L'abandon du mâle en milieu hostile, Erwan Larher. J'ai Lu, 07/2019. 251 p. 7,10 € *****

         Dijon, 1977. Le narrateur, lycéen bien comme il faut, raie sur le côté, lunettes et boutons d'acné, tombe en amour pour une jeune femme aux cheveux verts et aux épingles à nourrice, qui hélas ne s'intéresse guère à lui. N'importe, il est opiniâtre et prêt à tout pour la remettre dans le droit chemin et qu'elle lui accorde son attention, y compris à aller pogoter à un concert des Béru ou l'accompagner fidèlement dans des rades dijonnais dont il n'avait jusqu'alors jamais soupçonné l'existence. La persévérance s'avère payante puisque la punkette finit par lui proposer une colocation pendant leurs études, de lettres pour qu'elle mène brillamment tout en écrivant un roman, et de droit pour lui, qui finit tout de même par abandonner le groupe des Jeunes Libéraux dont il faisait partie depuis des années. Le couple tient bon, malgré des absences de plus en plus fréquentes de la jeune femme qui se rend régulièrement à Paris où elle travaille pour un éditeur. Il faudra bien que j'en parle, répète le narrateur dont on sent qu'il veut encore rester dans la chaleur de ces quelques années partagées, il faudra bien que j'en parle répète-t-il tout en continuant d'évoquer ses souvenirs, non sans humour et tendresse. Il faut bien qu'il en parle et quand il se décide, le récit bascule alors dans une toute autre ambiance. Adieu concerts et musique punk, plats maison et séances érotiques, ne restent plus que la surprise, le choc, le chagrin et la perte de tous les repères. Qui était-elle ? Qu'était-il pour elle ? L'a-t-elle vraiment aimé ou manipulé ? Connait-on vraiment la personne qu'on aime ? Les questions restent sans réponse dans une deuxième partie sombre, bien loin de l'insouciance et de la drôlerie des débuts, et le portrait d'une génération qui aimait Sid Vicious et David Lynch, vivait sans portable et avait fêté la victoire de Mitterrand contre VGE. C'est là un des points forts de ce roman, outre sa qualité littéraire indéniable : ce contraste entre des deux périodes, l'avant et l'après, et la question du droit à continuer à vivre, ensuite, quitte à se sentir un peu lâche, "accepter de continuer en se rendant compte que finalement, ce n'est pas si insurmontable, que nul n'est irremplaçable.". Un excellent roman offert par Manue Rêva, mon binôme des 68 premières fois, que je remercie vivement pour cette découverte.

 

Catégorie : Littérature française

punk / amour / couple / deuil /


Posté le 30/11/2020 à 11:39

Histoires de la nuit, Laurent Mauvignier. Minuit, 09/2020. 635 p. 24 € ****

         Aux Trois Filles Seules, hameau de La Bassée, vit la famille Bergogne : Patrice, agriculteur, sa femme Marion et leur fille Ida, ainsi que Christine leur voisine, artiste peintre. On s'apprête à fêter les 40 ans de Marion. Tout le monde est mis à contribution : Ida a fait des dessins, conseillée par Christine qui s'attelle aux gâteaux, tandis que Patrice s'est chargé de la décoration et de la préparation du repas. Mais d'étranges individus s'invitent à la fête et menacent tout le monde…

