2022/60 Une nuit après nous, Delphine Arbo Pariente. Gallimard, 06/2021.247 p. 19 € ****

         "Je m'appelle Mona, j'ai quarante-six ans, je suis en couple avec Paul depuis douze ans, j'ai trois enfants dont deux d'un précédent mariage, et il y a quelques mois j'ai rencontré Vincent." Voilà l'incipit – ou presque – de ce roman qui traite de l'adultère. Encore, pourrait-on penser à la lecture des premières pages du roman, sauf que ce thème éculé est mis en lien avec la relation de Mona avec son père, que l'on va découvrir au fil de ses conversations avec Vincent. Lui, c'est son prof de yoga, marié et heureux en couple, qui vient depuis l'Ardèche trois jours par semaine à Paris donner ses cours. Mais ce qui attire Mona, et ce qui délie sa langue et lui permet de dire ce qu'elle a toujours tu, c'est cette enfance cabossée qu'ils partagent. C'est d'abord Vincent qui s'épanche, raconte la mort du père et l'abandon de ses rêves de compositeur. Alors, Mona peut se libérer, poser "ce fardeau, cette fiction [d'elle-même qu'elle] traîne comme un vieux chiffon d'enfance". Elle dit ce père dont le souvenir la hante encore, qui "surgit comme un platane", dont elle sent encore l'odeur de tabac froid. Un père que la pauvreté a conduit à utiliser sa fille pour voler dans les supermarchés, à aller dans des restaurants pour se faire établir de fausses notes de frais. Mona s'est appliquée, que n'aurait-elle pas fait pour obtenir un peu d'amour de ce père maltraitant et abusif ? Jusqu'à ce matin de la naissance de son petit frère, qui vient faire basculer le lien dans l'horreur.

         Malgré quelques maladresses dans un style volontairement très imagé – le "cœur braqué comme un distributeur de billets" m'a laissée pantoise -, ce récit fait mouche. Parce qu'il a quelque chose de lumineux, à travers l'attirance et le partage de ces deux êtres qui ne veulent ni ne peuvent bouleverser la vie qu'ils ont construite, mais dont la rencontre a permis de panser les blessures. 

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

couple / adultère / traumatisme / deuil /


Posté le 24/06/2022 à 11:33

2022/59 Saint Jacques, Bénédicte Belpois. Gallimard, 03/2021. 160 p. 14 € *****

         La mère de Paloma vient de mourir, lui laissant en héritage une vieille maison au fin fond des Cévennes. Qu'en faire, se demande Paloma qui n'a de douceur que pour sa fille Pimpon et a souffert du désamour profond de celle qu'elle n'a jamais pu appeler autrement que par son prénom, Camille. L'héritage s'accompagne d'un cahier que Paloma va lire quand elle arrive au village. Elle découvre une ancienne magnanerie délabrée, mais une vue superbe sur les montagnes. Contre toute attente, elle décide de s'y installer et de la retaper tout en exerçant comme infirmière libérale. Un an plus tard, un couvreur vient établir un devis : c'est Jacques, à qui très vite Pimpon donne du "saint". Et voilà que Paloma sent son corps s'échapper.

         Après Suiza, Bénédicte Delpois s'attache à une femme mûre, indépendante, que la vie n'a pas épargnée, et qui vit, au milieu des Cévennes, un deuxième printemps. On y retrouve, comme dans son premier roman, la langue précise, affûtée et vive, l'humour, notamment à travers les piques de Pimpon, et les personnages parfaitement campés, pour lesquels on ne peut qu'éprouver de la tendresse. Enfant mal aimée, maternité précoce, accident, le danger était grand de sombrer dans le pathos mais sous son apparente simplicité ce récit se joue des pièges romanesques et se clôt sur un dénouement parfaitement raccord.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

montagne / famille / maternité / deuil /


Posté le 24/06/2022 à 11:32

2022/55 Le livre de Neige, Olivier Liron. Gallimard, 12/2021. 227 p. 19 € ****

L'auteur rend hommage à sa mère, Maria Nieves, dite Neige. Fuyant le régime de Franco, les parents de Neige arrivent en France à la fin des années 30 et s'installent dans un bidonville à la Plaine-Saint-Denis, au milieu d'immigrés de nationalités diverses. Maria est scolarisée et s'avère être une excellente élève, mais elle subit une forte discrimination à cause de ses origines espagnoles. Elle fait preuve cependant d'une grande volonté, aidée par ses nombreuses lectures. Passionnée par les mathématiques, elle va parvenir à poursuivre ses études. Elle va rencontrer Gabriel, amoureux des fractales, et l'épouser. Le 27 mars 19987 naît Olivier.

Fin de la première partie et du récit des origines. Place ensuite à la relation mère-fils, et à cet amour profond que l'enfant voue à sa mère. Une mère qui ne devait pas être toujours facile à vivre, investie dans son métier d'enseignante et son engagement écologique, éternelle révoltée, farouche indépendante. Olivier Liron fait le portrait d'une femme et d'une mère, et raconte aussi ses origines espagnoles à travers le personnage de sa grand-mère Carmen. Il y a dans ce récit très personnel et pourtant pudique une très grande tendresse à laquelle on est forcément sensible.

 

Catégorie : Littérature française

Espagne / migrants / misère / lecture / mère / famille / 


Posté le 06/06/2022 à 18:48

2022/52 Aulus, Zoé Cosson. Gallimard, 09/2021 (L'Arbalète). 107 p. ****

         La narratrice a huit ans quand elle arrive pour la première fois dans ce petit village des Pyrénées. Et puis elle en repart, quelques années après. Entre temps, elle a découvert le village et ses habitants, elle a parcouru les sentes et gravi des pentes, elle a vu passer l'hiver, fondre la neige et refleurir les jonquilles. Elle raconte, par petites touches, ce qu'elle apprend d'Aulus : sa splendeur passée d'ancienne station thermale et le Grand Hôtel de Paris acheté par son père, mangé par la pourriture et où il entasse une invraisemblable collection d'objets disparates ; ses habitants dont elle fait le portrait : Marie l'épicière revêche, Nicole et ses chevaux, les manies de Perce-neige, Pierre le chanteur, les deux Paul, René l'artiste de la nature ; ses montagnes qui enserrent le village et le maintiennent l'hiver dans une pénombre quasi permanente. Petit-à-petit Aulus se dessine et s'affirme, avec un peu d'humour, un peu de gravité, se crée une place dans l'imaginaire du lecteur. En contrepoint, la description de photos de l'époque des bains vient ancrer le village dans son histoire. Des raisons pour lesquelles la narratrice et son père finissent par quitter le village, on n'en saura rien ou presque. Mais quand le camion s'éloigne, reste la trace tangible de ce séjour en montagne, comme une photo que l'on glissera dans les pages d'un livre, en fidèle marque-page de ses prochaines lectures.

 

Lu dans le cadre des "68 premières fois".

 

Catégorie : Littérature française

montagne / village / peinture / père /


Posté le 06/06/2022 à 11:46

2022/51 Le parfum des cendres, Marie Mangez. Finitude, 2021. 237 p. 18,50 € ****

         Alice rédige une thèse consacrée aux thanatopracteurs. Elle observe le travail des professionnels, les interroge sur leur pratique, ignorant encore où la mènera son travail. Cette fois, elle accompagne Sylvain Bragonard, qui la désarçonne par son caractère taiseux et ronchon. Elle ne se laisse cependant pas intimider, et s'étonne de sa capacité à dépeindre le caractère des défunts grâce aux odeurs subtile qu'il perçoit quand il leur prodigue les derniers soins.

         Il a beau avoir un nez, il n'est décidément pas d'un abord facile, Sylvain, et il n'y a bien que lorsqu'il décrit les parfums qu'il devient un peu loquace. Alice a deviné, et nous aussi, que l'homme cache derrière sa rudesse un traumatisme qu'il soigne à coups de vinaigre qu'il boit par verres entiers et par une hygiène maniaque. Alice, elle, ne connait rien aux odeurs, mais elle adore la musique. Dans le genre éclectique, qui ne craint pas de passer de Janis Joplin à Aznavour, de Cloclo à Léonard Cohen, elle se pose et s'impose, quitte à malmener cet homme renfermé qui va bien finir par s'ouvrir. Ce roman, qui traite d'un sujet original et peu exploré, à part dans la série Six Feet Under, fait la part belle aux parfums dont l'auteur semble avoir une solide connaissance. C'est le plus d'un roman auquel je reprocherai cependant des parties psychologiques un peu trop explicatives, qui brident l'imagination du lecteur.

 

Lu dans le cadre des "68 premières fois".

 

Catégorie : Littérature française

mort / deuil / parfum / odorat /


Posté le 06/06/2022 à 11:45

2022/48 Kasso, Jacky Schwartzmann. Le Seuil, 02/2021. 214 p. 18 € ****

Jacky Toudic rentre dans sa région d'origine, en Franche-Comté, pour s'occuper de sa mère atteinte d'Alzheimer, dont il va falloir payer la pension en EHPAD. L'occasion aussi pour lui de se mettre un peu au vert. En effet Jacky exerce un métier bien particulier : il est le sosie parfait de Mathieu Kassovitz, et il profite de sa ressemblance pour monter des arnaques qui lui ont fourni un joli pécule qu'il a placé sur des comptes au Luxembourg. … Jacky retrouve ses anciens potes et rencontre Zoé, une jeune avocate qui va le convaincre de monter une gigantesque escroquerie…

Les copains de Jacky le convient à leurs apéro-morgue où officie Le Parrain, légiste de son état, qui conserve des grands crus dans un tiroir mortuaire réglé à la température idéale de 12 degrés ; y participent également Yann, qui fait la statue de la liberté sur son skate dans les rues et ne retire jamais son costume, et Elder, nouvelle recrue, mystique corse et complotiste jusqu'à l'os. Tout le monde se retrouve pour boire dans des gobelets en plastique en trinquant à la santé du dernier client du légiste, un acteur de porno décédé d'une crise cardiaque. Pendant ce temps, la mère, ancienne agrégée de philo, reste persuadée que Nagui est son fils et prend Jacky pour son médecin à qui elle demande de lui prescrire du cannabis. Lui, il peaufine son arnaque à La Haine 2. Un récit désopilant, qui pique et tape sur tous les milieux sociaux, des bobos au quidam de Besac, truffé de scènes loufoques et de personnages qu'un grand sens moral n'étouffe guère, mais aussi, derrière l'humour, un œil acéré sur la société contemporaine, l'inhumanité des EPHAD et les probables souvenirs d'un auteur qui a donné son propre prénom à son protagoniste. C'est méchant, irrévérencieux et drôle à souhait.

