Le Pays des oubliés, Michael Farris Smith. Sonatine, 01/2019. 249 p. 30 € *****

Abandonné à la naissance, Jack Boucher a vécu dans plusieurs foyers successifs, avant d'être adopté par Maryann, une lesbienne mise à l'écart par la bonne société de Louisiane. Agée et mourante, elle risque de perdre sa maison convoitée par les créanciers. Jack est déterminé à l'aider. Il survit en participant à des combats de boxe clandestins, mais il est désormais ravagé par de nombreuses séquelles et souffre d'addictions diverses. Par ailleurs il doit une forte somme d'argent à Big Mamma Sweet, qui va l'obliger à mener un dernier combat pour honorer ses dettes...

Jack a bien les 12000 dollars qu'il doit, mais une mauvaise rencontre et un accident vont lui faire perdre son argent et le contraindre à se battre. Dans l'état où il est, le combat semble perdu d'avance. Et pourtant… dans cet univers noir, très noir, Jack voit briller une lueur d'espoir.

Farris Smith fait le portrait de ces oubliés du rêve américain dont l'existence erratique s'apparente davantage à un mode de survie dans les bas-fonds de cette Louisiane si pauvre.

 

Catégorie : Romans noirs

Etats-Unis / boxe / pauvreté /

Posté le 02/05/2019 à 09:09

Denali, Patrice Gain. Le Mot et le reste, 05/2017. 260 p. 21 €

         Amateurs de grands espaces, de vie rurale et de pêche à la mouche, ce livre est pour vous. Mon père, adepte de randonnées et exerçant la pêche à la truite depuis son adolescence, l'a lu d'une traite, malgré la noirceur du récit. Au sein du Montana, Matt, 14 ans, se retrouve brusquement livré à lui-même après le décès de sa grand-mère qui l'avait adopté. Son père est mort lors de l'ascension du mont Denali, tandis que sa mère est devenue folle. Tourmenté par son frère et son comparse drogués jusqu'à l'os, Matt s'efforce de survivre dans un monde dont la rudesse n'a d'égale que la beauté des paysages. Ses ennuis s'accumulent, pourtant il résiste, et parvient à mener sa propre quête.

         La plume de Patrice Gain n'a rien à envier aux grands romanciers américains ; sa plume m'a fait penser aux romans de David Vann, où l'horreur et la nature font un drôle de ménage. Professionnel de la montagne, il a parfaitement su mettre à profit ses connaissances pour écrire ce roman noir, dont la rédemption n'est pas exclue.  

 

 
Catégorie : Romans noirs
grands espaces / drogue /

Posté le 18/01/2019 à 14:34

Chien-Loup, Serge Joncour. Flammarion, 08/2018. 476 p. 21 €

Franck et Lisa louent une maison perdue dans le Lot. Franck est très inquiet à l'idée d'être privé de réseau, tandis que Lise se réjouit de passer trois semaines au calme et en pleine harmonie avec la nature. Mais la nature est rude et ses habitants parfois inquiétants, comme ce chien-loup esseulé qui se rapproche du couple. Et le lieu est chargé d'histoire : au cours de la première guerre mondiale, un dompteur s'est installé sur la montagne avec ses lions qu'il nourrit de braconnage, au grand dam des habitants du village. Serge Joncour confronte la modernité d'un couple et une population villageoise pétrie de superstitions, et montre que la sauvagerie n'est pas toujours propre au passé ni là où l'on croit. Il insiste beaucoup sur la bestialité, celle des animaux, les fauves bien sûr, mais aussi la faune locale, et celle des hommes : dans le charnier des tranchées, dans la chasse et le comportement des viandards. En réaction, Franck et Lisa sont des agneaux que le loup risque de dévorer : vegans convaincus, ils permettent à l'auteur de tenir un discours sur la consommation de viande, repris en écho par les propos sur la sauvagerie. La nature est sauvage et belle, les hommes sont violents. C'est un peu répétitif, le récit longuet, sans grandes actions, jusqu'à ce que Franck se réveille…

Mais Joncour écrit bien, notamment lorsqu'il parle du désir, celui que la veuve du médecin mort au front éprouve pour le dompteur de lions reclus sur la montagne, et ne mérite à mon sens pas du tout le qualificatif de "roman populaire" décerné avec un dédain tout parisien par les critiques littéraires du Masque et la Plume sur France Inter, qui ont la dent plus dure et les griffes plus acérées que les fauves tenus en cage par le dompteur allemand.

