de Théo ; le déjeuner au diner. Enfin le retour, sans le fils. A chaque étape, Anne-Marie se remémore des instants de vie avec son fils, comme pour retenir celui qui s'en va, comme pour meubler le vide à venir, dont elle pressent l'immensité. Comment faire, quand le dernier enfant a fini par grandir et par prendre son envol ? Comment parvenir à se contenter des seuls week-ends où le fils viendra manger des repas équilibrés et laver son linge ? Quoi faire de ces heures devenues vacance, qu'il faudra apprendre à remplir ? Comment, de mère, redevient-on une femme ? Philippe Besson a su se glisser dans la peau d'une mère, avec sensibilité et justesse, sans avoir la prétention de répondre à ces questions.

 

Catégorie : Littérature française

famille / mère / enfant / émancipation / deuil /


Posté le 02/06/2021 à 13:36

L'inconnu de la poste, Florence Aubenas. L'Olivier, 02/2021. 237 p. 19 € ****

Catherine Burgod, employée de la Poste à Montréal-la-Cluse, a été assassinée de 28 coups de couteau sur son lieu de travail. On a soupçonné son ancien compagnon, avant de se tourner vers Gérald Thomassin, un acteur découvert par Jacques Doillon qui en a fait le héros de son film "Le petit criminel". Thomassin était un marginal qui vivait plus ou moins à la rue en dehors des tournages. Il disparaît lors de la dernière comparution des trois derniers suspects. La journaliste Florence Aubenas se livre à une enquête approfondie et minutieuse pour reconstituer toute l'affaire et en rencontrer tous les acteurs, sans prétendre trouver le coupable que la police n'a jamais réussi à identifier. Et qui reste l'inconnu de la poste.

C'est un travail de fond que nous propose l'auteur, une enquête journalistique fouillée, dont le résultat se lit comme un roman. C'est sans doute là la grande qualité de ce récit, qui donne corps à des personnages modestes, dont la figure centrale est celui qui va devenir au fil des ans et des témoignages le principal suspect, Gérald Thomassin. Drôle de type que celui-là, acteur césarisé très jeune, brut de décoffrage, une pierre brute dont la qualité transparaît parfois, capable de dépenser en quelques semaines le cachet d'un tournage pour vivre ensuite d'expédients. Autour de lui, la figure du père de la victime, secrétaire de mairie, homme influent, désespéré par la mort de sa fille adorée, qui se livre de son côté à une enquête minutieuse – car il lui faut un coupable, Thomassin ou un autre. Et puis, les copines de la poste, les copains de déboire de Thomassin, les habitants du village, les avocats, tout un monde parfaitement campé avec humanité, justesse et sans aucun jugement. Les faits, rien que les faits.

 

Catégorie : Littérature française

crime / village / acteur / drogue /


Posté le 02/06/2021 à 13:34

Les après-midi d'hiver, Anna Zerbib. Gallimard, 02/2020. 168 p. 16,50 € ***

         Une jeune femme quitte le Sud de la France pour s'installer à Montreal, rejointe quelques mois plus tard par son compagnon Samuel. Elle fait la connaissance de Noah, un artiste dont elle tombe amoureuse, et cache à Samuel sa relation avec lui. Elle raconte les deux ans passés là-bas, le lent délitement de sa vie de couple, les heures passées les après-midi d'hiver dans les bras de son amant avec lequel, elle le sait, rien d'officiel ou de durable ne se fera. Au-delà de la thématique somme toute assez banale de l'adultère se tisse la figure de la mère décédée juste avant son départ pour le Québec, et dont elle n'a pas encore fait le deuil.

         Le récit à la chronologie bouleversée par des épisodes du retour en France de la narratrice est empreint de poésie et de sensations remarquablement bien racontées. Mais l'indécision de l'héroïne, son égocentrisme et sa passivité m'ont agacée. Elle attend, souvent, longtemps. Elle semble laisser passer sa vie comme on regarde la neige tomber et blanchir les trottoirs, comme on regarde les traces des passants bientôt recouvertes par de nouveaux flocons, encore et encore, sans qu'on ait bougé de sa fenêtre. 

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois.

 

Catégorie : Littérature française

Canada / hiver / adultère / attente / passion /


Posté le 21/05/2021 à 14:34

L'ami, Tiffany Tavernier. Sabine Wespieser, 01/2021. 259 p. 21 € *****

Un beau matin, Thierry assiste à l'arrestation de son voisin par une escouade de forces de l'ordre digne d'une série policière. On ne lui dit d'ailleurs pas grand-chose sur le moment, mais l'importance des moyens déployés lui font soupçonner quelque chose de grave. Il apprend que Guy est suspecté d’avoir enlevé, violé et tué plusieurs jeunes filles, notamment dans sa maison. Thierry n’a rien vu. Et Guy était si sympathique... Un voisin avec lequel il bricolait et partageait régulièrement apéros et barbecues. C'était son seul ami aussi…

Alors il voudrait que cela change, qu'on puisse rembobiner le fil des événements pour que Guy ne soit pas le monstre que les corps découverts dans le jardin de la maison accusent formellement ; il voudrait pouvoir à nouveau l'aider à réparer une fenêtre ou à bricoler dans sa cabane au fin fond de la forêt. Conseillé par le responsable de l'enquête il se met à relire son journal, cherchant et craignant tout à la fois d'y trouver des indices qui révèleraient la véritable nature de Guy. Pourquoi n'a-t-il rien vu, rien senti ? Etait-il à ce point aveuglé par son amitié ?

A travers l'introspection à laquelle se livre Thierry, c'est un homme introverti, solitaire, peu liant qui se révèle. Au point que son assistant à l'usine démissionne. Au point que sa femme s'en va. Alors Thierry comprend qu'il faut aller chercher plus loin, dans le monde perdu de son enfance, dans les souvenirs de ces étés passés dans la ferme de son grand-père. Ce terrible fait divers est le déclic qui amène ce taiseux, d'apparence si froide, qui ne sait pas exprimer les sentiments qui l'animent, à mener une quête à la recherche de lui-même. Ce voyage à l'intérieur de soi est bien mené et touchant ; il aurait été particulièrement réussi sans l'intervention, à la toute fin du récit, d'un personnage venu de nulle part qui, tel un deus ex machina, provoque la seule décision que Thierry devait prendre. C'est dommage, sa quête touchait à sa fin et il n'était à mon sens pas besoin de faire intervenir ce fantôme surgi du passé. Voilà le seul bémol à un récit intelligent dans lequel l'auteur déploie avec talent l'art de planter un décor, une atmosphère dans ce coin perdu de campagne.

 

Littérature française

voisinage / amitié / trahison / silence / déni /


Posté le 19/05/2021 à 16:49

Les enfants sont rois, Delphine de Vigan. Gallimard, 02/2021. 348 p. 20 € ****

         Kimmy Diore a disparu. Agée de 6 ans, la petite fille et son frère aîné sont les héros d'Happy Récré, une chaîne You Tube suivi par plusieurs millions d'abonnés. Clara Roussel fait partie de l'équipe chargée de l'enquête. Elle se plonge dans l'univers des chaînes familiales où les parents partagent avec les spectateurs les multiples aventures de leurs rejetons, à coup de défis divers et parfois absurdes, dans des mises en scène artificielles financées par des marques. Happy Récré n'échappe pas à la règle, menée par Mélanie Claux, candidate malheureuse à un jeu de téléréalité diffusé dans les années 2010. Nul doute que Mélanie trouve là un parfait exutoire pour ses ambitions déçues, persuadée qu'elle fait du même coup le bonheur de ses enfants. Mais Clara n'en est pas aussi sûre : sur les vidéos, Kimmy paraît de moins en moins coopérative.

         Delphine de Vigan nous entraîne dans un monde de paillettes, de bisous d'étoiles et de trucs de fou, où les enfants déballent de multiples cadeaux, où pendant 24 heures les parents disent oui à tout. Les enfants sont rois, jusqu'à l'écœurement, dans une surenchère permanente dont l'enjeu rapporte de juteux bénéfices pour les parents. C'est ce qui saute aux yeux de l'enquêtrice, de certains internautes et du lecteur. Aux profits dégagés par ces vidéos se pose le double problème de l'exploitation de ces enfants, plus ou moins complices de ce système qui bénéficie encore d'un certain vide juridique, et de l'ambition des parents qui comme Mélanie y trouvent là un moyen d'accéder à la célébrité. Après une première partie un peu longuette, le récit prend sa vitesse de croisière pour nous faire découvrir, de façon assez réussie, l'envers du décor. J'ai envie de faire le parallèle avec Florida, le dernier roman d'Olivier Bourdeaut où il est question des concours de mini miss. Dans les deux cas, il y a cette mère abusive et avide de gloire, qui n'hésite pas pour les réaliser à user de ses enfants sans aucune vergogne ; qu'on participe à des concours de beauté ou qu'on soit filmé du matin au soir, il y a cette terrible pression du regard de l'autre sans lequel on croit n'être rien, au prix de dégâts terribles quand ces enfants rois sont devenus adultes.