 

Catégorie : Littérature française

Besançon / arnaque / cinéma / amitié /


Posté le 06/06/2022 à 11:42

2022/47 La décision, Karine Tuil. Gallimard, 01/2022. 296 p. 20 € ****

Palais de justice, mai 2016. Alma Revel est juge antiterroriste. Elle doit se prononcer sur le jugement d'un homme de retour de Syrie, suspecté de terrorisme d'islamisme radical. La tâche est d'autant plus compliquée que, mariée, elle a pour amant l'avocat qui représente le prévenu. Elle est en plein dilemme professionnel et personnel...

Alma doit décider : condamner Abdeljalil Kacem à la réclusion préventive, au risque de réduire à néant sa vie, ou avoir foi dans son repentir ? Finir par divorcer, et s'investir dans sa nouvelle relation, ou y renoncer par déontologie ? Décider, c'est choisir, trancher, donc écarter l'une des deux solutions. Sans que jamais on ne soit sûr d'avoir fait le bon choix. C'est le fil conducteur de ce roman dont le titre, au singulier, pointe exactement la problématique. Choisir, c'est prendre des risques. Avec des conséquences qu'on est incapable de mesurer sur le moment. Alma nous emmène dans ses doutes et ses interrogations face au discours du supposé djihadiste, et nous fait découvrir le quotidien d'un juge antiterroriste, les pressions, la surveillance policière, le poids des responsabilités, le délicat équilibre à trouver entre méfiance et empathie face au prévenu. Un hommage assumé à ces agents de la justice et un roman ancré dans le réel, passionnant malgré un rebondissement final un peu attendu.

 

Catégorie : Littérature française

justice / terrorisme / famille / couple /


Posté le 06/06/2022 à 11:40

2022/44 Les silences d'Ogliano, Elena Piacentini. Actes Sud, 01/2022. 204 p. 19,50 € *****

Un petit village, quelque part en Corse. Alors qu'on vient tout juste d'enterrer le vieux Lenzani que tout le monde détestait, le baron Delezio a organisé une grande fête en l'honneur de Raffaele, l'héritier de la famille, pour célébrer la fin de ses études secondaires. Toute la population est réunie pour l’occasion, dont Libero Solimane, amoureux de la jeune femme du baron, et camarade de Raffaele. Mais les festivités sont interrompues par un drame : le corps de la vieille Herminia est découvert dans la chapelle du Palazzo. Le lendemain, Rafaele disparait, etLibero aperçoit des cavaliers emportant un corps dans le massif de l'Argentu. Il décide de les suivre. Les heures qui vont s'enchaîner vont bouleverser son existence et sa vision du monde…    

         Roman d'apprentissage, ce récit est remarquable à plusieurs titres : dans sa construction dramatique inspirée des tragédies antiques, dont la montée en tension est remarquablement maîtrisée, dans la dimension psychologique des personnages, et dans la présence d'une nature aussi dure qu'elle est splendide. Le tout servi par une plume belle et précise. En contrepoint du récit d'autres personnages prennent la parole, morts ou vivants, dont la voix ajoute à la tension progressive, révélant des secrets mortifères. Caché dans la grotte, Libero les découvre en même temps qu'il s'éveille à l'amour et à la sexualité. A Ogliano, on se tait et on fait bonne figure, et si comme Libero et Rafaele on essaie de briser des tabous, il faut le faire en toute discrétion, sans que rien ne transpire jamais. Il est vain de vouloir lutter contre eux et contre le déterminisme social, et Rafaele le sait trop bien, qui a pour livre de chevet Antigone de Sophocle. Mais on peut essayer.

 

Catégorie : Littérature française

Corse / village / secret / famille / initiation / amour / vengeance /


Posté le 06/06/2022 à 11:37

2022/43 Les méduses n'ont pas d'oreilles, Adèle Rosenfeld. Grasset, 01/2022. 237 p. 19 € ***

Louise est presque entièrement sourde. Elle parvient à percevoir quelques sons de l'oreille droite, et à lire sur les lèvres, grâce à son sonotone, mais elle s'épuise à fournir tant d'efforts pour pouvoir encore communiquer. On lui propose de l'équiper d'un implant. L'opération est lourde et les conséquences non négligeables...Adèle hésite. Certes, elle pourra ainsi rejoindre le monde des entendants. Mais cela signifie aussi qu'elle va abandonner un univers certes handicapant mais familier, et verra son mode de vie profondément modifié. Le choix n'est pas simple...

Comment décrire un son, surtout quand on ne veut pas l'oublier et qu'on n'entend plus ? Louise a fabriqué un herbier sonore. Chaque bruit y est consigné, avec des comparaisons imagées et beaucoup d'humour : ainsi les oignons frits dans l'huile sont-ils décrits comme un "conciliable de lapins ivres" ; l'orage est une "calotte glaciaire sur le feu", la grêle une "avalanche de dents de lait et les feuilles mortes une "mâchoire qui mâche des mouches séchées". Mais cette compilation est impuissante à enrayer l'inéluctable progression de sa surdité, qui s'accompagne d'étranges compagnons qui viennent hanter son quotidien : Cirrus d'abord, un chien parfois agressif, puis un poilu alcoolique et cocaïnomane, et enfin une botaniste qui recense des plantes "miraginaires", des êtres qu'elle est seule à voir, à l'exception d'un spécialiste en hétérogenèse, qui identifie ces personnages comme des fantômes traumatiques dont Louise doit se défaire.  Pour nous faire entrer dans l'univers des sourds, Adèle Rosenfeld a choisi de faire un récit extrêmement imagé, presque poétique parfois. Cette intention contraste d'ailleurs avec le prosaïsme du monde du travail que découvre Louise, qui a décroché un job dans une mairie et affronte l'incompréhension, la pitié puis le rejet des entendants. Un premier roman original, déconcertant, qui possède d'indéniables qualités, mais dont la construction narrative un peu confuse rend la lecture laborieuse.

 

Catégorie : Littérature française

surdité / chirurgie / implant / peur /


Posté le 09/05/2022 à 18:02

2022/41 Numéro deux, David Foenkinos. Gallimard, 12/2021. 235 p. 19,50 ***

C'est l'histoire d'un jeune garçon nommé Martin Hill, qui vit à Londres, de père anglais et de mère française, qui se séparent. Nous sommes en 1999, le casting pour l'adaptation cinématographique de Harry Potter démarre. Le père de Martin, accessoiriste sur le tournage d'un film dirigé par le futur réalisateur d'Harry Potter, emmène son fils pour y faire de la figuration. Martin, à cause de sa ressemblance avec le héros de la saga, est remarqué par le réalisateur, qui lui fait passer des essais. Au final, il est en compétition avec David Radcliffe, et c'est ce dernier qui sera finalement retenu. Martin va ruminer son humiliation.

C'est donc l'histoire du numéro deux, celui qui n'a pas été choisi. Celui à qui on a préféré un autre, et qui va devoir vivre avec ce ratage. Quand on tombe de cheval, il faut aussitôt remonter. Martin n'y parvient pas. Son échec est une véritable obsession dont il ne peut se défaire tant tout le succès mondial de la saga lui rappelle sans cesse son échec. Comment échapper aux affiches, aux campagnes de promotion, aux piles de livres mis en avant dans les librairies ? La blessure reste si béante qu'un seul tome de Harry Potter au pied du lit de sa première petite amie le fait fuir à toutes jambes. Non sans un certain humour, David Foenkinos nous raconte les tentatives désespérées de Martin pour échapper à la pottermania et pour exister. Le récit nous fait également découvrir les coulisses de la parution du premier tome des aventures du sorcier le plus célèbre de la planète, et du tournage de son adaptation. Il ravira les fans de la saga. Les autres apprécieront, ou non, le catalogue de célébrités et le surf sur la vague du succès de J.K.Rowling.

 

Catégorie : Littérature française

cinéma / acteur / échec / jalousie / succès / best seller /


Posté le 09/05/2022 à 17:59

2022/39 Porca miseria, Tonino Benacquista. Gallimard, 01/2022. 193 p. 17 € *****

Elena et Cesare arrivent en région parisienne dans les années 50 avec leurs enfants, sauf Tonino, qui naitra en France. "Porca miseria, porco Dio !" crie le père quand il a bu, tandis que la mère se désole de la "rouiiiina" dans laquelle elle se trouve depuis qu'elle a changé de classe sociale en épousant un Benacquista. L'auteur raconte son enfance au sein de cette famille où l'on parle un sabir fait du ciociaro, dialecte parlé dans la région du Latium et de mots italiens francisés, auquel ils mêlent des termes français ; il raconte son envie grandissante d'écrire, au point de transformer ses devoirs de sciences en rédactions diversement appréciées par ses professeurs. Pourtant, il ne parvient pas à lire, à l'exception des Chroniques martiennes et de Cyrano de Bergerac. Jusqu’à ce qu'un jour, l'école lui impose Une vie de Maupassant. "Je sens déjà poindre le devoir d'admiration, car tout ce que je vais lire sera vrai, juste, brillant, panthéonisé, incontestable. Une vie, c'est long. 448 pages. Une mort aurait été un meilleur titre." La lecture est pour le moins fastidieuse, le lecteur bien trop critique pour se laisser prendre par l'histoire. Et voici soudain que le miracle opère, qu'un rebondissement emmène l'adolescent tout juste là où Maupassant voulait le conduire. Ces quelques pages valent tous les Que sais-je et les corpus d'analyse, tandis que cette lecture va faire de Tonino un lecteur, et bientôt un auteur.