         Malaise et non-dits règnent dans le hameau. On sent chez Christine une réelle hostilité envers Marion, et si elle lui cuisine trois gâteaux, c'est moins en son honneur que pour faire plaisir à la petite Ida qu'elle adore. Et puis il y a ce couple un peu bancal, rencontré via les réseaux sociaux, mal assorti, Patrice qui se trouve gros et se demande ce qui a pu décider la belle et séduisante Marion à accepter de l'épouser, Patrice qui voudrait lui dire sa tendresse mais doit taire son désir pour le satisfaire de temps à autre dans des relations tarifées. Quant à Marion, elle reste insaisissable et mystérieuse, comme venue de nulle part avec le secret de sa vie d'avant. Arrivent alors les frères, Christophe, puis Bègue, et enfin Denis. Se met en place un huis clos étouffant dans un coin perdu de campagne où personne n'arrive par hasard, dans une tension qui va crescendo, à mesure des longues phrases de Laurent Mauvinier qu'on serait tenté de lire d'une traite, comme en apnée, avant d'arriver au point pour pouvoir reprendre son souffle. Il faut prendre le temps et laisser faire pour s'habituer à ces phrases qui semblent suivre le cours de la pensée de chacun des sept personnages et nous faire connaître leurs désirs contrariés, leurs traumatismes et leurs ressentiments. Ces 635 pages et les méandres de leurs mots racontent quelques heures d'une tension grandissante, savamment orchestrée, jusqu'à un dénouement tragique et implacable.

 

Catégorie : Littérature française

campagne / huis clos / famille / vengeance /


Posté le 30/11/2020 à 11:38

Le monde du vivant, Florent Marchet. Stock, 08/2020. 283 p. ****

Jérôme, ingénieur agronome, a tout plaqué pour se lancer dans l'agriculture bio. Mais c'est difficile, les dettes s'accumulent comme le nombre de travaux à faire et de tâches à effectuer chaque jour. Et voilà que Marion, sa femme, est victime d'un accident qui l'empêche de seconder Jérôme. Solène, bientôt 15 ans, doit pallier l'invalidité de sa mère, sans aucun enthousiasme. Elle déteste les travaux de la ferme et ne pense qu'à Baptiste, avec qui elle commence à sortir. Et voilà que son père recrute un jeune woofer qui va venir aider pendant quelques semaines…

Ce roman donne voix à Solène évidemment, qui exprime ses désirs, ses colères et toutes les contradictions de l'adolescence. Mais il laisse aussi parler Jérôme qui, submergé par ses propres soucis, en oublie d'aimer sa fille et lui crie dessus toute la journée, quitte à s'en vouloir ensuite, à Marion, qui fait souvent office de médiateur entre son mari et sa fille, et s'efforce de supporter vaillamment le climat de tension et de ne pas sombrer dans le découragement. Le monde du vivant, c'est celui de la vie : celle des néo-ruraux dont les rêves d'une agriculture raisonnée et biologique se heurtent à la cruauté de la réalité, via les discours écologiques de Jérôme et de Théo le woofer. Celle de Solène qui éprouve les premiers émois amoureux et le désir dont elle ne sait pas toujours trop quoi faire. Florent Marchet excelle dans la description du désir adolescent : à 14 ou 15 ans, on est partagé la fascination et le dégoût, on veut et on ne veut pas tout à la fois. Solène fait l'amour avec Baptiste parce qu'il lui a demandé, par curiosité, et parce qu'il faut bien se décider un jour. Elle n'en attend rien, n'a pas fantasmé là-dessus. "Une forte appréhension se mêle à une envie de transgresser. Il y a le mystère aussi, l'envie d'arracher l'écorce, de grandir d'un seul coup. Il faut bien en passer par là […]." Et évidemment c'est raté. Et puis il y a son attirance pour Théo, lequel finit par faire paraître bien fades les provocations de Baptiste. Enfin c'est la vie de la terre, cette campagne dont Jérôme regrette qu'elle ne soit pas davantage respectée, et que sa fille, malgré toute son agressivité envers son père, aime aussi : "Quelques gouttes de pluie tombaient mollement, libérant cette odeur de terre, de pétrichor qui se combine avec l'ozone. Elle a appris ça en sciences nat. C'est la même odeur, partout dans le monde, dès qu'une goutte de pluie tombe sur un sol sec." Se dit Solène lorsque tombe l'averse d'été. Lire ces lignes et découvrir le pétrichor, se rappeler cette odeur si particulière et volatile de terre mouillée, synonyme d'une fraîcheur bienvenue après la chaleur c'est se souvenir des beaux jours en cette automne morose et se dire qu'un jour, bientôt, tout ira mieux.