 

Catégorie : Littérature française

réseaux sociaux /  enfance / famille / maltraitance / estime de soi /


Posté le 10/05/2021 à 15:56

Le Doorman, Madeleine Assas. Actes Sud, 02/2021. 384 p. 22 € ****

         Il marche. Raymond est originaire d'Oran qu'il a quitté au moment des "événements" comme on nommait alors la guerre d'indépendance de l'Algérie. Il est devenu Ray depuis son arrivée aux Etats-Unis, et il marche donc, tous les jours ou presque, et parcourt sans relâche les rues de New-York, d'abord accompagné par son ami Salah, puis seul, après le départ de celui-ci. D'abord employé au marché aux poissons, il a obtenu un poste de portier dans une résidence de luxe au 10, Park Avenue. Tout en restant professionnel dans son uniforme aux galons dorés, il a noué des liens avec quelques-uns des occupants de l'immeuble qui semblent avoir une grande estime pour cet homme discret et efficace. Sous ses yeux se déroulent quarante ans de vie urbaine, dans le microcosme de la résidence, ou dans les menus incidents de son existence, avec ses relations amoureuses, ou dans le macrocosme de la ville, où Ray note les changements dans les comportements et les modes vestimentaires, ou les quartiers qui se transforment. Et puis, alors que s'approche la retraite, il y a l'attentat du 11 septembre 2001, qui n'est pas nommé, les personnages familiers qui disparaissent, c'est l'heure de quitter New-York.

         Cette fresque new-yorkaise aurait pu être longuette et sans surprise, il n'en est rien. A travers ce long voyage dans l'espace et dans le temps que nous fait faire l'auteur, qui semble connaître la ville comme Ray la liste des occupants du 10, Park Avenue, sont abordées les thématiques de l'exil, de l'amitié, de l'urbanisme, et aussi une belle galerie de personnages, à commencer par le protagoniste, observateur discret et plein de résilience, et guide merveilleux de cette ville qui, dit-on, ne dort jamais.

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois.

 

Catégorie : Littérature française

Etats-Unis / New-York / exil / urbanisme / ville /


Posté le 01/05/2021 à 11:46

Sept gingembres, Christophe Perruchas. La Brune au Rouergue, 04/2020. 214 p. ****

         Une agence de com dans le Paris de 2019. Un cadre dirigeant quadragénaire, marié et père de deux enfants, qui poste de jolies photos de sa famille sur les réseaux sociaux et récolte commentaires élogieux et nombreux likes. Sauf que. Antoine est un prédateur, l'un de ceux qui se servent de leur pouvoir et de leur réussite pour aller pêcher sans vergogne parmi le cheptel féminin que leur offre leur entreprise. La femme est objet de désir et semble jouer le jeu, se dit Antoine, s'il en croit les échanges de SMS avec sa dernière conquête en date, Sarah, jeune stagiaire investie dans son travail.

Le gingembre, nous explique-t-on en exergue du roman, permet de se nettoyer le palais entre les plats de la cuisine traditionnelle japonaise. Les gingembres d'Antoine, ce sont ses posts idylliques, qui viennent couper ponctuellement une réalité tout autre : celle du milieu professionnel où officient RH et DG, un milieu de requins où la compétitivité est aussi naturelle que la tendance à abuser du café de chez Starbucks ; celle de la séduction et du pouvoir de l'homme en rut, littéralement, que l'idée d'un sexe épilé fait bander en réunion. Des scrupules ? Antoine n'en a aucun, qu'il s'agisse du fait de tromper sa femme ou de considérer ses conquêtes comme des objets. La réification de l'autre est le cadet de ses soucis. Alors évidemment, le jour où la chance tourne, il a du mal à comprendre. Sa lente mais inexorable descente aux enfers a sans doute de quoi réjouir : depuis MeToo, les salopards de son genre n'ont plus d'impunité et doivent rendre des comptes. Cependant, il y a dans la forme de ce roman quelque chose de dérangeant : le choix d'ancrer les faits dans une réalité très factuelle, sans analyse, donne l'impression au lecteur d'être une sorte de témoin parfaitement impuissant des méfaits de ce mâle dominant dans des relations hypersexualisées dont les partenaires sont plus ou moins consentantes – jusqu'à ne plus l'être du tout. L'auteur s'abstient volontairement de tout jugement, nous présente l'histoire d'un homme malade, incapable de réfréner ses pulsions, un peu à la manière du documentaire belge Striptease dont les réalisateurs avaient fait le choix de laisser la parole aux seuls protagonistes. Sur la forme, le récit est volontairement déstructuré, raconté par un "je" dont on se rend compte tardivement que c'est bien le même à chaque fois, tandis que l'ordre des chapitres ne respecte pas l'ordre chronologique ; les seuls repères sont ces posts qui appellent, alors que s'entame la dégringolade de leur auteur, de moins en moins de commentaires. C'est donc une œuvre déroutante, sur la forme et sur le fond, et un roman dont l'analyse a posteriori m'a fait davantage apprécier la profondeur qu'à la première lecture.

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois.

 

Catégorie : Littérature française

harcèlement / viol / emprise / entreprise / pervers /


Posté le 01/05/2021 à 11:43

Florida, Olivier Bourdeaut. Finitude, 01/2021. 254 p. 19 € ****

         Pour ses sept ans, la mère d'Elizabeth lui offre une surprise : participer à un concours de mini miss. Chance de débutante, la petite fille gagne le premier prix. C'est la première étape d'un marathon de la beauté et de la rivalité qui va durer cinq ans. Cinq ans durant lesquels Elizabeth va participer chaque week-end à des compétitions, dont elle ne finira plus jamais la première. Cinq ans d'obéissance, à faire "ce qu'on a dit", à subir sans broncher séances interminables d'épilation – à son âge ! -, de maquillage et de coiffure, et à respecter les chorégraphies imposées par celle qu'elle surnomme la Reine Mère. Un singe savant. Jusqu'au jour où Elizabeth se révolte…

         Ainsi l'enfant passe-t-elle de "très belle et pas trop bête" à une adolescente bouffie dont le distributeur de boissons et autres consolations sucrées devient le meilleur ami. Dans la détestation de soi, il y a ensuite la période où Elizabeth sert de sésame aux garçons pour entrer dans la sexualité. Jusqu'à ce qu'elle tombe amoureuse. Alors pour l'amour, le vrai, elle va se transformer à nouveau : la grasse chenille quitte sa chrysalide pour devenir un papillon fin et élégant dont la beauté attire les hommes, y compris ceux que l'on ne voudrait pas. Retour des montagnes russes, voilà Elizabeth éjectée du monde où tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté pour se retrouver à la rue. Une autre rencontre va l'amener à opérer une nouvelle transformation, et voilà le papillon qui se met à faire de la musculation de façon acharnée…

Il y a quelque chose de terrible à lire ce qui est présenté comme une sorte de confession : Elizabeth voue à ses parents une haine féroce, à sa mère d'abord qui l'a utilisée comme un objet, mais aussi à son père qu'elle a fini par appeler le Valet de la Reine Mère, lâche et heureux finalement que les concours de beauté lui permettent de passer des week-ends bien tranquille, et parfaitement aveugle face au malaise grandissant de sa fille. Mais la haine, elle la nourrit aussi envers elle-même, pratiquant la boulimie, puis les régimes, et enfin la musculation à outrance. Le corps, cet objet que l'on peut maltraiter tant qu'on veut, pour se venger de l'ambition maternelle dissimulée sous le fard et les fanfreluches de ces petites filles savamment dressées pour la compétition. Le corps, objet de désir et de haine, victime d'une sorte de narcissisme expiatoire. Elizabeth est partagée entre soumission et révolte, passivité et pugnacité ; elle est animée d'un désir d'indépendance qu'elle ne réalise pas – chaque changement chez elle est provoqué par la rencontre d'un homme. Le personnage pourrait être touchant, mais on peine à avoir de la sympathie pour elle. Peut-être le style très direct, parfois cru, choisi par Olivier Bourdeaut, ainsi que certains jeux de mots un peu faciles, y sont pour quelque chose. Je n'ai en tout cas pas retrouvé dans son troisième roman la magie et le brin de folie qui m'avaient tant touchée à la lecture de En attendant Bojangles.