D'une plume alerte, drôle, tendre aussi, Benacquista nous livre un récit très personnel et sans fard dans lequel il narre l'alcoolisme de son père et son agoraphobie dont il a eu tant de mal à se défaire. On sent le plaisir que prend ce "fabricant de fictions" comme il se nomme à raconter ses souvenirs familiaux ou d'école, à réinventer la vie de ses parents en leur écrivant un autre destin. Et, aussi, à parler de l'art d'écrire. "La fiction, c'est du rêve fait main. […] C'est un stylo et un bloc-notes, une phrase qui en appelle une autre, à condition de tenir en place et de n'avoir rien de mieux à faire. Ecrire n'autorise aucune exhibition de l'égo ni ne procure de satisfaction immédiate ; on ne s'asperge pas de peinture, on ne casse les oreilles de personne  avec des fausses notes, on ne franchit pas de ligne d'arrivée sous les bravos". L'auteur de La Commedia des ratés ou de Saga, pour ne citer qu'eux, nous offre là un récit émouvant, et jubilatoire.

 

Catégorie : Littérature française

autofiction / famille / Italie / écriture / lecture / cinéma /

 

Posté le 09/05/2022 à 17:57

2022/38 Connemara, Nicolas Mathieu. Actes Sud, 02/2022. 396 p. 22 € ****

A presque quarante ans, mariée, deux filles, un poste à responsabilités dans un cabinet d'audit et une belle maison d'architecte, Hélène a rempli tout le cahier des charges de la réussite sociale et professionnelle. Christophe est tout l'inverse : ancienne star de l'équipe spinalienne de hockey et du lycée, en plein divorce, devenu représentant en nourriture pour chiens, il vit avec son père et son fils dans un pavillon. Si Christophe semble avoir raté sa vie à proportion qu'il prenait du ventre, Hélène n'aurait pas de quoi se plaindre, mais elle sombre dans des questions existentielles inconfortables. Et voilà que ces anciens camarades de lycée se croisent, l'une suscitant l'envie de l'autre, l'autre lui faisant retrouver la nostalgie de son adolescence...

En fréquentant Christophe, Hélène ne fait pas que replonger dans le monde de son adolescence. Elle change aussi de milieu social, et (re)découvre l'univers populaire où l'on s'enquille des bières et des chips, et où on chante, debout, la main sur le cœur, "les nuages noirs qui viennent du nord colorent la terre, les lacs les rivières, c'est le décor du Connemara". Christophe tâche de faire une place à cette bourgeoise aux longues jambes que ses amis peinent à adopter, jusqu'à ce qu'elle retrouve des réflexes oubliés, et son ancienne appartenance à ce milieu économe aux fins de mois difficiles, où on loue un appartement pour deux semaines à Grande Motte parce que c'est moins cher. Entre l'ancien beau garçon et la cadre supérieure, c'est une relation de chair, de désir, de corps retrouvés ; une relation qui fait resurgir les vieux rêves et les ambitions, et la question de ce qu'ils en ont fait.

Au-delà de la relation qui unit, pour une courte période, les deux anciens lycéens, c'est un tableau social que nous dresse Nicolas Mathieu, avec la même justesse que dans Aux animaux la guerre et Leurs enfants après eux. Le monde de l'entreprise et du management d'un côté, avec le vocabulaire abscons truffé d'anglicismes et un cynisme impitoyable ; le monde rural et populaire de l'autre. Avec ce talent sans concession de planter une scène – le mariage du copain de Christophe avec le jeu des mollets – ou un personnage – le portrait du père Muller, maire d'une petite commune : "Il lui semblait l'avoir toujours connu ainsi, âgé, chauve, potentat mal fagoté, fortuné mais discret, acharné de prudence, de cette race des maquignons qui font les héritiers aplatis et les succession mouvementées." qui donne à ce roman sombre une portée universelle.

 

Catégorie : Littérature française

Vosges / 2017 / classe sociale / adultère / entreprise /


Posté le 09/05/2022 à 17:55

2022/35 Les maisons vides, Laurine Thizy. L'Olivier, 01/2022. 268 p. *****

Gabrielle, treize ans, court dans la nuit, les paumes des mains brulées par les broderies d'un coussin, pour se réfugier auprès de son arrière-grand-mère qui vient tout juste de mourir. Gabrielle est née un soit de mai, trois mois trop tôt, et sa survie tient du miracle. D'un côté, l'adolescence de la jeune fille ; de l'autre, son enfance. Les deux récits convergent peu-à-peu, jusqu'au moment charnière de la mort de l'arrière-grand-mère, celle qui a traversé la frontière il y a si longtemps pour fuir Franco et qui, à la fin de sa vie, a perdu la tête. Et, comme des parenthèses, l'animation faite par un duo de clowns dans le service de pédiatrie d'un hôpital, racontée par un mystérieux narrateur dont on découvrira l'identité à la toute fin du récit. La construction est habile, et si le style parait un peu emprunté au début, il s'affirme et gagne en fluidité. La plume de Laurine Thizy devient efficace, avec cette rare qualité de montrer plutôt que d'expliquer. En filigrane dans ce joli récit est abordée la thématique du corps dans tous ses états : celui du nourrisson né trop tôt, aux membres flétris pas plus épais qu'un doigt ; celui qui, inflexible machine bien rodée, se plie aux exercices de la GRS ; celui qui éructe des araignées venues du fond de la gorge et font tousser Gabrielle à perdre haleine ; enfin c'est aussi le corps de la Mémé qui vieillit, s'ankylose et se grippe.  Un premier roman très prometteur.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

sport / corps / famille / maladie /


Posté le 09/05/2022 à 17:54

2022/34 La fille de la grêle, Delphine Saubaber. JC Lattès, 01/2022. 206 p. 19 € ***

         A 80 ans, Marie a décidé d'en finir. Avant d'accomplir le geste ultime, accompagnée par une amie infirmière, elle entreprend de raconter à sa fille Adèle l'histoire de son enfance qu'elle lui a toujours tue. Elle lui raconte son enfance dans une ferme isolée, une enfance pauvre où les seuls jouets étaient ceux que la nature voulait bien lui offrir ; elle lui parle de son petit frère Jean, beau comme un ange mais "pas fini" d'après le médecin de famille ; de sa mère, illettrée, qui ne comprend pas l'attirance de sa fille pour la lecture ; de son père, métayer, contraint de reverser la moitié de ses maigres revenus au propriétaire. Un père dur au labeur, qui n'admet pas la différence de Jean et le frappe, de plus en plus souvent, au moindre prétexte…

          La vieille dame dit la dureté de cette existence de quasi esclavage régie par la météo, la violence familiale, la peur de ce père sec et noueux comme une trique. Elle dit ses choix, celui de ne pas intervenir quand la folie du père devient évidente, et celui de partir, et de se faire une autre vie. Quitte à laisser Jean là-bas. Elle n'a pas de regret, et avance obstinément ; elle met dans sa vie loin du monde paysan la même énergie qu'elle a à donner le jour à Adèle. De même décide-t-elle de mourir, refusant de subir un choix qui ne sera pas le sien. Elle part sans regret, sans se retourner. La question du droit à mourir dignement est bien traitée par le prisme d'une femme indépendante, qui m'a semblé tout de même un peu froide et distante.

 

Catégorie : Littérature française

vieillesse / famille / violence / handicap / droit de mourir /


Posté le 09/05/2022 à 17:52

2022/31 Le voyant d'Etampes, Abel Quentin. L'Observatoire, 10/2021. 380 p. **

Jean Roscoff, professeur retraité d'histoire à l'université, décide de se consacrer à la rédaction d'un essai sur Robert Willow, un poète américain installé en France à l'époque de Sartre, du Castor et de Saint-Germain-des-Prés.  Divorcé, alcoolique, nostalgique de ses années de militant à SOS Racisme, il parvient tout de même au bout de son projet et à le faire éditer. La soirée de lancement de l'ouvrage a lieu dans un obscur petit bar militant parisien, où le public se limite à quelques personnes, dont un blogueur qui poste le lendemain un article reprochant à Roscoff d'avoir sciemment occulté le fait que Willow était noir.

Voilà notre universitaire plongé dans les affres des réseaux sociaux, des hashtags et des commentaires d'autant plus cruels qu'ils sont protégés par l'anonymat des pseudos. L'idée n'est pas mauvaise, et Abel Quentin a un talent certain pour dénoncer les dérives du fourre-tout d'internet, ainsi que les mouvements identitaires qui s'y développent, notamment grâce au personnage de sa fille, homosexuelle militante et probablement sous la coupe de sa compagne. Mais le récit traîne et se noie dans les détails. Le diable s'y cache dans doute, à vouloir trop bien faire, à aborder de multiples thèmes – outre ceux pré-cités, on y trouve aussi le fait d'avoir plus ou moins raté sa vie, la réussite financière de son meilleur ami, son mariage raté, sa fille qui le provoque… - dans une prose savante, cependant émaillée par des fautes d'orthographe surprenantes : "son auteur fétiche, dont le nom m'était vaguement familier, et qu'elle qualifia de "compliquée"[sic] et "touchant" (p.92) ; deux pages plus loin : "le récit d'une personne qui s'est faite amputer d'un bras" ; p.160 Roscoff se relève à 3 heures du matin "pour aller chercher un 1664 dans le frigo" ; enfin un usage curieux de la répétition : "Arrivés à la cinquantaine, la peau ravinée par les plaisirs, la peau creusée et ravinée…" (p. 179). Certes, certaines scènes sont drôles et font mouche, mais cela ne suffit pas à rendre le récit digeste, que j'ai trouvé nombriliste et bavard, bien loin du regard juste et acéré de Sœur. La répétition maladroite de la page 179 a eu raison de ma patience.