 

Catégorie : Littérature française

campagne / bio / famille / désir / jalousie /


Posté le 30/11/2020 à 11:36

Nature humaine, Serge Joncour. Flammarion, 08/2020. 398 p. ****

         Une ferme du Lot, dans les années 80, où vit la famille Fabrier. Agriculteurs depuis trois générations. A 15 ans, Alexandre est le seul de la fratrie à envisager de prendre la succession des parents : tout repose sur ses épaules, puisqu'aucune de ses trois sœurs n'a envie de continuer à vivre à la ferme, dans un quotidien rythmé par les travaux agricoles et le JT du 20 heures ou les sorties du samedi au Mammouth. Alexandre suit des cours au lycée agricole, son avenir est tout tracé, ce qui lui importe surtout c'est de passer son permis et de pouvoir emprunter la voiture paternelle pour aller raccompagner sa sœur aînée, étudiante à Toulouse, pour revoir Constanze, sa colocataire. Au cours d'une soirée, il fait la connaissance d'activistes anti nucléaires, et découvre un engagement et un combat qu'il n'aurait jamais soupçonnés…

         Serge Joncour dépeint avec justesse le milieu rural de ces années 80, et l'évolution des modes de vie et de travail. Les présidents se succèdent, le téléphone met des mois à arriver pour prendre place dans le couloir des maisons, on continue d'utiliser engrais et pesticides, l'heure est à la production de masse. Agrandir, produire sont devenus les maîtres mots de l'agriculture moderne, tandis qu'on envisage de faire passer une autoroute tout près des terres de la famille. Il y a d'abord chez Alexandre une forme de résignation face à tout ce qui arrive, puis une lente prise de conscience de ce qu'il pourrait refuser. Comme une sorte d'affranchissement qui se fait petit-à-petit. Mais au-delà du parcours initiatique du protagoniste, c'est un portrait de la France qui nous est présenté, avec ses manifestations anti nucléaires, la transformation des paysages et la multiplication des hypermarchés et des ronds-points, l'élection de Mitterrand qui avait soulevé tant d'enthousiasme, la lutte acharnée du monde agricole pour survivre, à coups de subventions, les débuts de la mondialisation… Mon seul regret, les fautes d'orthographe trouvées dans le roman, "laisser le moteur allumer", ou " Il n'avait pas vue Constanze", un peu décevantes de la part d'un écrivain chevronné comme Serge Joncour, auteur d'un roman couronné par le Fémina, et publié par une grande maison d'édition qui doit bien avoir les moyens de faire appel à des relecteurs…

 

Catégorie : Littérature française

campagne / France / années 80 / militantisme / agriculture /


Posté le 13/11/2020 à 10:09

La fille du chasse-neige, Fabrice Capizzano. Le Diable vauvert, 09/2020. 526 p. 22 € ***

Tom Cianco, chanteur-auteur-compositeur un peu paumé, revient dans la maison familiale d'un petit village perdu. Cet hiver-là, il y fait la connaissance de Marie, apicultrice, qui conduit l'hiver un chasse-neige. C'est l'amour fou, le vrai, la symbiose parfaite, qui inspire Tom et lui fait composer onze chansons, lesquelles vont donner naissance à un album, sous l'égide d'un producteur qui va le propulser vers le succès. Tout irait bien si Tom n'était pas rattrapé par ses démons : hypersensible, il s'avère d'une jalousie dévorante et devient violent…

L'histoire de Tom serait banale si elle n'incluait pas une galerie de personnages hauts en couleurs : la famille de Tom d'abord, un père sanguin et violent qui fait voler quand il s'énerve tout ce qui lui tombe sous la main, une mère douce et aimante qui p.rd ses m.ts suite à u. AVC, un frère Antoine, cadre parisien au bord du burn-out, et Lucille, la sœur ainée infirmière, qui vont tous se réunir à Peyrade. Et puis, Franck le producteur aux dents gâtées comme des touches de piano, qui s'avère influent et le propulse vers le succès, avec les trois musiciens du coin recrutés par Tom, le guitariste anglais alcoolique, le batteur surdoué accro à la coke et le bassiste autiste qui refuse qu'on l'appelle par son nom. N'oublions pas Igor, le sculpteur chilien révolutionnaire, et évidemment Marie, la belle Marie, à la fois plantureuse et solide, capable de réparer n'importe quel moteur ou de porter à bout de bras des ruches pleines. Au milieu de tous, Tom, daltonien mais capable de voir des couleurs imperceptibles au commun des mortels, des couleurs qui caractérisent les personnes qui l'entourent ou leurs sentiments, Tom, sa guitare et sa voix, qui compose des odes à l'amour et trouve des notes à chaque bûche qu'il empile.