 

 
Catégorie : Roman noir
guerre / superstitions /

Posté le 18/01/2019 à 14:22

Le poids du monde, David Joy / Trad. de l'anglais. Sonatine, 08/2018. 310 p. 21 € ****

Thad Broom et Aiden McCall sont amis depuis l'enfance. Après s'est battu comme soldat en Afghanistan, Thad revient dans son village natal des Appalaches, et s'installe dans une vieille caravane près de la maison de sa mère avec laquelle vit désormais Aiden. Il est profondément marqué par les atrocités qu'il a vues ou commises et consomme de la méthamphétamine avec Aiden. Alors qu'ils rendent visite à leur dealer, celui-ci se donne la mort. Ils se retrouvent soudain avec une grande quantité de drogue et d'argent dans les mains. Thad en profite pour tenter de séduire des filles tout aussi accros que lui, tandis qu'Aiden est bien décidé à écouler la meth auprès d'un autre dealer. Les choses vont mal tourner pour les deux hommes...

Un roman noir, très noir, dans lequel les deux hommes se retrouvent embarqués dans une spirale de l'horreur et de la violence. Victime du syndrome de stress post traumatique, Thad est devenu entièrement dépendant à une drogue qui l'empêche de dormir et de retrouver le cauchemar de la guerre au Moyen-Orient. S'il parvient au début, grâce à la présence d'Aiden, à retrouver un semblant de vie normale, la mort de son chien va le faire basculer dans une folie qui s'ancre bien avant sa période militaire. Aiden, qui lui doit d'avoir échappé au foyer où on voulait le placer, ne peut rien faire d'autre que de le suivre, et se retrouve pris dans la spirale de la vengeance. Il y a un mélange d'écœurement et de fascination à voir les mâchoires du piège se refermer implacablement sur Thad et Aiden. Seule lueur dans le crépuscule où s'enfoncent irrémédiablement les deux hommes, la présence d'April, la mère de Thad. Elle n'a connu que le pire de l'existence : violée, stigmatisée, mère trop jeune, mariée à un homme violent qui a heureusement fini par mourir, lui laissant en héritage une maison et deux hectares et demi de terrain, elle ne vit que dans l'espoir de vendre sa maison et son terrain pour se faire une nouvelle vie, ailleurs. Récit noir, efficace, à la mécanique aussi implacable que l'obscurité qui vient envahir le terrain d'April, lorsque le soleil bascule derrière la montagne.


 

Catégorie : Romans noirs

Etats-Unis / drogue / moeurs /

Posté le 18/01/2019 à 14:06

Posté le 30/10/2018 à 16:38

Pleasantville, Attica Locke. Gallimard, 12/2017 (Série noire). 513 p. 22 €

       Houston, 1996. La campagne pour les élections municipales bat son plein. Des bénévoles font du porte-à-porte pour rallier les habitants à l'un des deux candidats en lice, Sandy Wolcott, district attorney, et Axel Hathorne, représentant de la communauté afro-américaine, notamment dans le quartier de Pleasantville. C'est justement dans ce quartier qu'Alicia Nowell, 17 ans, disparaît. Malgré les dénégations de Wolcott, il semble que la jeune fille travaillait pour son l'équipe. Jay Porter, un avocat désespéré depuis la mort de sa femme un an plus tôt, qui a représenté les habitants de Pleasantville dans un procès intenté contre une société chimique, se retrouve malgré lui plongé dans cette affaire : en effet, lorsque l'on retrouve le corps d'Alicia, Neal Hathorne, neveu du deuxième candidat et son directeur de campagne, se retrouve accusé du meurtre. Jay, qui comptait petit à petit se retirer des affaires, se voit confier la défense du jeune homme…

         Coups bas, manipulations, mensonges, intimidations, ce roman noir nous fait entrer dans un monde glauque où tout est permis, tant l'enjeu est grand – dans la foulée de ces élections municipales se profilent les présidentielles de 2000. Le meurtre de la jeune fille est associé à deux autres meurtres perpétrés trois ans plus tôt et qui n'ont jamais été élucidés, et les deux candidats semblent n'avoir aucun scrupule à l'utiliser à leur profit. Jay Porter, qui porte la blessure encore à vif de la perte de sa femme, et tâche d'élever seul ses deux enfants, découvre petit à petit les dessous de la politique locale : avec sa secrétaire qui mitonne des haricots rouges dans le bureau, et l'aide d'une amie journaliste, il mène sa propre enquête. Abandonné par les habitants de Pleasantville qui lui reprochent, bien qu'il ait gagné leur procès, de ne pas s'être suffisamment battu puisqu'ils n'ont pas touché le moindre dollar après le jugement, il s'obstine, au nom d'une probité qui tranche avec le machiavélisme ambiant. Il en devient presque lumineux dans sa recherche de la vérité, qui lui permettra enfin de faire son deuil.