 

Roman lu – partiellement – dans le cadre des "68 premières fois".

 

Catégorie : Littérature française

poésie / édition / communautarisme /


Posté le 09/05/2022 à 17:50

2022/29 Debout dans l'eau, Zoé Derleyn. La Brune au Rouergue, 05/2021. 134 p. ****

         C'est l'été, dans la campagne flamande. A 11 ans, la narratrice de l'histoire vit chez ses grands-parents sans avoir revu sa mère depuis des années. Le grand-père s'éteint tout doucement à l'étage, tandis qu'en bas, la grand-mère s'affaire dans la cuisine. La fillette vaque à ses occupations de vacances, tient compagnie à l'un, fait la cuisine avec l'autre, observe, raconte ses souvenirs et son quotidien. Les visites de l'infirmière, les travaux agricoles menés par un jeune homme, l'autorité du grand-père, les frasques des trois chiens, l'agonie des poissons à cause de la sécheresse, et un jour, une baleine surgie dans l'étang. Le monde à hauteur des yeux d'une enfant, qui découvre aussi les premières affres d'un désir tout neuf et inconnu. Cet été-là, on joue encore les pieds dans la vase à se raconter des histoires, mais les yeux commencent à regarder plus loin que les rives de l'étang. Zoé Derleyn décrit joliment et très justement ce moment charnière où l'on s'apprête à quitter le monde de l'enfance pour basculer dans l'adolescence, où l'on goûte la saveur acidulée des groseilles à maquereau, où l'on part chercher le chien enfui, où l'on déteste le garçon qui travaille torse nu au soleil tout en attendant impatiemment qu'il revienne

 

Catégorie : Littérature française

Belgique / été / campagne / enfance / famille / 

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois".


Posté le 31/03/2022 à 16:40

2022/27 Abasute, Isabel Gutierrez. La Fosse aux Ours, 11/2021. 125 p. ***

         Gravir la montagne à dos de fils pour attendre la mort sous un grand rocher, c'est ce que souhaite Marie. Faire son abasute, pour mourir seule, à l'abri des regards. Alors le fils va fabriquer une chaise en osier munie de deux larges lanières et, chargé du poids de sa mère, grimpera pendant deux jours jusqu'à déposer son précieux fardeau à bon port. Les préparatifs et les deux jours de ce dernier voyage permettent à chacun d'eux d'égrener leurs souvenirs : Marie se rappelle sa vie d'avant, la rencontre avec celui qui allait devenir le père de ses trois enfants et qui a été le grand amour de sa vie, avant de mourir en montagne ; Pierre se souvient de ses 15 ans et de la mort du père qui a muré longtemps sa veuve dans le silence. Marie était une mère aimante pourtant, malgré la peine dont elle a eu tant de mal à se remettre, et elle aimait les livres et les histoires. Il y a beaucoup d'amour là-dedans, et une obstination à avancer malgré les claques que la vie s'ingénie à vous donner. De la cruauté aussi, à commencer par cette dernière demande de Marie à Pierre, auquel il concède sans se révolter. On pourra y voir le dernier acte d'amour d'un fils pour sa mère, et la possibilité d'un chemin à l'envers où il devient "l'homme qui porte sa mère sur son dos pour l'emmener s'éteindre sur la montagne". J'y ai vu, moi, une mission fatale à laquelle il ne pouvait faillir, et quelque chose d'un peu égoïste. Comment peut-on demander une telle chose à son fils, n'ai-je cessé de me demander tout au long de la lecture de ce roman pourtant beau et ciselé ; comment peut-on le charger d'un si lourd fardeau ? Heureusement, on l'attend en bas.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois".

 

Catégorie : Littérature française

montagne / maladie / mort / famille / pèlerinage /


Posté le 28/03/2022 à 10:23

2022/26 Les envolés, Etienne Kern. Gallimard, 06/2021. 146 p. *****

         Un matin du 4 février 1912, Franz Reicheld se jette du premier étage de la Tour Eiffel, vêtu d'une combinaison parachute de son invention. Son saut – et son échec – sont saisis par une caméra. L'histoire n'a retenu qu'une minute trente d'images de cet homme à la moustache imposante, qui tourne devant la caméra puis, debout sur une chaise, grimpe sur la rambarde, hésite, recule, puis se s'avance encore, pour s'élancer dans le vide. Etienne Kern s'empare de ce fait divers pour tisser l'histoire de ce tailleur d'origine hongroise établi à Paris, qui va vouer toutes ses forces et ses économies dans la création de ce prototype capable, l'espère-t-il, le croit-il, de faire voler l'homme et de sauver les vies de nombreux aviateurs. Il mêle à la reconstitution fictionnelle ses propres souvenirs, notamment ceux de deux êtres chers décédés par défenestration, qu'il lie à sa propre peur du vide. En contrepoint du récit du tailleur pour dames, il y a celui de son amie M., ses quelques photos qu'il décrit, avec chagrin, tendresse et pudeur. C'est un très beau roman, qui dit les parallèles étranges mais ô combien signifiants que fait l'esprit humain quand il se questionne ; un roman qui, avec des mots choisis, sobres, efficaces, rend hommage à ces envolés morts de n'avoir plus voulu toucher terre. "Tu es tous ceux qui sont tombés. Tu es tous ceux qu'on a perdus. Tu es cette évidence qui suffit à me rendre le jour un peu plus beau et le soir un peu plus triste, cette évidence que mes mots ne font qu'attester, cette évidence qui dit chacune des images où demeure quelque chose de leur présence et se retrouve leur visage familier, aimé, envolé : ils ont été."

 

Une belle découverte faite dans le cadre des "68 premières fois".

 

Catégorie : Littérature française

défénestration / invention / suicide / accident / folie / hommage /


Posté le 28/03/2022 à 10:20

2022/21 Pleine terre, Corinne Royer. Actes Sud, 04/2021. 327 p. 21 € ****

Jacques Bonhomme, agriculteur, a quitté sa ferme et ses animaux. En pleine cavale, le jeune homme se cache des gendarmes. On va découvrir progressivement la raison de sa fuite, à travers les paroles de son entourage : la mère de son meilleur ami handicapé, sa sœur, un fonctionnaire chargé du contrôle sanitaire, un vieux voisin, chacun raconte l'enchaînement des événements qui ont conduit à la rébellion du jeune paysan, et notamment la course au rendement, la production de masse et la déshumanisation des pratiques qui touchent cruellement le monde de l'agriculture. Un récit inspiré d'un fait divers dramatique.

Il faut du temps pour faire pousser des plantes. De la patience aussi, et du savoir-faire. Des connaissances transmises d'une génération à l'autre en même temps que la ferme et les terres. De même Corinne Royer prend son temps pour poser son histoire et son personnage, caché dans les bois qu'il connait bien. Pendant sa cavale, Jacques s'interroge, se désespère, se révolte, pleure, crie, nourrit sa colère et ses regrets. A travers ses larmes et sa désespérance, c'est toute la misère d'un monde paysan étranglé par les normes sanitaires sans cesse changeantes, les aberrations administratives, les objectifs impossibles à tenir, le cercle vicieux des emprunts pour combler les dettes ; un monde où l'animal n'est plus qu'un produit, et l'homme un exécutant. Un roman âpre et beau comme l'est la forêt qui s'éveille dans la brume, inspiré d'un fait divers, et que le lecteur achève en se demandant si, un jour, fermes, vaches et paysans ne seront pas une espèce éteinte.

 

Catégorie : Littérature française

agriculture / monde paysan / dettes / révolte /


Posté le 28/03/2022 à 10:18

2022/19 Ce qu'il nous faut de remords et d'espérance, Céline Lapertot. Viviane Hamy, 08/2021. 215 p. 18 € *****

Roger Leroy a 10 ans quand son père revient un soir accompagné un demi-frère, Nicolas Lempereur, le jour même de son anniversaire. Il le déteste aussitôt, cet étranger né de la double vie de son père. Des années plus tard, Roger, devenu Garde des Sceaux, est un farouche militant de la réhabilitation de la peine de mort. Nicolas, lui, est une véritable rock-star, pacifiste et opposé à toute discrimination. La condamnation d'un pédophile récidiviste permet le rétablissement de la peine capitale. Mais quand Nicolas est accusé du viol et du meurtre d'une jeune femme et que tous les indices semblent prouver sa culpabilité, Roger se retrouve dans une position délicate.

Nicolas va être condamné, cela ne fait aucun pli. Roger pourrait être apaisé, voici l'occasion parfaite de se venger de ce frère inopportun qui est venu lui voler sa fête et l'amour maternel. Il ne l'est pas : le ministre a bien quelques scrupules, sachant bien que, une fois la sentence prononcée, il n'y aura pas de retour en arrière, et qu'on n'est pas à l'abri d'une erreur judiciaire. Mais la loi qu'il a défendue est passée, une première exécution a eu lieu, le jugement a été rendu. Justice est faite. C'est notamment la conviction de ses conseillers, de ceux qui ont travaillé pour en arriver là, dont les dents rayent le parquet et qui ne raisonnent qu'en terme d'image. Leroy a l'opinion publique pour lui, qui voit dans la peine capitale un moyen sûr, efficace et imparable de rendre justice. Mais le ministre, lui, en est moins certain. Et s'il s'était trompé ? Avec une plume précise, presque chirurgicale, Céline Larpetot met en scène un homme persuadé d'œuvrer pour le bien de la société, un élu politique que son parcours n'a pas affranchi des jalousies de l'enfance, mais qui ne trouve, dans la possibilité d'une vengeance, aucun exutoire. A travers le doute qui lentement se distille, ce sont les questions que, sans doute, espérons-le, on devra se poser si un jour des élus populistes se risquent à militer pour le rétablissement de la peine capitale.