Fabrice Capizzano rend hommage à la nature du Vercors dont il et originaire, aux abeilles qu'il a élevées ; il doit probablement lui aussi jouer de la guitare et possède une grande culture musicale. Il y a de l'inspiration dans ce récit, des passages touchants, malgré certaines incohérences et certaines longueurs. Par ailleurs le roman a été mal relu, et comporte encore des fautes d'orthographe assez inadmissibles, des fautes d'accord ("une vie idéale qui n'aurait jamais existée"), des confusions de conjugaison (il écrit systématiquement "fût" pour "fut", "que je vois", etc…) et le style est sincère mais parfois maladroit.

 

Catégorie : Littérature française

musique / amour / famille / violence /


Posté le 30/10/2020 à 17:53

Mon père, ma mère, mes tremblements de terre, Julien Dufresne-Lamy. Belfond, 08/2020. 249 p. 17 € *****

         Charlie et sa mère sont dans la salle d'attente d'un hôpital. Le père de Charlie est au bloc opératoire, où il subit une lourde opération visant à le faire changer de sexe. En effet, Aurélien a décidé de devenir Alice. Pendant ces quatre heures interminables, Charlie se rappelle ces deux dernières années qui ont chamboulé sa famille.

         Pas facile, à 14 ans, d'entendre son père annoncer une telle nouvelle. Il faut accepter sans forcément comprendre, il faut endurer les moqueries au collège, quand le père de Charlie se met à sortir de la maison vêtu en femme, il faut faire avec ses sentiments de honte et de rejet. Mais Charlie et Aurélien sont complices, unis par un attrait pour la chimie et les phénomènes sismologiques. Face à un tel tremblement de terre, c'est toute l'unité de la famille qui est menacée, et il faut tout l'amour entre ses trois membres pour tenir, face à la double adversité de la condamnation sociale et du long parcours semé d'épreuves qu'est un changement de sexe. Charlie tient un journal de bord où il consigne tout : les conséquences des prises d'hormones, les périodes d'enthousiasme et de découragement, les rendez-vous médicaux, les chats des forums sur lesquels son père passe ses soirées, ses propres interrogations. Il lui faudra parcourir un long chemin pour passer du rejet à l'acceptation et au soutien. De la mère, il est peu question au début : Charlie raconte bien quelques disputes, mais elle paraît tout de même soutenir inconditionnellement son mari. Certes, l'histoire est racontée par l'adolescent, qui ne peut avoir entière conscience des conséquences pour le couple d'une telle décision, mais Charlie semble accorder peu de cas finalement à sa mère, présente tout du long en filigrane, et c'est peut-être le seul bémol à trouver dans ce récit bien mené, qui ne cache rien des difficultés rencontrées aujourd'hui par les personnes transgenres, et par leur entourage.

 

Catégorie : Littérature française

genre /  changement de sexe / opération / famille /


Posté le 30/10/2020 à 17:51

Elle a menti pour les ailes, Francesca Serra. Anne Carrière, 08/2020. 470 p. 21 € *****

         Ilarène, petite ville de Méditerranée, 2015-2016. Garance Sollogoub est élève de seconde, et prend des cours de danse dans l'école de sa mère, ancienne danseuse étoile. Une très jolie jeune fille, qui prépare la variation de Gamzatti avec sa meilleure amie Souad. Mais voilà qu'elle se rapproche d'un groupe d'élèves de terminale, des amis d'un certain Vincent Dagorn, dont elle est tombée amoureuse avant qu'il ne parte faire ses études à Grenoble. Elle est peu-à-peu intronisée dans le groupe, et découvre l'alcool, la drogue, la séduction et l'éveil à la sexualité, dans un climat où l'amitié n'exclut pas une forme de rivalité et de compétition. Elle se met à perdre pied, et un beau jour, elle disparaît.