 

Catégorie : Littérature française

beauté / famille / maltraitance / estime de soi / corps /


Posté le 27/04/2021 à 09:33

Indice des feux, Antoine Desjardins. La Peuplade, 01/2021. 343 p. 20 € ****

         La pluie ne cesse de tomber depuis des jours, entraînant des inondations sans précédent dans toute la région. Un ado atteint de leucémie regarde, de sa chambre à l'hôpital, la pluie ruisseler sur la vitre. Un jeune couple bientôt parent est profondément affecté par la disparition progressive des dernières baleines noires qui viennent s'échouer, blessées par les filets des pêcheurs. Un homme ivre rôde autour de la maison de son ex compagne et tombe nez-à-nez avec un coyote venu fouiller les poubelles. Il s'appelle Samuel Légaré. Le petit dernier d'une grande famille, surdoué, s'affranchit de toute richesse pour aller parcourir le monde, engagé dans une démarche écologique militante, au grand dam de son frère aîné qui se demande ce que le benjamin a trouvé qu'il n'a pas compris. Des gamins s'approprient un terrain vague bientôt remplacé par un chantier qui, une fois achevé, signera la fin de leur enfance. Des oiseaux quittent un jour toute une région pour s'en revenir inexplicablement quelques mois plus tard. Un vieil homme soigne un orme centenaire pour le protéger de la graphiose, avant de succomber à un cancer. Le fil conducteur de ces sept nouvelles, c'est le Québec, et aussi les rapports qu'entretiennent les hommes avec le monde qui les entoure. Celui-ci change, et par forcément pour le mieux : certains des personnages en ont conscience et agissent, trouvent des solutions, tandis que d'autres assistent à ce bouleversement avec une sorte de passivité résignée. Chacun de ces micro-récits est là pour le rappeler, sans jamais cependant être moralisateur : la maison brûle et nous regardons ailleurs, comme l'a dit un jour un ancien président.

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois

 

Catégorie : Divers

écologie / climat / Canada /


Posté le 19/04/2021 à 17:40

Faire corps, Charlotte Pons. Flammarion, 02/2021. 233 p. 19 € ****

         Romain, le meilleur ami de Sandra, souhaite avoir un enfant avec son compagnon Marc. Le couple fait appel à des mères porteuses aux Etats-Unis, mais les tentatives se soldent par un échec. Le désir d'enfant est si fort que Romain finit par demander à Sandra de porter son enfant. Elle n'a jamais voulu être mère, et c'est que qui va l'amener à accepter : elle n'aura ensuite aucun état d'âme à se séparer de l'enfant. Du moins le croit-elle.

Dans cinq mois, vous serez maman, lui écrit la CAF. Dégage, dit Sandra à l'enfant à venir, regrettant déjà cette décision prise par amitié. Rien ne lui est plus étranger que la maternité, rien ne la rebute davantage que cette idée de porter la vie, de faire corps avec un étranger. Mais ce courrier, dont Romain regrette de ne l'avoir pas reçu, lui qui au contraire est si prêt à devenir père, va lentement basculer les choses. Voilà que l'attachement commence à se faire, entre la femme pas encore mère et l'enfant à venir. Il faut dire que Sandra a beaucoup à réparer, la mort de son petit frère, celle de sa mère, et que ces deuils inachevés contribuent pour beaucoup à ce qui se passe en elle. Charlotte Pons aborde avec délicatesse les sujets délicats de la GPA artisanale et de la maternité - à partir de quand devient-on mère ? L'est-on automatiquement dès que l'on se sait enceinte ? Peut-on porter un enfant sans s'attacher à lui ? Peut-on n'être qu'un ventre ? -, sans prendre parti, racontant les émotions qui saisissent les différents acteurs de la grossesse, les contradictions de Sandra, l'enthousiasme de Romain et de Marc, et la lente construction de la parentalité.

 

Catégorie : Littérature française

grossesse / GPA / mère porteuse / maternité /


Posté le 19/04/2021 à 17:38

Au milieu de l'été, un invincible hiver, Virginie Troussier. Michel Guérin, 01/2021. 113 p. 19,90 € *****

         Ils sont sept. Quatre Français, trois Italiens, qui s'allient pour entamer la montée du Mont-Blanc via le pilier central du Fréney, un beau jour de juillet 1969. Nulle compétition entre eux, ils vont œuvrer ensemble pour parcourir cette voie encore intacte. Ils partent donc confiants, la météo est bonne, ils seront au sommet en trois jours. Mais c'est sans compter avec un orage imprévu, une véritable tempête qui va durer plusieurs jours et mettre à mal l'expédition dont ne reviendront que Pierre Mazeaud, Walter Bonatti et Roberto Gallieni.

         Ces sept hommes ne sont pas des débutants. Certains sont même des alpinistes reconnus internationalement, et tous sont chevronnés, avec une grande expérience de la haute montagne. Aux premières salves de l'orage, ils vont ce qu'ils savent faire, éloignent toutes les pièces métalliques et attendent l'accalmie. Mais elle ne vient pas : l'orage frappe, encore et encore, interminablement, fait chuter les températures d'un gel habituel à cette altitude de 4500 mètres à un froid descendant sous les -20°. Et c'est un véritable enfer qui va durer sept jours, conduisant la cordée à prendre la douloureuse décision de redescendre, dans des conditions dantesques, avec, au fur et à mesure de leur progression aveugle et trébuchante, ceux qui tombent, d'épuisement, de faim et de froid. Le récit, relaté avec une précision glaçante par l'écrivain et journaliste Virginie Troussier, nous mène au cœur même du drame, reconstituant pas à pas, rappel après rappel – il en faudra 50 au total pour revenir au refuge du départ – les circonstances de cet événement tragique pour lequel les survivants ont dû rendre des comptes. Les rescapés sont ceux que leurs compagnes attendaient, c'est sur cette note, et l'idée que les morts restent encore un peu là, au côté des vivants, pour alléger le poids de la culpabilité de s'en être sorti, qui clôt un récit magnifique malgré la tragédie. Un récit qu'on lit comme une sorte de thriller avec le décompte des jours et des nuits dans la tempête, servi par une langue magnifique qui sait restituer la poésie effrayante et grandiose de la haute montagne.

 

Catégorie : Littérature française

alpinisme / mort / orage / tempête / Mont-Blanc /


Posté le 10/04/2021 à 19:36

L'enfant céleste, Maud Simonnot. L'Observatoire, 08/2020. 162 p. 17 € ****

         Mary vient de subir une rupture amoureuse. Elle décide de partir en vacances sur l'île de Ven avec son fils Célian, son petit garçon de 10 ans à haut potentiel qui souffre à l'école. L'île de Ven, sur la mer Baltique entre Copenhague et Elseneur, c'est l'endroit où a vécu Tycho Brahe, astrologue du 16ème siècle. Célian est féru d'astrologie, et se passionne pour la faune et la flore locale, trouvant là de quoi rassasier son insatiable curiosité, tandis que sa mère trouve un peu d'apaisement à échanger avec un professeur de littérature britannique avant de rencontrer un natif de l'île qui parvient à épancher ses blessures.

         Mary se raconte, raconte son fils, raconte son père qui lui a fait découvrir Tycho Brahe ; elle parle aussi du travail du Professeur, qui défend la thèse selon laquelle Hamlet serait l'illustration de la dispute ayant opposé l'astrologue à ses confrères. Dans son récit se mêlent Shakespeare, les constellations, les oiseaux de l'île, les cheveux blancs de Björn et ses caresses, le corps qui renaît doucement au désir de vivre. De cette parenthèse de deux mois passés sur cette île enchantée, mère et fils repartent apaisés, et prêts à revenir dans la vie. Il y a beaucoup d'érudition là-dedans, mais jamais de forfanterie, et surtout, beaucoup de douceur. Cette histoire est la sensation d'une main apaisante sur un front brûlant, un plaid posé sur l'enfant endormi, rêvant d'un  voyage entre mer et étoiles, au milieu des oiseaux marins.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

île / guérison / voyage / astronomie /

Posté le 10/04/2021 à 19:33

Voix d'extinction, Sophie Henaff. Albin Michel, 02/2021.354 p. 19,90 € ****

2031. La majeure partie des espèces animales sont en voie d'extinction. Alors qu'un sommet mondial réunit les chefs d'état des principaux pays, et qu'un généticien tente vainement de les convaincre d'adopter un traité pour sauver la diversité animale, Dieu, ou plutôt Déesse, car c'est une femme, charge Noé d'envoyer sur Terre un quatuor d'animaux déguisés en humains. Ils devront plaider leur cause et s'assurer que tous les pays signent le traité de protection des animaux. Ainsi sont choisis un gorille, une truie, un chien et une chatte pour défendre leur cause. Mais rien n'est simple pour ces missionnaires qui sont certes doués de parole mais peinent à réfréner leurs instincts et se défaire de leurs habitudes.