 

Catégorie : Littérature française

guillotine / loi / justice / meurtre / exécution / frères / remords /


Posté le 28/03/2022 à 10:16

2022/25 Les confluents, Anne-Lise Avril. Julliard, 08/2021. 199 p. ****

         Il est des gens qui voyagent pour découvrir le vaste monde et se frotter à d'autres cultures. Pour admirer les paysages et les monuments. Pour arpenter les montagnes ou les mers. Et puis, il y a Liouba et Talal. Elle fait des reportages qui illustrent les dégâts causés par le changement climatique. Il est photographe, notamment des populations réfugiées. Ils se rencontrent en Jordanie, sympathisent, se séparent puis se retrouvent à la faveur d'un séjour de Liouba aux confins de la Guinée. Se séparent encore, mais restent en contact, soudés par leur attirance réciproque qu'ils retiennent. Jusqu'à ce qu'un jour, enfin, à Moscou où Liouba est née, ils se laissent enfin aller.

A la fois roman d'apprentissage et roman d'amour, ce récit s'attache aussi à dire les conséquences du bouleversement climatique, avec la montée inexorable des eaux, la disparition d'îles tandis qu'ailleurs, le désert engloutit la végétation et contraint les populations à fuir. Il dit les tentatives des hommes à replanter, dans la mangrove ou le désert, à tout faire pour empêcher la disparition d'un écosystème où la dernière girafe va mourir. Et en filigrane, cet amour qu'on aimerait vivre tout en l'empêchant, parce que le nomadisme ne peut que le contrarier – "il leur manquait l'espace, le temps et, peut-être, la faveur du destin. Car il y a des amours qui naissent du néant et qui n'ont d'existence que dans les limbes. Des amours mort-nées. Ces amours-là ont la saveur exquise et douloureuse de ce qui est impossible." Pourtant il arrive que les fleuves parfois se rejoignent et deviennent confluents. Première lecture des 68 premières fois édition 2022 et jolie découverte.

 

Catégorie : Littérature française

environnement / rencontre / amour /


Posté le 14/03/2022 à 17:46

2022/24 Le grand monde, Pierre Lemaître. Calmann-Lévy, 01/2022. 584 p. 22,90 € *****

Beyrouth, 1948. Les Pelletier sont propriétaires d'une savonnerie prospère. Leurs quatre enfants quittent peu-à-peu le giron familial : Etienne part pour Saïgon où il a trouvé un emploi à l'Agence indochinoise des monnaies, espérant retrouver son compagnon disparu lors d'une opération militaire ; François travaille comme manutentionnaire et parvient à se faire embaucher à la rubrique des faits divers du Journal du soir où il va suivre une enquête sur une série de meurtres ; Jean, l'aîné, surnommé Bouboule, après une expérience désastreuse à la tête de la savonnerie, vit chichement à Paris avec sa femme d'un travail de représentant. Reste Hélène, la benjamine, qui n'a qu'une envie, quitter ses parents et rallier la capitale où elle fera ce que le vent lui dictera.

Cet ample roman nous emmène dans les ruelles encombrées et les fumeries d'opium de Saïgon, dans le Paris tout juste sorti de la guerre, qui vit encore au rythme des tickets de rationnement ; il nous conduit aux côtés de quatre frères et sœurs bien différents, par leur caractère, leur ambition, leur révolte aussi. On y retrouve le talent de conteur hors pair de Pierre Lemaitre, à vous camper des ambiances, à sourire, à pleurer, à s'agacer parfois des mésaventures de ces personnages. Le plus réussi, le plus touchant d'entre eux, c'est sans doute Etienne, courageux, entêté, désespéré, dans sa quête éperdue de retrouver Raymond et de venger sa mémoire. Et autour des quatre enfants Pelletier, d'autres personnages gravitent tout aussi remarquables : Geneviève, la femme de Jean, cruelle et machiavélique à souhait, Diêm, le factotum indochinois qui va créer une secte influente, ou encore les chefs de service du journal. A travers le destin de la famille Pelletier et de ses acolytes, c'est tout le portrait d'une époque que ressuscite avec brio Pierre Lemaitre, d'une plume alerte et vive, pleine d'humour, les Trente pas encore glorieuses où l'on s'enrichit à l'étranger sur le dos du gouvernement français tandis qu'à Paris, les communistes manifestent et que l'on s'entasse dans des logements insalubres. Avec un rebondissement ultime qu'apprécieront les lecteurs d'Au revoir là-haut. Quelle saga !

 

Catégorie : Littérature française

France / Trente Glorieuses / Saïgon / Beyrouth / famille /


Posté le 14/03/2022 à 17:45

2022/23 Paris-Briançon, Philippe Besson. Julliard, 01/2022. 203 p. 19 € *****

A bord de l'intercités de nuit n°5789 sont montés une centaine de passagers. Parmi eux un médecin, une mère de famille et ses deux enfants, un représentant en articles de sport, un joueur de hockey, un couple de sexagénaires retraités, et cinq étudiants. Au cours du trajet, les voyageurs font connaissance, se livrent aux à confidences que permet ce huis clos nocturne... alors que certains d'entre eux, nous dit l'auteur dès le début du roman, n'arriveront pas vivants à destination.

Quel drame menace ces quelques personnages qui ignorent évidement tout du destin qui les attend ? Le lecteur n'en sait rien encore, pris en otage par une information glaçante qui revient comme une antienne au fil du récit. A bord de ce train qui file dans la nuit, il suit les aveux, les prises de conscience, pressentant que, pour les survivants, rien ne sera pareil – bien sûr, ils auront échappé à la mort, mais ils se seront révélés à eux-mêmes. Et pour s'épancher, se découvrir et se trouver, quoi de mieux qu'un inconnu qu'on ne reverra jamais, dont on se fiche qu'il nous juge ? Tout le talent de Philippe Besson est là, dans la précision, la justesse, le détail, dans ces situations si vraisemblables, si réelles qu'on a l'impression d'être monté avec les passagers, d'entendre ces vies si différentes que le hasard, un changement d'emploi du temps ou la destinée a réunies. On pourrait, si ce n'était pas si galvaudé, songer à la mélancolie si poignante des personnages peints par Hooper, qui vous saisit le cœur – les Noctambules avaient d'ailleurs inspiré à Besson L'arrière-saison, il y a quelques années. Alors, à la lecture de ce roman, on les imagine, ces voyageurs, auxquels on donne des teintes chaudes et le côté délicieusement suranné des années 50, debout dans le couloir, leurs reflets dans les fenêtres, s'allongeant sur leurs couchettes, jouant aux cartes, tandis que le train traverse les campagnes et s'enfonce dans la nuit, vers Briançon et son destin.

 

Catégorie : Littérature française

train / voyage / nuit / confidences / destin / fatalité /


Posté le 07/03/2022 à 17:55

2022/9 Kérozène, Adeline Dieudonné. L'Iconoclaste, 04/2021. 258 p. 20 € ****

Une station-service au bord d'une autoroute des Ardennes, par une nuit d'été. Quatorze personnages se croisent, sous la lumière crue des néons. Il y a là Juliette, la caissière, et son collègue Sébastien, une prof de pole dance, un mannequin qui voue aux dauphins une haine tenace, un dépanneur, une bonne philippine, un couple et une mère devenue démente, la rescapée d'un attentat, un représentant en acariens, un palefrenier meurtrier, un cheval, une vieille dame richissime et son gigolo, et un cadavre. Simple coup du hasard ou effet du destin aux lois mystérieuses, tous convergent à 23h12, autour d'un café ou d'une pause pipi. Pour repartir après.

Dans ce récit inclassable, chaque chapitre pourrait être une sorte de nouvelle, lue indépendamment des autres. Cependant, un lien unit ces destins, cette halte sur l'autoroute un soir d'été. Qui n'a pas essayé d'imaginer, lors d'une pause sur le trajet des vacances, ce que pouvait être la vie de ces autres croisés que l'on croise aux toilettes, devant la machine à café ou à la caisse de l'épicerie ? D'inventer une existence à ceux-là qu'on ne reverra jamais ? Adeline Dieudonné nous propose ainsi des portraits, pour certains bien gratinés, et très réussis, de ces étrangers de passage. Avec le risque de faire catalogue, sans réelle logique. Mais son propos n'est justement pas de trouver un lien – à part cette rencontre éphémère et sans lendemain, à 23h12, mais d'illustrer cette brève connexion qui sauf exception, ne mène à rien. C'est dans sa forme même que cet OLNI fait sens. Comme un témoignage, une envie de laisser une trace de ces destins croisés. Une courte pause, avant de repartir. "D'autres arriveront. Toutes repartiront. Ici on ne fait que passer."

 

Catégorie : Littérature française

autoroute / destin / rencontre / éphémère / impermanence /


Posté le 10/02/2022 à 11:40

2022/8 Blizzard, Marie Vingtras. L'Olivier, 08/2021. 182 p. 17 € ****

Le blizzard souffle sur l'Alaska. Bee est sortie faire une promenade avec le fils de son compagnon Benedict. Elle lâche sa main le temps de refaire ses lacets. L'enfant disparaît dans le blizzard. Les membres de cette communauté réduite partent à sa recherche : Freeman, ancien soldat qui a combattu au Viêt-Nam, Cole, habitant du coin et alcoolique notoire, Bess et Benedict. Alors qu'ils patrouillent, chacun d'entre eux se remémore son passé et les raisons pour lesquelles il est venu ici.