        Un roman noir qui emmène le lecteur dans les arcanes du système électoral américain. Leur complexité peut perturber un lecteur français, ainsi que la multitude de personnages secondaires. Une lecture parfois fastidieuse donc, même si j'ai été sensible au personnage de Jay Porter. A signaler, une belle traduction dépouillée d'anglicismes et assez littéraire.

 

Roman lu dans le cadre du Prix des Lectrices de Elle

 

 

Catégorie : Romans noirs

Etats-Unis / politique /

Posté le 07/03/2018 à 17:10

Les chemins de la haine, Eva Dolan. Liana Levi, 01/2018. 443 p. 22 €

         Le cadavre carbonisé d'un homme est découvert dans l'abri de jardin des Burlow, dans la ville de Peterborough. Zigic, le responsable de la section des crimes de haines, mène l'enquête avec son équipe. Très vite, la victime est identifiée : il s'agit d'un travailleur polonais, Jaan Stepulov. Accompagné de Mel Ferreira, Zigic plonge alors dans le monde de l'immigration et du travail clandestin, où les hommes sont exploités et parfois même réduits en esclavage par des entrepreneurs sans scrupules…

         Si la culpabilité des Barlow semble acquise, l'enquête n'échappe pas aux fausses pistes. Mais au-delà du récit policier, c'est davantage le drame de l'immigration, la crise économique et l'esclavage moderne qui sont abordés. Polonais, slovaques, estoniens, souvent entrés illégalement sur le territoire britannique, ces migrants n'ont d'autres choix que de se plier aux règles qu'on leur impose, les hommes deviennent ouvriers 12 heures par jour sur des chantiers où leur vie vaut moins que le matériel, tandis que les femmes sont contraintes à la prostitution. Par ailleurs le récit fait la part belle aux personnages hauts en couleurs, notamment Mel Ferreira, sergent d'origine portugaise, passionaria des droits de l'homme, qui lutte contre sa colère face aux préjugés et au racisme ordinaire. Un bon polar, qui fait découvrir au lecteur le quotidien d'une ville moyenne d'Angleterre, et le travail d'une brigade aux moyens très limités.

 

Roman lu dans le cadre du Prix des Lectrices de Elle


Catégorie : Romans noirs

social / immigration / Grande Bretagne /

Posté le 15/02/2018 à 14:01

Nulle part sur la terre, Michael Farris Smith. Sonatine, 08/2017. 362 p. 21 €

Maben fuit. A pied sur les routes de la Louisiane, avec sa petite fille de 6 ans, elle fuit la violence des hommes, la drogue et la faim. Une nuit, alors qu'elles passent la nuit dans un motel, elle est arrêtée par un policier qui la prend pour une prostituée et l'emmène avant de la violer. Elle tue l'homme avec son arme de service et s'enfuit. Ce même jour, Russell sort de prison après avoir purgé une peine de onze années d'emprisonnement pour avoir provoqué un accident où un jeune homme est mort. Il est aussitôt accueilli et rossé par les deux frères de la victime, bien décidés à se venger. Ces deux paumés se rencontrent alors que Maben est en pleine cavale. Russel va lui venir en aide, bien malgré lui…

Que de violence dans cette campagne américaine où l'on boit énormément, on se bat et on règle ses comptes ! Seul endroit de pureté, la maison de Mitchell, le père de Russell, qui partage désormais sa vie avec Consuelo, une jeune femme mexicaine qu'il a tirée de l'esclavage moderne où elle se trouvait, où la petite fille de Maben apprend à pêcher le poisson-chat, et où, dans le jardin, trône une statue de la Vierge que Consuelo vient saluer chaque soir. C'est autour d'elle que se retrouvent, finalement, ces cinq personnages formant une drôle de famille dont on espère qu'enfin, ils vont connaître la paix.

Hasard, fatalité, nécessité ? La vie, qui a parfois de ces curieuses coïncidences, réunit une deuxième fois ces deux personnages, pour leur faire traverser ensemble de nouvelles épreuves. L'histoire est âpre et cruelle, portée par une langue qui ignore les conjonctions et abuse des "et". L'effet de répétition paraît au début un peu lassant et facile, mais ce choix provoque un effet de réel : on y est, on y croit, et l'on ne peut que souhaiter que Russell, qui certes a payé cher sa nuit d'ivresse il y a 11 ans, trouve là l'occasion de se racheter, et fasse preuve d'une sorte de rédemption.