On pourrait s'attendre à une comédie déjantée sur fond de plaidoyer pour la sauvegarde des espèces animales, et uniquement à cela. Mais l'histoire proposée par Sophie Hénaff est plus que cela : certes, il ne fait pas l'impasse sur certains gags, comme l'irruption de la truie en plein débat final, qui sème la panique parmi les participants, ou la chasse au chasseur menée par les animaux ; mais il y a une belle profondeur dans ce récit, à travers le personnage de Martin, le généticien qui s'obstine à féconder les dernières girafes, ou à travers les interrogations de Kombo le gorille, dernier mâle alpha de son espère, ou de Rose la truie, qui n'a connu de la vie que la mise au monde de 63 petits élevés dans une cage où elle ne pouvait se retourner. A travers les aventures de ces quatre mousquetaires qui n'oublient pas leur nature profonde, se tissent la thématique des conséquences désastreuses du changement climatique et celle des rapports que nous humains entretenons avec les animaux. Des rapports complexes, qui nous font fermer les yeux sur les conditions d'élevage ou d'abattage de ceux qui nous nourrissent, ou la disparition bien entamée des abeilles ou d'autres espèces animales, et des questions qui ont le mérite d'être posées sans être moralisatrices, contrairement à certains romans sur la thématique de l'écologie qui fleurissent actuellement sur les présentoirs des libraires. Un roman plaisant donc, et pédagogique.

 

Catégorie : Littérature française

cause animale / écologie / climat /


Posté le 10/04/2021 à 19:31

Les grandes occasions, Alexandra Matine. Les Avrils, 04/2020. 249 p. ***

La table est mise sur la terrasse de l'appartement d'Esther et de Reza, le parasol installé comme dérisoire protection contre le soleil accablant, les chaises vides n'attendent que les convives. Qui n'arrivent pas et se désistent tour à tour. C'est l'occasion pour Esther de se souvenir de sa rencontre avec son mari, et de la venue de leurs enfants. Des enfants mal aimés, se dit-on à la lecture de ses souvenirs. Il y a Alexandre, l'aîné, que son père a tenté de dresser en singe savant et qui aurait tant aimé faire du piano plutôt que de se plier aux numéros de calcul mental paternels ; Vanessa la benjamine, que sa mère n'a pas supporté de voir partir pour l'Australie et qui la bat froid ; Bruno qui a vécu dans l'ombre de son grand-frère et noue envers lui une rancune tenace suite à une dispute lors de son mariage ; enfin Carole, médecin elle aussi, qui ne cesse de parler par peur du vide.

Aucun d'entre eux n'a envie de participer à ce repas auquel la mère a tant tenu, espérant avoir autour d'elle sa famille réunie, alors que c'est devenu si rare. Dans la cuisine les poulets rôtis réchauffent doucement, la salade de tomates est bien au frais dans le réfrigérateur, Reza est parvenu à fixer le parasol, et Esther attend en se souvenant. Une heure, deux peut-être, d'attente, comme suspendues, et des années de vie revues à l'aune d'Esther, qui semble ne manifester aucun regret de ce qu'elle a vécu ou fait vivre à ses enfants. Drôle de personnage que cette mère de famille, tour à tour mère abusive ou satisfaite, que ne semble jamais effleurer le moindre remords ; drôle de père que ce Reza, que ses origines iraniennes semblent avoir transformé en patriarche égocentrique. Pas étonnant, alors, que les enfants répugnent à venir. Sans aucun jugement ni prise de parti, Alexandra Matine nous dresse le portrait d'une famille où l'on ne parle pas, où l'on n'exprime pas ses sentiments. Il faut le malaise d'Esther pour qu'enfin, les langues se délient quelque peu et que les sentiments affleurent – à peine. La voilà, la grande occasion qu'attendait Esther, de voir enfin les siens réunis, et tant pis si c'est un peu tard.

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois

 

Catégorie : Littérature française

famille / maladie / non dits /


Posté le 10/04/2021 à 19:28

Gil, Célia Houdart. Gallimard, 02/2016 (Folio). 207 p. 7,50 € ***

         Gil, 18 ans, prépare activement le concours d'entrée au Conservatoire comme pianiste. Reçu brillamment, il continue à travailler son instrument, jusqu'au jour on sur le chemin des vacances, il se met à fredonner sur une chanson diffusée par l'autoradio. Lui qui n'a jamais eu qu'une voix fluette, à peine audible, découvre qu'il a une voix. Encouragé par ses professeurs au Conservatoire et guidé par son intuition, Gil quitte son instrument pour se consacrer au chant lyrique, et suit une formation de ténor. Il devient choriste, puis interprète différents petits rôles à travers la France avant de parfaire sa formation à Londres. Il va finir par décrocher un rôle principal : sa carrière internationale est lancée.

         Avec Gil, on pénètre dans les coulisses du monde de l'opéra, des répétitions, des enregistrements au fur et à mesure qu'il devient célèbre. On mesure le travail acharné et la discipline de fer que demande la maîtrise de la voix, des partitions, des nuances si subtiles. Construit de façon très linéaire en chapitres très courts, ce récit initiatique raconte l'ascension d'un instrumentiste devenu chanteur, sans réels obstacles à part la maladie mentale de sa mère qui ne freine pas sa carrière. Le dénouement un peu étrange semble avoir été mis là pour donner un peu de corps à une histoire sans grandes surprises, mais qui a le mérite de nous faire découvrir de l'intérieur l'univers méconnu du chant lyrique.

 

Catégorie : Littérature française

musique / opéra / initiation /


Posté le 10/04/2021 à 19:24

Tout peut s'oublier, Olivier Adam. Flammarion, 01/2021. 264 p. 221 € ***

Nathan a divorcé de Jun, une céramiste japonaise qui s'était installée en Bretagne. Un jour qu'il passe chez elle récupérer leur fils Léo, il trouve un appartement vide. Jun est repartie dans son pays natal, sans l'en informer. Il se rend alors au Japon malgré les nombreuses mises en garde de ses amis : la loi japonaise stipule qu'en cas de séparation, la garde de l'enfant d'un couple mixte est automatiquement attribuée au parent nippon et ne reconnaît ni droit de visite ni garde alternée…

En parallèle à la quête de Nathan se déroule celle de deux frères à la recherche de leur sœur disparue elle aussi au Japon, qui sont parvenus à attirer l'attention des médias, sans pour autant que leurs recherches avancent beaucoup. Nathan les croise à plusieurs reprises, et échange avec eux sur le peu d'enthousiasme de la police nippone à aider les Français, dans un cadre qui frise l'incident diplomatique. Le système judiciaire japonais semble avoir des pratiques d'un autre âge et ne sort pas grandi de ce récit. On a la sensation, malgré toute l'admiration que le protagoniste – et comme souvent chez Olivier Adam, le narrateur-auteur – semble vouer au Japon, qu'il se heurte à un mur impénétrable, bâti sur des conceptions à l'opposé des nôtres et, par moment, anti françaises. Au pays du matin calme, il ne fait pas bon s'immiscer dans des traditions séculaires et se montrer insistant, Nathan l'apprend à ses dépens. D'ailleurs, il paraît un peu falot, ce personnage, qui subit coup sur coup deux ruptures amoureuses, face à des femmes dotées d'une forte personnalité ; sa détermination à essayer de retrouver coûte que coûte son fils est un peu contradictoire avec son mode de vie solitaire et peu avenant, son caractère désabusé et passif, raison sans doute de l'animosité féroce que nourrit son ex-femme à son égard.  Olivier Adam a pour habitude de mettre en scène son double littéraire, et le fait cette fois sans trop de concessions, comme un miroir en négatif. Ce Nathan ne paraît guère attachant, sauf dans son affection pour son fils. Il n'a pas l'autodérision de Paul Lerner, cet écrivain en manque d'inspiration d'Une partie de badminton, et les intrusions de l'auteur en rajoutent encore à la froideur d'un récit somme toute assez glaçant, malgré la beauté des paysages bretons et japonais.