Quelle idée d'aller vivre dans ce coin paumé où l'été n'est qu'un fantasme et l'hiver impitoyable ! Cependant, ces quatre personnages a de bonnes raisons d'y être. C'est l'argument principal de ce récit découpés en courts chapitres qui, après quelques phrases sur la neige et le froid, le vent glacial et le manque de visibilité, révèlent par petites touches le passé de chacun. Le procédé semble un peu artificiel, pourtant la mécanique s'ébranle et l'histoire présente mêlée à celles du passé se dessine, avec une tension grandissante et un drame à la logique implacable. D'autant que le lecteur, lui, sait tout, et se laisse porter par la tension grandissante. Pari risqué mais réussi.

 

Catégorie : Littérature française

neige / tempête / enfant / famille / vengeance / violence /


Posté le 10/02/2022 à 11:38

2022/2 Hors gel, Emmanuelle Salasc. P.O.L, 08/2021. 406 p. 21 € ****

Eté 2056. Le monde, soumis aux aléas du changement climatique, est désormais régi par de nombreuses lois restrictives. Dans une vallée d’altitude, pendant l’été 2056, une sirène sonne : au-dessus du village, dans le ventre du glacier, une poche d’eau sous pression menace de se rompre. L'alerte réactive une peur ancestrale, qui chez Lucie se double d'une autre crainte. En effet, elle vient de recueillir sa sœur, qui avait disparu depuis 30 ans, et qui a la police et son ancien compagnon, un trafiquant de drogues, à ses trousses. Une sœur toxique sous une menace écologique...

La peur de Lucie est un des fils conducteurs de ce récit composé de va-et-vient entre la situation présente et l'évacuation programmée du village situé sous le glacier, et le passé de Lucie. Petit-à-petit, on découvre les liens qui unissent les sœurs jumelles issues d'une fécondation in vitro, et la personnalité de la cadette, Clémence, dont le prénom lui va si mal. Parce que Clémence est en colère, contre sa mère, qui ne voulait pas d'elle et n'a sans doute pas su, pas pu l'aimer comme elle l'aurait voulu – il y a d'ailleurs, vers la fin, une scène très révélatrice de l'abandon ressenti par la petite fille -, contre son père, qui préférait ses bêtes à ses enfants, contre sa sœur, Lucie la discrète, la gentille, contre elle-même enfin, au point de se prostituer et de se livrer à des trafics que sa sœur appelle du "matériel", au point de fuguer sans cesse, de se blesser. Clémence la mal aimée, à la personnalité borderline et qui souffre d'hyper sensibilité et d'autres pathologies psychiatriques dont on ne donne pas le nom, rend folle sa famille, tyrannise sa mère, effraie sa sœur qui subit sans révolte. Lucie est son exact opposé, capable d'une empathie qui confine à la soumission.

Quand les jumelles se retrouvent, à cinquante ans, le rapport de force n'a pas changé. Ce qui a changé en revanche, c'est le regard de Lucie sur Clémence : devenue femme, elle est capable de comprendre les raisons de sa colère. Mais pas de fuir son emprise. Le roman oscille donc entre les réflexions et les souvenirs de Lucie, et la description des règles draconiennes imposées par un gouvernement qui a mis en place une écologie radicale : interdiction d'autres funérailles que l'humusation, interdiction d'avoir des véhicules personnels sauf dérogation, suppression de l'avortement, interdiction de se promener sans balisage, alimentation végétarienne, retour d'une agriculture sans moteur ni engrais… Cette vision d'un futur écologique fait froid dans le dos mais parait tout à fait plausible. C'est à mon sens ce qui fait l'intérêt de ce roman qui met en lumière les dangers liés au réchauffement climatique et révèle une grande connaissance du milieu montagnard, plus que la question du rapport entre les deux sœurs qui m'a paru parfois traitée de façon répétitive et un peu longue. 

 

Catégorie : Littérature française

climat / écologie / haute montagne / jumelles / famille /


Posté le 13/01/2022 à 15:34

Mohican, Eric Fottorino. Gallimard, 08/2021. 276 p. ****

         Brun et son fils sont paysans depuis des générations. Brun a connu le développement de l'agriculture dite intensive, l'utilisation des engrais et des pesticides, qui lui ont coûté sa santé. Alors qu'il est en train de mourir, il accepte de signer un contrat qui prévoit l'installation de trois gigantesques éoliennes sur ses terres. Il espère ainsi pouvoir renflouer son exploitation et céder à son fils de quoi vivre décemment. Mais Mo, lui, militant écologique et partisan de la permaculture, est en désaccord profond avec la décision de son père et ne supporte pas de voir défigurés les paysages de son enfance sous les coups des bulldozers et des pelleteuses.

         Il y a du David contre Goliath chez Mo, qui lutte sur plusieurs fronts : contre la décision de son père, qui malgré la maladie tient encore à régenter son domaine et se méfie des idées écologiques de son fils, contre la productivité à outrance et la rentabilité, et contre les responsables du projet, dont la puissance est incarnée par la largueur des pistes d'accès destinées au passage des engins de chantier. Un combat perdu d'avance, se dit-on au long du fil de ce roman, voyant avec le même sentiment d'horreur et d'impuissance que Mo les engins abattre les arbres et défigurer les collines et les champs. Mais outre l'illustration concrète des difficultés dans lequel se débattent les agriculteurs conduits à de telles extrémités et le saccage des paysages centenaires, Éric Fottorino nous convie à la table même de ces paysans, tous deux solitaires, l'un parce que veuf inconsolable de Suzanne, l'autre parce que trop engagé dans ses batailles pour avoir pu laisser place à l'amour. Une histoire de transmission et d'amour de la terre et des bêtes au sein des montagnes jurassiennes, mais aussi histoire d'une relation entre un fils et son père où l'amour n'a jamais osé se dire.

 

Catégorie : Littérature française

Jura / agriculture / faillite / écologie / famille / révolte /


Posté le 13/01/2022 à 15:30

La carte postale, Anne Berest. Grasset, 08/2021. 502 p. *****

Un jour de janvier 2003, une étrange carte postale arrive dans la boîte aux lettres de la mère de l'auteure : l’Opéra Garnier d’un côté, et de l’autre, les prénoms des grands-parents de sa mère, de sa tante et son oncle, morts à Auschwitz en 1942. Pas de signature. Vingt ans plus tard, Anne Berest décide de savoir qui en est l'expéditeur et se lance dans une enquête avec l'aide de sa mère, d'un détective privé et d'un criminologue. Ses recherches l'amènent dans le village où sa famille a été arrêtée, et cent ans en arrière, sur les traces des Rabinovitch, leur fuite de Russie, leur voyage en Lettonie puis en Palestine. Et enfin, leur arrivée à Paris, avec la guerre et son désastre.

Anna Berest veut comprendre. D'où elle vient, qui elle est. Ces quatre prénoms sur la carte postale vont la plonger dans une quête, à l'instar de sa propre mère, qui a mené ses recherches vingt ans plus tôt. Parfois aidée par celel-ci, souvent seule, l'auteure découvre avec émotion l'histoire de sa famille, ce que sont devenus les lieux de vie et les biens de la famille Rabinovitch, mais aussi le terrible déni du gouvernement français face aux horreurs du génocide, à commencer par le retour à Paris des rescapés des camps, ombres hâves et malades qui hantaient les rues, et dont les Parisiens trouvaient qu'ils sentaient bien mauvais et qu'ils ne savaient guère se tenir. Anne Berest remplit les blancs, et se découvre elle-même. Enquêter sur ce qu'a été la vie d'Ephraïm, Emma, Noémie et Jacques, c'est bien évidemment enquêter sur elle-même, sur ses rapports à mère, à sa sœur, sur l'influence du passé dans sa personnalité. C'est aussi se questionner sur sa culture. Avec la question qu'Anne se pose un soir où elle est invitée à dîner pour une cérémonie traditionnelle juive, alors que, élevée dans une tradition laïque, elle ne connaît rien au judaïsme. Qu'est-ce donc qu'être juif ? Avoir eu ses arrière-grands-parents, son grand-oncle et sa grand-tante morts à Auschwitz fait-il d'elle une juive ? Cette quête, dans ses hésitations, ses retours en arrière, ses fausses pistes, est bouleversante d'authenticité et d'honnêteté.

 

Catégorie : Littérature française

seconde guerre mondiale / déportation / famille / secret / quête /



Posté le 13/01/2022 à 15:28

Trois, Valérie Perrin. Albin Michel, 04/2021. 665 p. 21,90 € ****

Nina, Adrien et Etienne se sont rencontrés en CM2, en 1986. Une amitié à la vie à la mort, à l'épreuve de tout. L'année du bac, ils se promettent d'aller tous les trois à Paris pour y faire leurs études. Leurs destins finissent par diverger : malentendus, trahisons, les inséparables se perdent de vue. Mais voilà que l'épave d'une voiture est retrouvée dans le lac. Virginie, une journaliste pigiste, est chargé de couvrir ce fait divers. Elle a bien connu les trois : sous sa plume se raconte une amitié que le temps ne parvient pas à détruire…

Difficile de raconter efficacement ce roman qui se joue de la chronologie et multiplie les aller-retour des années 90 à 2017, sans d'ailleurs que le lecteur s'y perde. Il joue aussi des points de vue, et se focalise tour à tour sur chacun des quatre personnages. Car, comme chez Dumas, les trois mousquetaires sont bien quatre, et c'est bien ce quatrième qui a les clés d'une histoire qui se déroule sur une bonne trentaine d'années et fait la part belle à une bande son qui sonnera très familièrement aux lecteurs nés entre 1970 et 1980 – Indochine, U2, Depeche Mode, The Cure, Mylène Farmer, Etienne Daho ou encore INXS. Une petite tendance à la nostalgie peut-être, à la longueur aussi, mais largement contrebalancée par une construction de l'intrigue fort habile – un de ces retournements de situation où le lecteur se dit "Ca y est, j'ai compris !" avant de s'apercevoir que c'est pile le moment que l'auteur a choisi pour mettre en œuvre le rebondissement préparé depuis bien des chapitres. On s'est bien fait avoir, comme on se fait avoir par ces mousquetaires insupportablement attachants et l'art de Valérie Perrin de mettre en scène la vie qui va.