         Roman lu dans le cadre du Prix Littéraire des Lectrices de Elle édition 2018.

 

 

Catégorie : Romans noirs

Etast-Unis /

Posté le 09/10/2017 à 19:33

Le monde à l'endroit, Ron Rash. Le Seuil, 08/2012. 281 p. 19,50 €

         Travis Shelton, 17 ans, amateur de pêche à la truite, découvre une plantation de cannabis. Il en dérobe quelques plants, qu'il va revendre à Leonard, un ancien prof licencié suite à un meurtre, et devenu dealer. Mais il se fait surprendre par le propriétaire du champ, Toomey, qui le punit en lui sectionnant le tendon d'Achille. A son retour de l'hôpital, Travis quitte le logement familial et son père avec lequel il ne s'entend pas, pour se réfugier chez Leonard. Celui-ci accepte de le loger et entreprend de l'aider à passer le GED, un examen qui pourra lui permettre de poursuivre des études. Il découvre petit à petit l'histoire du comté où, lors de la Guerre de Sécession, a eu lieu un massacre épouvantable perpétré par les Confédérés, dans lequel l'aïeul de Leonard semble impliqué…

         Travis mûrit : d'adolescent consommateur de bière et de cannabis, il devient un homme. Autour de lui, trois hommes, son père autoritaire, le cruel Toomey et l'ancien prof déchu, vont concourir plus ou moins volontairement à le rendre responsable. En se documentant sur cet épisode atroce de la guerre de Sécession, il lève de lourds secrets qui vont précipiter sa formation et le conduire à tout risquer pour connaître la vérité. Un récit qui met en avant à la fois l'évolution du protagoniste, et l'histoire des Etats-Unis.

 

 

Catégorie : Romans noirs

Etast-Unis / grands espaces / initiation /

Posté le 11/08/2017 à 18:49

Les larmes noires sur la terre, Sandrine Collette. Denoël, décembre 2016 (Sueurs Froides). 334 p. 19,90 €

         Moe vit à Haïti. Jolie, souriante, elle rencontre Rodolphe, qui lui propose de rentrer avec elle à Paris. Elle a vingt ans, et découvre la France pavillonnaire, la pluie, la misère, le mépris, les humiliations, les coups. Au bout de six ans, et devenue maman d'un petit garçon, elle s'enfuit, et s'installe chez une amie, laquelle lui fait comprendre assez vite qu'elle l'encombre. Les voilà à la rue, son petit et elle, et bientôt amenés de force dans un centre d'accueil pour SDF, "La Casse". En effet, le centre est installé dans une ancienne casse automobile, où chaque personne est logée dans un véhicule hors d'usage. Moe a la chance d'être installés dans un quartier de cinq femmes, dirigé par Ada, la vieille afghane qui grâce à ses remèdes est respectée par tous, et fait régner entre elles la solidarité et l'amitié. Elle y trouve une relative sécurité, un moyen de survivre avec son fils, et monte le projet de partir dès qu'elle aura pu mettre de l'argent de côté pour son billet de retour en Haïti. Mais on ne quitte pas La Casse si facilement : le droit de sortie est de 15000 euros par personne, et le salaire de misère que gagne Moe aux travaux des champs ne lui permettra jamais de réaliser son rêve. Elle va devoir trouver d'autres moyens…

         C'est une histoire dure que celle de Moe et de ses cinq compagnes d'infortune. Chacune à son tour raconte son propre chemin qui l'a conduite jusqu'à La Casse. Aucune n'échappe au sordide, ce qui rend sans doute leur complicité et leurs rires, malgré le terrible quotidien dans cette décharge à ciel ouvert, si poignants. Ces femmes survivent dans un monde hostile, glanent de l'argent, se débrouillent pour échapper à la convoitise des hommes et à la cupidité des gardiens, au milieu de la corruption et des trafics en tout genre, en tâchant de garder une sorte de moralité qui les sauve de la dépravation complète. Sauf Moe qui, entraînée par Nini-Peau-de-Chien, découvre le moyen de gagner un peu plus et, par là, de se rapprocher de la liberté. Elle va le payer cher.

         L'histoire est dure donc, illustrée par certaines scènes à la limite du soutenable. C'est cru, comme le style de Sandrine Collette : les phrases se télescopent comme les pensées des personnages, c'est violent, rapide, haletant parfois, doux pourtant quand Ada, Jaja, Nini, Poule, Marie-Thé et Moe boivent le thé à la menthe autour de le feu de camp. Ames sensibles,  oubliez à la lecture toute la littérature des bons sentiments qui n'ont pas de place dans le monde de La Casse, sauf entre ces femmes menées par la vieille Ada, personnage angulaire de ce récit.