 

Catégorie : Littérature française

Japon / couple / rupture / famille / enfant / loi /


Posté le 10/04/2021 à 19:22

Nos corps étrangers, Carine Joaquim. La Manufacture de livres, 01/2021. 233 p. ****

         Un couple bancal s'installe à la campagne en espérant s'y faire une nouvelle vie, malgré le désaccord de la fille adolescente qui supporte mal de quitter ses amis parisiens. Oubliée l'aventure extraconjugale de Stéphane, place à la vie au grand air, à l'atelier de peinture pour Elisabeth. Mais rien n'est simple : Maëva peine à se faire des amis, déteste un de ses camarades atteint du syndrome de Gilles de la Tourette et se met à fréquenter un garçon plus âgé qu'elle ; Elisabeth souffre toujours de terribles maux de ventre et d'anorexie, tandis que Stéphane se plaint des trajets en RER pour aller travailler. Une histoire de vie somme toute assez banale, avec sa dose d'émois adolescents, de désir conjugal qui s'est fait la malle, et d'adultère. Mais c'est sans compter avec le corps, celui qui découvre, ou redécouvre l'amour et le désir ; celui qui fait mal, vous plie en deux et vous fait vomir ; celui qui grossit et vieillit ; celui qui vous fait hurler, jurer et grimacer ; celui qui a vécu la perte et l'exil. Le corps devenu étranger qu'on aimerait maîtriser, ou celui de l'autre qui suscite le dégoût. Car il peut être objet de désir tout autant que désir de rejet, c'est bien là la question centrale de ce récit, - qui pâtit à mon sens d'un trop grand nombre de thématiques sociales -, pour basculer dans le drame sordide et terrifiant.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

couple / infidélité / migrant / déni /


Posté le 21/03/2021 à 10:21

Tous les matins du monde, Pascal Quignard. Gallimard, 09/2020 (Folio). 117 p. 6,90 € ****

Monsieur de Sainte-Colombe, grand violiste du 17ème siècle et veuf inconsolable, se produit en concert avec ses deux filles, Madeleine et Toinette. Mais l'homme est un loup solitaire, qui refuse d'aller jouer à la Cour. Arrive un jour un jeune homme de 17 ans, Marin Marais, ancien chanteur à la Maîtrise du Roi et déterminé à perfectionner son jeu de viole de gambe auprès du maître. Lequel finit, non sans réticence, à le prendre pour élève. Le jeune homme commet l'imprudence de jouer devant el Roi et se fait congédier par Monsieur de Sainte Colombe, mais continue de revenir en secret visiter Madeleine dont il est amoureux, bénéficiant alors des conseils avisés de la jeune fille… Roman adapté en film par Alain Corneau en 1991, avec Gérard Depardieu, Jean-Pierre Marielle et Anne Brochet.

En à peine plus d'une centaine de pages, d'une plume délicate et ciselée, Pascal Quignard nous offre le récit de plusieurs vies : celle de Monsieur de Sainte Colombe, qui reçoit régulièrement les visites du fantôme de sa femme et compose pour elle ses plus beaux airs, tout en refusant jamais de les coucher sur le papier ; celle de Marin Marais, ambitieux – il va assurer la direction de l'orchestre royal aux côtés de Lully -, égoïste – ne dédaigne-t-il pas Madeline au profit de Toinette, aux formes bien plus appétissantes ? - ; celle enfin des deux sœurs, dont l'aînée va connaitre un destin bien tragique quand sa cadette se marie et vit, peut-on supposer, heureuse. Le récit se tisse selon un tempo très musical, largo quand feu Mme de Sainte Colombe vient visiter son mari, adagio ou moderato pendant les leçons, presto et un bond d'une dizaine d'années pour revenir au largo du veuf inconsolable. Et une tonalité mineure exprimant à chaque page la mélancolie qui doit sourdre des rives de la Bièvre, à côté de laquelle le maître a fait construire la cabane dans laquelle il compose tandis que Marin Marais s'installe en dessous pour l'écouter et tâcher de percer le secret de la musique. Une mélancolie que restitue la musique de Monsieur de Sainte Colombe, qui améliore l'instrument et sa technique de jeu pour donner à la viole de gambe toutes les intonations de l'âme humaine, et faire entendre la douleur, car c'est elle seule qui permet à la musique de n'être pas seulement instrument de divertissement mais un art véritable. "Quand je tire mon archet, c'est un petit morceau de mon cœur vivant que je déchire.", explique-t-il à son élève. Cela, il faudra des années à l'ambitieux Marin Marais pour le comprendre, jusqu'à la dernière leçon qu'il recevra durant laquelle, enfin, les larmes viennent.

 

Catégorie : Littérature française

17ème siècle / musique / ambition / don /



Posté le 21/03/2021 à 10:17

Ravel, Jean Echenoz. Minuit, 01/2019. 124 p. 13,50 € *****

Compositeur talentueux, mondialement et universellement connu pour son "Boléro", Maurice Ravel est décédé en 1937 de troubles cérébraux. Jean Echenoz raconte les dix dernières années du musicien, de façon romancée, et dresse le portrait d'un personnage public qui fait des tournées, de nombreux concerts, fraie avec de nombreuses personnalités, mais aussi d'un solitaire à qui on ne connait aucune vie sentimentale, qui va perdre petit à petit toutes ses facultés cognitives. Un personnage mystérieux, qui n'a laissé pour seules traces que son immense oeuvre musicale mais très peu de photos et aucun enregistrement de sa voix.

Ce récit commence lorsque Ravel s'apprête à partir pour une tournée de quatre mois aux les Etats-Unis. Ce sont les fastes des premières classes à bord du transatlantique le France, du pont duquel le compositeur contemple la mer, "dans l'idée d'en extraire une ligne mélodique, un rythme, un leitmotiv, pourquoi pas." On peut être un grand compositeur sans pour autant être un grand musicien : la veille de son arrivée, il donne un petit concert et exécute son Prélude en La mineur : "il ne possède pas une grande technique, on voit bien qu'il n'est pas exercé, il joue rapidement en accrochant tout le temps. […] Bref il joue mal mais enfin bon, il joue. Il est, il sait qu'il est le contraire d'un virtuose mais, comme personne n'y entend rien, il s'en sort tout à fait bien." C'est donc un étrange personnage que ce Ravel présenté par Echenoz, avec élégance et un humour parfois ravageur, qui voyage avec un escadron de valises contenant une soixantaine de chemises, vingt paires de chaussures, soixante-quinze cravates et vingt-cinq pyjamas, n'a jamais vraiment travaillé le piano qui demandait trop d'efforts physiques, ou s'énerve quand Paul Wittgenstein enjolive la partition de son Concerto pour la main gauche ; de son Boléro, inspiré du travail à la chaîne, il s'étonnait de son succès, et a dit d'une spectatrice criant au fou à la fin du concert qu'elle au moins avait tout compris. C'est un personnage touchant aussi que ce petit homme à la carrure de jockey, à qui l'on ne connaît aucune relation amoureuse et qui a toujours vécu seul, qui assiste impuissant à sa lente et inexorable déchéance, incapable de reconnaître ses œuvres en concert, qui dit à sa fidèle pianiste Marguerite Long que c'est quand même terrible ce qui lui arrive. 

 

Catégorie : Littérature française

musique / 20ème siècle / compositeur / maladie /


Posté le 15/03/2021 à 18:44

Grand Platinium, Anthony van den Bossche. Le Seuil, 01/2021.157 p. 16 € ****

         Le père de Louise vient de mourir, lui léguant, ainsi qu'à son frère, le soin de s'occuper de sa collection de carpes koï d'exception disséminées dans les bassins parisiens. Elle a bien d'autres choses en tête, Louise, entre ses missions de conseillère en communication, dont l'une consiste à s'occuper de son principal client, un designer égocentrique incapable de mener un projet à bien, sa relation avec son amant obsessionnel et son frère sociopathe atteint de misophonie (l'incapacité à supporter certains sons, les bruits de mastication ou les raclements de gorge, par exemple). Lorsqu'elle apprend que le jardinier chargé du soin des carpes a revendu l'un des spécimens les plus précieux, elle n'hésite plus : il faut réunir toutes les koï, quitte à les voler. C'est peut-être l'aspect le moins crédible de l'histoire, d'imaginer cette jeune cadre brillante troquer ses escarpins contre bottes en caoutchouc et épuisette pour écumer en pleine nuit les plans d'eau de Paris, aidée par les comparses de son père. Mais faisons fi de ce détail, les portraits sont truculents – le Maire qui monopolise le hammam de la Grande Mosquée ou Ernesto, montalbanais qui doit son surnom à sa propension à fumer le cigare – et la langue fort belle, qui touche presque au lyrique dans la très belle scène du tremblement de terre au Japon, lequel a inauguré la mise en place de la collection paternelle.