 

Catégorie : Littérature française

amitié / trahison / passé / identité /


Posté le 01/12/2021 à 17:18

Artifices, Claire Berest. Stock, 08/2021. 430 p. 21,50 € ****

Abel Bac, flic solitaire et bourru, a été mis à pied dans en connaître la raison. Insomniaque, victime d'un cauchemar récurrent, il a coutume d'arpenter les rues parisiennes en espérant s'y perdre. Une nuit, il est réveillé par sa voisine Elsa qui se tient ivre morte devant sa porte. La jeune femme ne cesse ensuite d'essayer de se rapprocher de lui, en vain. Abel, qui attend sa convocation devant IGPN, s'enferme chez lui en compagnie de ses 93 orchidées, au grand dam de sa collègue Camille qui tente vainement de le joindre. Abel, lui, est préoccupé par l'intrusion, au musée Beaubourg, d'un grand cheval blanc. Une performance artistique à laquelle l'artiste sulfureuse et très célèbre Mila pourrait être liée…

Contrairement à ce que ce résumé pourrait laisser croire, ce roman n'est pas un polar. Un roman noir, certainement, à tendance psychologique. Ce qui n'entache en rien ses qualités, à commencer par la très bonne caractérisation du protagoniste. Abel, célibataire endurci, qui donne du doliprane pilé à ses fleurs et tient Tinder pour un bar parisien, est un modèle du genre. Pas tout net, ce flic suspendu pour une obscure raison de délation, qui ne peut s'empêcher de mener une enquête officieuse sur ce grand cheval blanc qui l'obsède. Autour de lui, trois femmes : sa voisine Elsa, un peu envahissante, un peu insistante ; sa collègue Camille Pierrat, bien décidée à sortir Abel de son trou ; enfin Mila, cette artiste contemporaine à l'anonymat savamment protégé, dont les œuvres se chiffrent en centaines de milliers d'euros. Trois femmes satellites dont l'épaisseur est bien moins rendue que pour Abel, notamment Mila, malgré toute sa stature d'artiste contemporaine célèbre et profondément marquée par les performances extrêmes de Marina Abramovic. L'histoire quant à elle est plutôt bien menée en dépit de quelques invraisemblances sur l'identité réelle de Mila ou le traumatisme initial d'Abel.

Catégorie : Littérature française

art contemporain / traumatisme / famille / deuil / vengeance /


Posté le 01/12/2021 à 17:15

Soleil amer, Lilia Hassaine. Gallimard, 06/2021. 158 p. 16,90 € ****

Algérie, années 60. Naja élève seule ses trois filles pendant que son mari Saïd est parti en France pour travailler. Enfin, toute la famille parvient à le rejoindre à Paris. Le quotidien s'avère difficile, la famille est désargentée et Naja perd ses repères. Elle noue cependant amitié avec quelques voisines et avec Eve, la femme de son beau-frère Kader, une femme libérée et féministe. Naja tombe enceinte. Le couple n'a pas de revenus suffisants pour élever l'enfant. Naja décide alors de confier l'enfant à sa naissance à Eve et à Kader, qui n'en ont pas...

Naja est un peu perdue, écartelée entre les traditions familiales – ainsi ne va-t-elle pas s'opposer à la décision de son mari de renvoyer au pays leur fille aînée afin qu'elle s'y marie – et la société française de l'époque, et les revendications féministes, qu'incarne sa belle-sœur. C'est à travers elle et tous ses proches que se dessine l'histoire de cette famille emblématique poussée, à l'instar de nombreuses autres, à immigrer pour des raisons économiques. Les promesses d'embauche et d'abondance ont conduit nombre de chefs de famille à venir ainsi travailler dans les usines françaises, avant d'être rejoints par leurs femmes et enfants. Mais le rêve fait long feu : Naja découvre un logement vétuste et étriqué, et un mari précocement vieilli. Avec pour seul horizon les barres d'immeubles HLM, il faut continuer cependant, malgré les fins de mois difficiles et le chômage, le racisme et l'hécatombe du sida, le désenchantement et l'amertume.

 

Catégorie : Littérature française

Algérie / immigration / années 70 / racisme / famille /


Posté le 26/11/2021 à 09:34

Les enfants véritables, Thilbault Bérard. L'Observatoire, 04/2021. 278 p. 20 € ***

Dans son précédent opus, Il est juste que les forts soient frappés, Théo accompagne sa femme mourante et s'occupe de leurs deux enfants, encore tout jeunes. Alors qu'elle agonise à l'hôpital, il rencontre Cléo dont il tombe amoureux. Malgré la perte et le chagrin. Ce nouveau roman met en scène Cléo et Théo, qui sont en couple, les relations familiales, l'histoire de Cléo dont la mère actrice n'était pas présente et le père toujours là, mais qui meurt dans un accident de montagne. Le récit interroge sur les liens qu'on noue avec des enfants qui ne sont pas les siens, et les difficultés à trouver sa place au sein d'une famille recomposée, qu'on soit enfant ou parent.

L'histoire est attachante certes, centrée autour du personnage de Cléo pour lequel on ne peut qu'éprouver une forte empathie pour le personnage de Cléo, qui porte le deuil d'un père aimant et dévoué disparu trop tôt, et les séquelles d'un désintérêt maternel – bien qu'elle soit tellement humaine, Cléo, qu'elle n'en veuille pas à sa mère. Elle parvient même à se faire aimer par les enfants de Théo sans prendre la place de leur mère. Laquelle, tardivement, renonce à sa carrière pour s'occuper enfin de ses enfants. Ce récit parle de maternité – ratée ou réussie -, de paternité aussi, à travers la figure idéalisée du père et la façon dont Théo se débrouille pour élever ses propres enfants dans le souvenir de leur mère tout en menant sa vie d'homme amoureux. Si les thèmes sont graves, puisqu'il est tout de même question de deuil et de désamour, Cléo et Théo semblent capables d'un amour infini capable d'affronter tous les obstacles que la vie s'ingénie à mettre en travers de leur route.

Cette jolie histoire a un côté un peu conte de fées, pas toujours crédible, et malgré le caractère attachant des personnages, le fil narratif est quelque peu décousu, et surtout, il comporte de nombreuses parties explicatives, dont le lecteur n'a nul besoin – il est assez grand pour comprendre tout seul : "Ce que je ne vois pas [c'est Cléo qui parle], c'est la mort que Théo traîne toujours sous ses paupières quand il met Louise au lit ; ce que je ne vois pas, c'est cette chose en lui qui le maintient éloigné de notre bébé […]. Ce que je ne vois pas, c'est que Théo reste à distance prudente de Luise tout simplement parce qu'elle est la vie même, à ses yeux […]." (p.228). Ou encore : "A cette seconde je comprends qu'il est en train de faire la même chose que moi, d'une manière différente : piquer là où ça fait mal. […] Je ne sais pas pourquoi il fait ça, mais là aussi, ça marche." On a l'impression que Thilbault Bérard a voulu bien faire, trop bien faire.

 

Catégorie : Littérature française

famille /  deuil / enfant /


Posté le 26/11/2021 à 09:33

Popcorn Melody, Amilie de Turckheim. Le Livre de Poche, 11/2018. 247 p. 6,90 € ***

Shellawick, une petite ville perdue dans le désert, au fin fond du Midwest. Les commerces, les restaurants et même le bowling ont fermé leurs portes, la plupart des habitants sont partis à Cornado, à une trentaine de miles. Ne reste que Tom, propriétaire d'une supérette, qui voit encore défiler des clients qui prennent place sur le fauteuil de barbier qu'il a hérité de son père. Ils livrent leurs petites histoires tandis que Tom, ancien étudiant en littérature, les observe et écrit des haïkus.

Difficile de vivre dans ce Perrier où rien ne pousse, à part les cailloux. Les gens travaillent à la chaîne à l'usine de popcorn, et boivent de grands verres de Dry Corny, le tord-boyau local fabriqué comme son nom l'indique à base de maïs fermenté. Autant dire que hors le popcorn, l'horizon est réduit à pas grand-chose. Tom, lui, subit la concurrence du gigantesque supermarché climatisé qui vient d'être construit sur les ruines du bowling, juste en face de son petit commerce. Trop peu garni, "Le bonheur" n'attire plus le client. Il faudra à Tom un étrange coup du sort pour que l'on pousse à nouveau les portes de son magasin, et qu'on emporte des articles bradés bien moins chers qu'en face. Ce récit un peu déjanté, au fil narratif un peu décousu, aborde les thématiques de la société de consommation et de la place des Indiens dans la société américaine. Il pose aussi la question du bonheur, à travers l'histoire de Tom : être heureux, n'est-ce pas se contenter de la simple joie d'écrire un haïku sur un vieil annuaire téléphonique ?

 

Catégorie : Littérature française

Etats-Unis / pauvreté / consommation / alcool / marginal / poésie /


Posté le 26/11/2021 à 09:32

Sur les toits, Frédéric Verger. Gallimard, 06/2021. 388 p. 21 € ***

Marseille, 1942. Helen, une chanteuse anglaise désargentée, vit seule avec ses deux enfants. Installée dans une mansarde lors de la débâcle de 1940, elle doit être hospitalisée. Ses enfants risquent d'être séparés et placés dans des familles d'accueil. Elle demande alors à son fils de construire un abri secret sur les toits, où il pourra se réfugier avec sa sœur. Les deux enfants sont livrés à eux-mêmes et doivent survivre, confrontés à une population marginale et hostile...