 

Catégorie : Romans noirs

mœurs / social / amitié /

Posté le 17/05/2017 à 09:03

Garden of love, Marcus Malte. Gallimard, 08/2016 (Folio Policier). 342 p. 7,70 €

        Alexandre Astrid, flic paumé et solitaire, reçoit par la poste un curieux manuscrit, dont le titre est emprunté à un poème de William Blake, qui réveille en lui des souvenirs de sa vie passée. En effet, il y découvre racontée sa propre vie, ses échecs, ses blessures, mais aussi d'autres vies de personnages réels ou imaginaires, un assassin qu'Astrid a traqué, des doubles de lui-même, dans un puzzle pervers qu'il n'a d'autre choix que de résoudre…

         Il faut du temps au lecteur pour identifier les différents personnages en présence, car il n'y a aucun signe distinctif, l'emploi de la première personne est constant, si bien que l'on s'aperçoit tardivement de cette mosaïque de récits qui n'ont pas lieu à la même époque, mettent en scène de nombreux personnages et sont pour certains complètement fictifs ou fantasmés. On pourrait même parler de roman schizophrène, aux effets de confusion voulu, jusqu'à ce que de petits détails permettent de démêler le vrai du faux, et une résolution un peu mélancolique qui nous ramène à la vie d'Alexandre Astrid.

C'est bien fait, déroutant, difficile, et sans doute une deuxième lecture permettrait-elle d'en apprécier la construction.

 

Catégorie : Romans noirs

initiation /

Posté le 26/04/2017 à 14:31

Hugo Boris. Police. Grasset, 08/2016. 185 p. 17,50 €

Ils sont trois flics. Virginie, jeune maman enceinte de son collègue, qui a prévu d'avorter le lendemain, Aristide, beau parleur et amant de Virginie, et Erik, le chef d'équipe un peu tatillon et solitaire. On les appelle pour une mission inhabituelle : il s'agit d'escorter un "retenu", un étranger clandestin, jusqu'à l'aéroport Roissy-Charles de Gaulle où on le mettra dans un avion pour le reconduire dans son pays, le Tadjikistan. Au cours du trajet Virginie, complètement déstabilisée par son drame personnel, ouvre le dossier du retenu : torturé et battu à mort, il a quitté son pays à pied, espérant trouver refuge en Europe. Toutes ses convictions sont remises en cause : accomplir sa mission, c'est envoyer cet homme à une mort certaine....

Belle surprise que ce roman que j'avais mis de côté avec la certitude sans fondement qu'il n'allait pas me plaire. C'est pourtant l'inverse qui s'est produit : dès les premières pages, on est séduit par le choix de l'auteur de raconter son récit uniquement au travers du prisme de chacun de ses trois personnages. C'est Virginie qui ouvre l'histoire, alors qu'elle est en plein bouleversement intime, en se rappelant des scènes terribles de son métier : "Elle a su surnager tout cela parmi les mille tâches ingrates qui forment son ordinaire, elle est allée perdre sa tranquillité d'âme dans les mauvais lieux, obligée de vivre au-dessus de l'étonnement, de tout connaître du pire de l'existence, pour un salaire à peine décent, et elle se demande toujours comment elle n'a pas les yeux sales, stupéfaite qu'ils n'aient pas conservé, dans leur profondeur, le pâle reflet de la misère." Les mots sont justes, les phrases rythmées, l'histoire terriblement réaliste, et le présent de narration ne donne pas l'effet de distanciation habituel. L'aventure personnelle de ces quatre personnages, puisqu'aux trois policiers il faut ajouter Asomidin Tohirov, cet homme tétanisé de peur qu'on ramène à la frontière et à ses tortionnaires, ne laisse pas indifférent en ce sens qu'elle pointe la logique cruelle de la loi auquel doivent obéir ces trois fonctionnaires de l'Etat que leur morale ce soir-là ne pourra que réprouver, qui vont s'élever contre l'implacable, et ne se sortiront pas indemnes de ces quelques heures tendues à la rupture.

Outre le drame épouvantable des reconduites à la frontière des "retenus" politiques, le roman donne également une vision du métier de gardien de la paix loin des clichés machistes et manichéens : ni bons ni mauvais, ces hommes et ces femmes font leur métier, et certains ne sont pas épargnés par les doutes. Au vu du nombre de personnes qu'il remercie, l'auteur a dû fournir un gros travail de documentation, ce qui contribue à donner à son récit un aspect si réaliste.


 

Catégorie : Romans noirs

Immigration / police /

Posté le 15/01/2017 à 18:20