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois

 

Catégorie : Littérature française

collection / famille / hommage /


Posté le 15/03/2021 à 18:42

Les orageuses, Marcia Burnier. Cambourakis, 09/2020. 15 € ***

         Viol et humiliation, voilà ce qu'a subi cette bande de filles. Mia, Inès, Louise, Leo, Lila, Nina et Lucie en ont assez d'être passives, d'entendre des discours sur la réparation sur l'importance de "vivre avec" ; elles ne veulent plus de psychothérapie "pendant que l'autre continue sa vie sans accroc, sans choc, toujours plus puissant." Ce qu'elles veulent, ce qui va les guérir, c'est la vengeance. Alors elles s'organisent, et font faire justice elles-mêmes. L'idée, c'est de faire peur, de décourager le coupable de récidiver. Pas de le frapper ou le blesser, non, elles se contentent de dévaster l'appartement du sale type, de détruire ses objets de valeur sans le toucher. C'est Mia, qui assiste régulièrement à des audiences au Palais de Justice, qui est la plus vindicative, c'est elle qui a eu l'idée de ces expéditions punitives qui les ont soulagées. C'est elle enfin qui propose à Lucie, victime elle aussi d'un viol, de se joindre à elles. Voilà Lucie vengée, qui se sent moins seule, vivante, enfin capable de retrouver le sommeil.

         Alors bien sûr, elles n'ont pas tort, ces filles, de se faire justice quand la Justice peine à faire son travail, quand les violeurs écopent de peines bien inférieures aux dealers et aux trafiquants de toutes sortes. Peut-être peut-on aussi les envier, car quelle femme inquiète, à rentrer le soir tard les rues, à subir des mains pressantes dans un bus bondé, n'a pas eu envie un jour de se venger d'être considérée comme l'objet d'un désir malsain et humiliant ? De rabaisser l'homme qui l'a rabaissée ? De lui faire comprendre qu'elle n'est pas une chose dont on dispose à sa guise pour assouvir une pulsion ? De se sentir, enfin, toute puissante ? Oui, évidemment. Mais de là à passer à l'acte, c'est autre chose. On peut dénoncer les manquements de la Justice, le manque de soutien des femmes victimes de violences – bien que les choses commencent enfin à changer -, sans pour autant chercher à se faire justice soi-même. D'autant plus que les expéditions punitives n'excluent pas une sorte de jouissance délétère qui m'a gênée. Le discours féministe à ce titre me semble avoir des limites que ma morale m'interdirait de franchir. Cela dit, ce roman pose également la délicate question du consentement, et de la zone grise entre un refus et une acceptation forcée devant l'insistance du partenaire. Combien de femmes, épouses, compagnes, maîtresses d'un jour, un peu saoules, un peu perdues, ont-elles fini par abdiquer et accepter un rapport qu'elles auraient préféré ne pas avoir ? L'homme est-il alors un violeur, ou simplement un type trop pressé par son désir ? Le refus était-il audible, visible ? Où se situe la limite ? C'est la question que se pose Flo, le meilleur ami de Lucie, qui va faire lui aussi l'objet de la vengeance du gang de filles. Une question que le mouvement #MeToo n'a pas résolue.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

viol  / vengeance /


Posté le 15/03/2021 à 18:27

Avant le jour, Madeline Roth. La Fosse aux Ours, 12/2020. 75 p. 12 € *****

         La maîtresse d'un homme marié se rend seule à Turin où le couple illicite devait aller passer quelques jours. Voilà un pitch bien maigre et un livre qui l'est tout autant. Est-ce à dire qu'il n'y aurait pas d'histoire ? La narratrice fait ses bagages, prend le train et passe deux nuits dans la capitale piémontaise, seule, et se livre à une introspection sans fard et sans rancœur. Elle s'interroge sur ses liens avec Pierre, ce Pierre qui a renoncé au séjour italien pour épauler sa femme qui vient de perdre son père : l'aime-t-elle encore, depuis quatre ans que dure leur liaison ? Peut-elle se contenter de quelques heures de temps à autre, sans jamais de nuits à partager, de baisers en public ? Ses doutes sont aussi ceux d'une mère qui n'a jamais fait de crêpes à son fils, ceux d'une femme que l'âge grignote petit-à-petit, ceux d'une solitaire partagée entre l'envie de faire couple et l'assurance d'en être devenue incapable. Elle a fait ses bagages en se résignant à rompre ; son séjour piémontais lui fait entrevoir d'autres horizons que celui du regret et de la complainte. Nulle amertume dans ce récit, la colère et la déception du départ cèdent finalement place à la tendresse. C'est bien une histoire que nous conte Madeline Roth avec précision et une grande élégance.

Au-delà de l'histoire de cette femme, il y a ces passages, d'une finesse et d'une justesse qui m'ont frappée ; j'en citerai un seul, qui justifie à mon sens les heures que l'on passe plongé dans un livre : "A quel moment est-ce que j'ai compris ça, qu'il me faudrait lire, beaucoup, pour toutes ces vies que je n'aurai pas ?"



Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

adultère / solitude / déception / introspection / Italie /


Posté le 06/03/2021 à 17:51

Avant elle, Johanna Krawczyk. Héloïse d'Ormesson, 01/2021. 155 p. 16 € ****

         Un simple coup de fil, et c'est la vie qui bascule. Carmen, fille de réfugiés argentins, apprend que son père décédé louait un box dans un garde-meuble. Elle y découvre des témoins du passé de son père – des photos, des articles de presse, et surtout son journal intime – et découvre surtout qu'elle en ignorait tout. Elle se plonge alors dans une histoire qui prend ses racines en 1936, dans la région de Buenos Aires, et traite de l'histoire de cet homme sur fond de coup d'état et de dictature.

         Carmen est fragile, avec son obsidienne dans le ventre. Elle a été hospitalisée en psychiatrie pour troubles borderline, souffre d'alcoolisme, et peine à garder un équilibre précaire dans sa vie de femme et de mère. La lecture du journal d'Ernesto Gomez va rompre toutes les digues qu'elle a tâché d'ériger. Les mots de son père ont de quoi susciter l'horreur, à commencer par le meurtre épouvantable de sa mère alors qu'il n'a que dix ans et qu'il s'appelle encore Juan. C'est ce drame fondateur, ainsi que l'absence du père, violent et dangereux, qui a fini par quitter la maison, qui vont déclencher toute la suite. On peut ainsi lire toute la vie de Juan Moreau à la lumière de ces traumas initiaux, dans une approche psychologique, pour comprendre comment, de victime, il est devenu bourreau, et pas des moindres. Sa fille, qui découvre pétrifiée d'horreur – tout comme nous, car certaines scènes sont absolument insoutenables – le rôle qu'a joué son père dans les geôles péronistes, ne parvient pas à lui trouver d'excuses. La vérité fait mal mais, passé le choc de toutes ces révélations, permet à Carmen de redonner le coup de pied pour remonter à la surface et, enfin, pouvoir vivre. Un roman à la lecture éprouvante certes, remarquablement maîtrisé dans sa construction et l'évolution de ses deux personnages.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

Argentine / dictature / famille / secret / mensonge / dépression / traumatisme /



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Posté le 19/02/2021 à 14:17

Ce matin-là, Gaëlle Josse. Notabilia, 01/2021. 216 p. 17 € ****

Un matin avant d'aller au travail, comme un autre. Mais voilà que la voiture ne démarre pas. Une banale panne, facile à résoudre, mais Clara ne parvient pas à téléphoner pour obtenir un dépannage. Elle ne peut plus, elle n'en peut plus, elle s'écroule, elle craque.  Ce matin-là, et tous ceux qui vont suivre, elle n'ira pas travailler. Epuisement, stress, burn-out, Clara ne peut plus, vêtue de son tailleur et de ses escarpins, continuer de vendre des crédits, d'assurer des rendez-vous et rendre des comptes à sa responsable éternellement insatisfaite. Ce matin-là, à cause d'une simple panne, la jeune femme prend conscience de sa lassitude profonde, et de la vacuité tout aussi profonde de son existence. Elle se cloître chez elle, décourage son compagnon avec lequel elle a refusé de vivre en couple, s'isole, refuse de prendre les anxiolytiques prescrits. Une longue traversée du désert où même aller faire des courses relève d'une mission perdue d'avance. Une seule panne et tout s'effondre, comme une seule lettre en plus peut tout faire basculer : de vaillante, Clara est devenue vacillante. Jusqu'à ce qu'une amie d'enfance lui tende une main secourable. Se reconstruire, tout doucement.