Il s'en passe des choses sur les toits du Panier ! Après avoir vécu seuls pendant quelques semaines, sans accès au petit appartement désormais inaccessible, et sans nouvelles de leur mère, avec pour seuls bagage un phono et Lielo, un oiseau chanteur en cage, les deux enfants vont faire de surprenantes rencontres et trouver leur place dans cette communauté de marginaux. Des enfants et des adolescents survivent de rapines et d'expédients et prennent les surnoms que leur valent les sauts par dessus les ruelles. Sales, puants, déguenillés, ils obéissent à quelques meneurs et deviennent les rois des toits. Parmi eux, le narrateur tombe amoureux, fait la promotion d'un joueur de billard, devient un as des glissades sur les tuiles, tandis que sa benjamine, avantagée par sa petite taille, se glisse dans les cheminées pour aller cambrioler les appartements désertés par leurs propriétaires, et que les autorités détruisent petit à petit les immeubles du Panier… Ce roman d'aventures et initiatique, qui présente une belle galerie de personnages, est élégamment écrit et se lit avec plaisir malgré une action parfois répétitive et certaines longueurs.

 

Catégorie : Littérature française

Marseille / deuxième guerre mondiale / marginaux / famille /


Posté le 26/11/2021 à 09:30

Un tesson d'éternité, Valérie Tong-Cuong. JC Lattès, 08/2021. 269 p. 20 € ****

Anna Gauthier, pharmacienne, mène une existence tranquille et idéale, qui lui permet d'oublier ses origines modestes et son enfance malheureuse. Elle forme avec son mari Hughes un couple solide dans sa maison en bord de mer. Tout bascule le jour où son fils Léo, 18 ans, est arrêté puis incarcéré. Anna voit son monde s'écrouler et resurgir les démons de son enfance...

Anna a construit sa vie dans le déni d'un passé traumatique. Et elle y est parvenue : elle a appris à se contrôler, à modifier ses attitudes, ses inflexions de voix, elle est désormais une femme soignée et élégante – devenue une autre et pas celle qui a subi, jadis. Avec le risque, évidemment, que rien n'ait été résolu ni guéri. L'arrestation de son fils, accusé de violence délibérée contre les forces de l'ordre, va raviver les blessures et menacer inexorablement le fragile édifice qu'elle a patiemment construit. Comme si, malgré tous ses efforts, on ne pouvait jamais s'affranchir complètement de son passé. Avec un soin méticuleux, sans pathos, d'une écriture précise et avec une efficacité redoutable, Valérie Tong-Cuong raconte ce progressif éboulement du monde d'Anna. Avec un dénouement qui vient clore implacablement la ruine de cette vie qu'on croyait réussie.

 

Catégorie : Littérature française

famille / harcèlement / trauma / enfance / prison /


Posté le 25/11/2021 à 17:39

La fille qu'on appelle, Tanguy Viel. Minuit, 09/2021. 174 p. 16 € ****

Laura, 20 ans, ancien mannequin, est face à deux policiers auxquels elle raconte son histoire. Elle a décidé de revenir vivre avec son père. Celui-ci, Max Le Corre, un ancien boxeur qui après une passe difficile a repris les combats, est le chauffeur de Quentin Le Bars, maire de la ville. Max se tourne alors vers son patron pour lui demander de recevoir sa fille. C'est alors que les mâchoires du piège vont se refermer sur la jeune femme et sur son père…

         Dans ce roman aux thématiques sociales, Tanguy Viel met en scène, de façon assez visuelle, les rapports de domination qui s'exercent dans deux relations : entre Max et son patron, et entre Laura et le Bars. Le Bars est un dominateur, un homme de pouvoir, qui use d'une véritable emprise de laquelle la jeune femme ne parvient pas à se défaire. Elle n'a pas envie, mais elle répond à l'impérieux désir du mâle dominant. C'est toute la délicate question du consentement, cette fameuse zone grise entre refus et résignation, où le refus n'est pas clairement dit. Le roman prend véritablement un tour social avec l'apparition du personnage du directeur de casino, véritable maffioso, qui recrute des serveuses dont on imagine très bien que leur travail ne se limite pas au bar. Entre ces deux hommes d'influence, il y a de ces petits arrangements avec la morale et la loi, au sein de réseaux d'affaires qui se tissent à coups de renvois d'ascenseur et de "services" réciproques. Des réseaux puissants, surtout quand se mêle la politique : dans ce combat de David contre Goliath, on devine sans peine qui va en sortir gagnant. Un dénouement un peu attendu d'un roman qui par ailleurs aborde avec finesse la relation père-fille et surtout la question du corps, qui vient en contrepoint du discours social : le corps du sportif, musclé, surentraîné ; le corps des jeunes femmes dont on ne voit que ça justement, la perfection ; et le corps de l'homo politicus, un peu empâté sous le costume, ni beau ni moche, mais un corps de pouvoir et de représentation.

 

Catégorie : Littérature française

abus / pouvoir / consentement / vengeance / politique / mœurs /


Posté le 21/10/2021 à 17:33

Seule en sa demeure, Cécile Coulon. L'Iconoclaste, 08/2021.334 p. 19 € *****

Quelque part dans le Jura, à la fin du 19ème siècle. Aimée épouse Candre Marchère, un riche propriétaire terrien, veuf d'un précédent mariage. Candre est plutôt attentionné, mais distant. Elle se sent seule, désœuvrée dans cette grande demeure environnée par la forêt d'Or et régentée par la servante Henria. Sa mélancolie apitoie son mari, qui lui propose de reprendre des cours de flûte qu'elle jouait enfant. Il fait appel à Emeline Lhéritier, professeure au Conservatoire de Genève, qui se rend dans la propriété une fois par semaine. Les deux femmes commencent à se lier, et Aimée reprend un peu goût à la vie, jusqu'au jour où Angelin, le fils d'Henria, provoque un accident.

Comme dans la plupart des romans de Cécile Coulon, la nature est un personnage à part entière. Ici, elle est incarnée par la forêt qui cerne la maison de toutes parts, foisonnante, sombre, impénétrable et, ne peut-on s'empêcher de se demander, probablement hostile. D'ailleurs, Aimée ne s'y aventure pas, et préfère restée cloîtrée dans une demeure où elle peine à trouver ses marques. Tout dans ce récit, d'ailleurs, concourt à rendre la vie difficile pour la jeune mariée, à commencer par son mari, personnage impénétrable et ambigu. Aimée est une sorte d'oie blanche dont les yeux et le corps vont s'ouvrir grâce à Emeline : il fallait bien ça, la complicité qui va rapidement unir les deux femmes, et la liberté que donne la musique, pour que le récit bascule et que tombent les masques… Si l'ambiance, gothique et sombre à souhait, est parfaitement soignée et efficace, les conséquences de l'enquête menée par Aimée puis par Emeline sur la mystérieuse première épouse sont relativement prévisibles. Mais ne boudons pas notre plaisir, le roman est prenant malgré tout et la plume de l'auteur toujours aussi juste, à la fois efficace et poétique.

 

Catégorie : Littérature française

forêt / 19ème siècle / famille / mariage /


Posté le 11/10/2021 à 16:06

Les contreforts, Guillaume Sire. Calmann-Lévy, 08/2021. 345 p. 19,90 € ****

Dans les Corbières, non loin de Carcassonne, la famille de Testasecca habite le château fort de Montrafet. C'est un château extraordinaire, composé de multitudes de tourelles, de coursives, mâchicoulis, chemins de ronde et passages dérobés. Le père, violent et bagarreur, essaie de produire du vin de ses vignes, sa femme tente tant bien que mal de gérer la propriété tandis que leurs deux enfants adolescents, déscolarisés, se livrent aux activités de leur choix. Clémence, 17 ans, est une bricoleuse hors pair et étaie, répare, maçonne les murs qui s'écroulent. Pierre, de deux ans son cadet, bat la campagne où il pose des collets à lapins. Le château est en très mauvais état, voilà ses propriétaires menacés d'expulsion. La famille se lance alors dans la bataille pour sauver son bien, tandis qu'autour d'eux, les chevreuils ravagent les cultures.

Quel lieu extraordinaire que ce château fort, témoin de splendeurs passées, héritage d'une famille aux ancêtres baroques et hauts en couleurs ! Coursives et chemins de ronde, salon du Cerf, chambres décorées, pigeonnier et tours branlantes, Montrafet domine ses hectares de terrain mais menace de s'écrouler de partout. Clémence, capable de ressusciter Hyperélectryon, un antique tracteur impressionnant, achète une bétonnière et fait ce qu'elle peut pour empêcher les murailles de verser, tandis que Diane, tombée en amour pour Léon, négocie des prêts à la consommation et réclame des impayés de bois de chauffage. Pendant ce temps, son mari joue du coup de poing au conseil municipal et Pierre, que le village soupçonne d'avoir des accointances avec Loghauss, une créature légendaire qui l'aurait sauvé lors d'un incendie, erre dans la campagne et braconne. C'est grâce aux femmes que le lieu tient encore debout, et c'est sous l'égide du père, qui répète à l'envi qu'après tout qu'est-ce qui n'est pas impossible ? que la famille décide de se révolter et de refuser l'arrêt de mise en péril de la demeure. Haro et sus à l'envahisseur ! Les de Testasecca montent au créneau et luttent, à coups de cartouches de germes de blé, contre la gendarmerie mandatée pour les déloger. C'est drôle parfois, dramatique souvent. A travers le combat de la famille pour sauver son patrimoine, c'est toute l'histoire d'un pays et de ses légendes que présente avec talent l'auteur toulousain, qui donne à voir la splendeur de ces châteaux témoins d'un passé mouvementé, que les années n'épargnent pas.

 

Catégorie : Littérature française

Ariège / Toulouse / château fort / famille / expulsion / révolte /


Posté le 04/10/2021 à 18:23

Revenir fils, Christophe Perruchas. La Brune au Rouergue, 08/2021. 279 p. 20 € ***