 

Catégorie : Littérature française

dépression / burn-out / entreprise /


Posté le 19/02/2021 à 14:16

Le cœur à l'échafaud, Emmanuel Flesch. Camann-Lévy, 01/2021. 286 p. 18,90 € ****

         Walid Z., 26 ans, ancien étudiant de Sciences Po où il est entré grâce au programme de la "discrimination positive", comparaît devant la cour d'Assises de Paris. Accusé de viol par Claire K., la femme de son directeur de recherches, il risque la peine de mort par décapitation. A la barre, les témoignages se succèdent, tandis que les proches et les connaissances de l'accusé prennent la parole pour construire un récit terrifiant où l'on comprend que l'extrême-droite a pris le pouvoir...

         Pour un jeune homme d'origine maghrébine et issu des quartiers, l'entrée à Sciences Po est la garantie de l'ascension sociale et d'une carrière réussie, et d'une sorte de revanche. Mais Walid va vite déchanter : malgré sa réussie scolaire, il reste l'Arabe de service peu fréquentable. Son travail acharné n'efface pas les humiliations, celles subies dans l'école prestigieuse, et celles qui sont les conséquences des décisions gouvernementales : Walid, désormais considéré comme un "octroyé", bien différent d'un "Français de souche", est contraint de changer de nom et, au terme de fastidieuses procédures administratives, doit se faire appeler William ; lorsqu'il a rencontré les K., parents de sa copine, il a été en butte au racisme affiché de celle qui va ensuite l'accuser. Alors il a beau s'appeler William et avoir été un étudiant brillant, il n'en demeure pas moins qu'il risque sa tête, puisque selon les nouvelles directives gouvernementales, le viol est puni de peine de mort, "lorsqu'il est commis par une personne agissant sous l'impulsion d'un racisme anti-français". Walid endure ainsi un procès – dirigé par un juge qui expédie les séances pour épargner sa phlébite – au cours duquel on ajoute à l'humiliation la lecture publique de son journal intime et une stratégie de défense absolument pitoyable. L'argument parole contre parole ne vaut pas, puisque la plaignante est, elle, de souche parfaitement française. C'est à petites touches, dans le vécu de chacun des nombreux personnages de ce roman choral – jurés, victime, universitaire, petite amie, avocat, juge, et l'accusé lui-même – que se dessinent les contours d'une société tout à fait plausible, qui met en place la préférence nationale, et qui fait froid dans le dos.

 

Catégorie : Littérature française

justice / viol / peine de mort / procès /


Posté le 19/02/2021 à 14:14

Âme brisée, Akira Mizubayashi. Gallimard, 06/2019. 239 p. 19 € *****

Tokyo, 1938. La tension est grande entre la Chine et le Japon. Quatre musiciens, Yu, un Japonais, professeur d'anglais, et trois de ses étudiants chinois, se réunissent pour répéter des morceaux de musique classique occidentale. Un jour, alors qu'ils travaillent le premier mouvement d'un quatuor à cordes de Schubert, des soldats interrompent la répétition, piétinent le violon de Yu et embarquent les musiciens. Caché dans une armoire, Rei, le fils de Yu, âgé de 11 ans, assiste à la scène d'autant plus traumatisante qu'il ne reverra jamais son père. Un des soldats l'aperçoit mais ne le dénonce pas, et lui confie l'instrument brisé. 

Voilà pour l'allegro ma non troppo. L'andante se déroule une bonne cinquantaine d'années plus tard. Rei l'orphelin est devenu Jacques Maillard, luthier de son état. Toute sa vie s'est déroulée sous le signe de ce traumatisme dont il n'est jamais parvenu complètement à se défaire. Le hasard et la sagacité de sa compagne archetière l'amènent à renouer avec son passé japonais, et à retrouver quelques-uns des fantômes qui le hantent. Menueto : allegretto. Non qu'il s'agisse pour lui d'opérer une quelconque vengeance, bien au contraire : Jacques/Rei trouve petit à petit le moyen d'adoucir sa peine et de se reconstruire, patiemment, à, petites touches, tout comme il a pu, lentement, mais avec opiniâtreté, réparer le violon de son père. L'âme brisée, c'est celle du violon, cette petite pièce d'épicéa qui relie le fond et la table d'harmonie d'un instrument à cordes, une toute petite pièce de bois cependant essentielle puisqu'elle assure sa stabilité à l'instrument et qu'elle lui permet de résonner. C'est aussi, évidemment, celle de Jacques/Rei, qui va tout doucement se réparer. Evidemment, ce n'est pas pour rien qu'il a choisi le métier de luthier, ni qu'il aime une archetière. Deux métiers aussi complémentaire que le sont notre protagoniste et sa compagne Hélène. Avec une grande délicatesse, Akira Mizubayashi raconte ce personnage et son parcours de résilience ; il raconte aussi Schubert – on trouvera dans ce récit de très belles descriptions de moments musicaux. Raconter la musique, le ressenti à son écoute, c'est comme essayer de mettre des mots sur une odeur, un goût. Il y faut la finesse de l'amateur, au sens premier du terme.

 

Catégorie : Littérature française

musique / famille / solitude / traumatisme / résilience / violon / mémoire /


Posté le 14/02/2021 à 16:13

Le Mal-épris, Bénédicte Soylier. Calmann-Lévy, 01/2021. 245 p. 18,50 € ****

         Paul travaille à la Poste. Mal habillé, les dents de travers, le cheveu rare, il n'a rien pour lui, à l'exception de ses très beaux yeux bleus. il souffre de sa grande laideur et vit replié sur lui-même, plein d'envie et de rancœur. Pourtant, lorsque Mylène emménage dans l'appartement d'en face, il est si fasciné qu'il surmonte sa timidité et l'aborde. Une amitié se forme, qu'enfreint Paul une fois. Mylène ne lui pardonne pas d'avoir franchi la ligne rouge et s'éloigne ; le voilà à nouveau seul avec toute sa frustration. Il se console auprès d'Angélique, une collègue, qu'il parvient à séduire plus facilement que Mylène.

         Angélique est seule, mère célibataire, et fragilisée par des blessures intimes. Plantureuse, séduisante sans le faire exprès, elle est en quelque sorte instrumentalisée par Paul qui ne voit chez elle que la possibilité de lui faire oublier Mylène et d'évacuer sa frustration. On n'y verrait là rien de trop répréhensible finalement, n'était le caractère obsessionnel de Paul, qui tient des carnets sur les femmes, dans lesquels il consigne, à leur insu évidemment, les moindres détails de leur existence. Des carnets onéreux, remplis de notes faites à l'encre bleue d'un coûteux Waterman. Voilà dressée, dès les premières pages du roman, la nature maniaque et malsaine du personnage, qui va monter en force tout au long du récit, d'autant qu'elle se double d'une jalousie compulsive. On a là exposés, disséqués, les fondements d'une violence conjugale, physique et morale qui s'exerce sur une proie facile à dominer, un peu candide, gentille, et qui a tant besoin d'être aimée. Paul est-il capable d'aimer, à commencer par lui-même ? On appréciera, ou non, la troisième partie du roman consacrée à la "guérison" de Paul. En tout cas, la démonstration des mécanismes de violence conjugale et d'emprise est plutôt bien réussie.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

couple / emprise / jalousie / violence / laideur /


Posté le 12/02/2021 à 11:11

Danse avec la foudre, Jérémy Bracone. L'Iconoclaste, 01/2021. 277 p. 19 € ****

Figuette est tombé amoureux fou de Moïra, une jeune femme passionnée et fantasque. Mais Moïra est partie sans un mot, le laissant s'occuper seul de leur petite fille de 6 ans, Zoé. L'avenir semble bien sombre, d'autant qu'en plus d'être père célibataire Figuette risque de perdre son emploi car l'usine de la région de Lorraine où il travaille menace de fermer. Les factures s'accumulent, l'été arrive, Figuette est malheureux comme les pierres, mais il a promis des vacances à Zoé. Il  improvise un séjour dans le sous-sol de la maison…

         La vie est dure pour ces familles d'ouvriers menacées par le spectre du chômage, mais la solidarité est là, au sein de ce quartier de la Caserne. Quitte à frôler l'illégalité en récupérant des robots ménagers tombés du camion pour les revendre et constituer une caisse de solidarité. La dureté de la vie n'empêche pas qu'on rigole un bon coup de temps en temps, comme quand Bolchoi et Piccio font une course en fenwick autour de l'usine, pour ensuite aller déplacer la Twingo du patron sur le parking en se marrant d'avance quand son propriétaire va la chercher. Pourtant, il y a le chagrin avec lequel compose Figuette depuis que Moïra est partie. Sa Moïra imprévisible, violente, passionnée, un peu folle, qu'il n'a pas su retenir. Figuette se sent coupable de n'avoir pas su entretenir le feu des soirées qu'il improvisait à grand renfort de décors en carton-pâte, et s'il installe au sous-sol de sa maison un camp de vacances improvisé pour amuser sa fille, c'est pour la distraire et tenir sa promesse, mais aussi parce qu'il espère ainsi, en postant de jolies photos de vacances de Zoé et du chien Mouche, pouvoir faire revenir sa Moïra. Il y a de la tragi-comédie dans ce récit où résonnent des mots d'italien, de ces immigrés de la troisième génération, et du patois local. Figuette est chtarbé de chagrin, sa vie est frâlée mais il faut tenir.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

usine / pauvreté / famille / solidarité / révolte /

Posté le 12/02/2021 à 11:10

Bénie soit Sixtine, Maylis Adhémar. Julliard, 08/2020. 296 p. 19 € *****

         Sixtine est issue d'une famille profondément catholique. Très pieuse elle aussi, elle rencontre Pierre-Louis Sue de la Garde (ça ne s'invente pas) qui ne tarde pas à la demander en mariage. Le jeune couple emménage à Nantes. Mais Sixtine n'est pas heureuse : les rapports intimes avec son mari sont tout sauf satisfaisants, et, très vite enceinte, elle supporte mal sa grossesse. Autour d'elle, sa belle-mère lui serine qu'elle doit endurer ses douleurs sans se plaindre, comme une bonne chrétienne. Sixtine culpabilise, s'astreint aux prières, accepte de tenir le rôle de "croisée" dont on la charge, et craint de décevoir un mari souvent absent, fort actif dans un groupe catholique d'extrême-droite appelé Les Frères de la Croix. Mais au cours d'une manifestation entre les membres du groupe et des militants gauchistes, elle commence à ouvrir les yeux sur un monde qu'elle ignorait.

         Sixtine vit dans un autre monde. Un monde où une femme enceinte n'est pas fatiguée, supporte ses nausées avec le sourire et n'envisage pas d'accoucher sous péridurale. Tu enfanteras dans la douleur. Un monde où l'acte sexuel se borne à cinq minutes d'une gymnastique douloureuse et décevante. Un monde bien comme il faut, bien rangé, où l'on porte jupe longue et mocassins plats, et où l'on récite le rosaire pendant une heure à genoux – enceinte ou pas. Ce début de roman fait bigrement songer à la série Unorthodox récemment diffusée sur Netflix, qui mettait en scène un milieu juif ultra-orthodoxe. Les intégrismes se ressemblent, tout autant que cette façon de vivre hors du monde réel, et de perpétrer des traditions désuètes et, pour certaines, dangereuses. On frôle le sectarisme. Sixtine est comme Esther à ce point embrigadée dans des valeurs et des croyances d'un autre âge qu'il lui faudra du temps pour réaliser pleinement la dangerosité du monde dans lequel elle vit. Ce n'est qu'une fois devenue mère qu'elle ouvre enfin les yeux et qu'elle a le courage de fuir. Il en va de sa survie. Cependant, son intégration dans le monde réel ne va pas de soi et montre à quel point il est difficile, et douloureux, de se libérer de tous les réflexes inculqués depuis l'enfance. Sixtine ne renie ni sa foi ni ses valeurs, elle découvre l'humanité.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

religion / intégrisme / famille / emprise / liberté /


Posté le 12/02/2021 à 10:58

Changer l'eau des fleurs, Valérie Perrin. LGF, 04/2019. 664 p. 8,90 *****

Violette Toussaint est gardienne de cimetière dans une petite ville de Bourgogne. L'équipe des fossoyeurs, les trois frères entrepreneurs de pompes funèbres, le curé et des habitués parfois se retrouvent régulièrement dans sa cuisine et racontent des petits riens, des choses de la vie, des émotions. Elle écoute tous ses visiteurs, entretient son petit potager, change l'eau des fleurs et se rappelle son passé : sa rencontre avec Philippe Toussaint, devenu garde-barrière à ses côtés, son mariage, la naissance de sa petite Léonine, son soleil dans une vie difficile avec un mari inconsistant et infidèle...

         Née sous X, Violette est passée de famille d'accueil en famille d'accueil. Elle pense trouver un point d'ancrage quand elle rencontre le très beau et convoité Philippe Toussaint. Mais Philippe Toussaint ne cesse d'aller "faire un tour" et néglige sa jeune femme, qui reporte son affection sur sa petite fille. Elle aurait de quoi être amère, Violette, mais elle est au contraire d'une profonde humanité, malgré une vie bien dure. La rencontre avec Sacha, dont elle va prendre le poste au cimetière de Brancion-en-Châlon, est décisive et l'ancre dans une identité qu'elle ne quittera plus et lui donnera la force de continuer. Autour de ce personnage que j'ai envie de qualifier de résilient, qui aime tant l'odeur des roses, adopte chats errants et animaux orphelins après la mort de leur maître, et tient un registre détaillé des obsèques de chacun, gravite une galerie de portraits attachants – je pense notamment à Gaston, si maladroit qu'l lui est arrivé de tomber dans la fosse qu'il venait de creuser, ou évidemment à ce Julien Seul qui débarque un jour pour réaliser les dernières volontés de sa mère, qui a demandé à ce que ses cendres soient déposées sur la tombe de son amant – et se construit une histoire en patchwork dont l'unité se fait progressivement, avec même une touche de roman noir. C'est très réussi, et, ce qui ne gâche rien, écrit dans une langue fluide et élégante. On donnerait cher pour rendre visite à ses morts veillés par une telle gardienne.

 

Catégorie : Littérature française

famille / deuil / cimetière / amitié /


Posté le 12/02/2021 à 10:56

Over the rainbow, Constance Joly. Flammarion, 01/2021. 175 p. 17 € *****

Jacques et Lucie se rencontrent dans les années 60. Ils sont jeunes et beaux, cultivés, avides de voyages et de découvertes. Ils s'installent à Paris, se marient, puis ont une petite fille, Constance. Mais Jacques n'est pas heureux depuis longtemps, avant même l'arrivée de sa fille. Vivre à Paris lui permet de comprendre, puis d'accepter le fait qu'il aime les hommes. Il se décide enfin à vivre comme il l'entend, quitte Lucie et rencontre Ivan, avec lequel il va vivre durant de longues années. Le temps passe, la petite fille grandit et devient une femme. Les années 80 voient l'apparition du sida, qu'on appelait encore à l'époque le "cancer des homosexuels". Jacques n'échappe pas à la contamination et décède quelques années plus tard. Devenue cinquantenaire, l'auteur rend hommage, dans ce roman autobiographique, à un père parti trop tôt, elle raconte le manque et le deuil, la maladie et le chagrin.

Constance est toute jeune encore quand ses parents se séparent. Elle prend les choses comme elles viennent, sans porter de jugement ni de rancune envers son père alors même qu'elle voit sa mère plonger dans une profonde dépression ; elle s'attache au compagnon de son père avec un naturel assez déconcertant – il faut dire aussi qu'on ne lui explique pas grand-chose de la situation. Mais à l'adolescence, il est compliqué d'avouer à ses amis que son père est homosexuel, en témoigne la scène où c'est Ivan et non son géniteur qui vient la chercher à la fin d'une soirée, déclenchant chez la jeune fille une gêne dont elle va peiner à se remettre. Constance ne craint pas de l'avouer : si elle a accepté l'homosexualité de son père dans l'intimité avec une facilité apparente, c'est socialement plus difficile. Est-ce pour cette raison qu'elle fait preuve d'une sorte d'égoïsme quand elle s'occupe de son père malade et affaibli ? Elle raconte sans fard sa peur de la contamination, son refus d'évoquer la mort prochaine, son besoin parfois de s'éloigner de lui, son agacement quelquefois, et son regret d'avoir choisi sa jeunesse plutôt que de profiter des derniers moments. Malgré tout, une profonde tendresse émaille tout ce récit à la fois pudique et pourtant si intime, comme pour donner aux choses la possibilité d'être encore : "J'écris pour ne pas tourner la page. J'écris pour inverser le cours du temps. J'écris pour ne pas te perdre pour toujours. J'écris pour rester ton enfant."

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

homosexualité / famille / père / maladie / mort / deuil / hommage /


Posté le 01/02/2021 à 17:57

Des diables et des saints, Jean-Baptiste Andréa. L'Iconoclaste, 01/2021. 364 p. 19 € *****