         Francesca Serra prend son temps. Elle plante le décor – l'école de danse, la compétition entre les jeunes filles, la beauté de Garance, l'univers des ados 2.0 et leurs échanges sur les réseaux sociaux, leur cruauté et leurs enthousiasmes. Elle nous plonge dans l'univers des millenials à qui confisquer le portable équivaut à une mise au trou, et campe parfaitement différents personnages, entre les populaires qui fascinent les plus jeunes, et les mal aimés, gros, ou bons élèves, qui se réfugient au CDI. Les différentes parties du roman oscillent entre l'automne 2015 et l'été 2016, date de la disparition de Garance, et mettent en place, petit-à-petit, toutes les pièces de puzzle. L'écriture de Francesca Serra compose elle aussi une sorte de patchwork parfaitement réussi, entre les monologues intérieurs d'adolescents, les échanges sur Instagram ou Whatsapp d'une justesse confondante, et les passages narratifs. Elle a obtenu pour ce premier roman au titre intrigant le prix littéraire "Le Monde", amplement mérité.

 

Catégorie : Littérature française

adolescence / lycée / réseaux sociaux / influence / harcèlement /


Posté le 30/10/2020 à 17:50

Chavirer, Lola Lafon. Actes Sud, 08/2020. 345 p. 20,50 € *****

         Années 80. Cléo est en quatrième et rêve de devenir danseuse de modern jazz. Elle rencontre Cathy, qui la couvre de cadeaux et lui propose de postuler pour une bourse financée par une mystérieuse fondation nommée Galatée. Elle pourra réaliser son rêve et intégrer l'école d'une compagnie. Mais la bourse tarde à venir. En attendant, Cléo participe à un déjeuner avec des hommes plus âgés qu'elle, puis est chargée de repérer dans son collège d'autres jeunes filles qui pourraient elles aussi concourir pour obtenir la bourse. 25 ans plus tard, un appel à témoins est lancé pour retrouver les victimes de la fondation. Devenue danseuse pour la télévision, Cléo s'interroge sur son passé et sa part de responsabilité dans les méfaits accomplis par Galatée.

         Le récit est construit comme une sorte de puzzle qui mêle les époques - celle de l'adolescence de Cléo, ses débuts comme danseuse chez Drucker, sa vie de femme -, et les différentes personnes qu'elle a côtoyées. On ne s'y perd pas, tandis que se découvre, au fur et à mesure, le spectre de la pédophilie en cours dans les années 80, et qui laissait Matzneff et consorts donner libre cours à leur attirance pour les adolescents sans qu'à l'époque on n'en trouve grand-chose à redire ; s'y tissent aussi des réflexions sur le pardon et le poids des souvenirs. Comment oublier, comment vivre avec le remords d'avoir entraîné tant d'autres filles dans ce piège ? On découvre aussi le milieu de la danse et de la variété, ses coulisses, les faux-cils, et sous les plumes et les paillettes, les douleurs du corps et de l'âme, les salaires trop bas, les conditions de travail difficiles, dissimulées sous un sourire factice. Ce n'est sans doute pas un hasard si Lola Lafon a fait le lien entre les pratiques occultes de la pédophilie des années 80 et les dégâts qu'elle a causés chez leurs jeunes victimes, et la danse de cabaret : on sourit sous le fard, malgré l'armature en métal qui corsète le dos, malgré les courbatures et la fatigue, parce que c'est la loi du spectacle, the show must go on. Jusqu'à ce qu'enfin la parole se libère.

 

Catégorie : Littérature française

pédophilie / manipulation / consentement / danse / spectacle /


Posté le 30/10/2020 à 17:48

Sale bourge, Nicolas Rodier. Flammarion, 08/2020. 215 p. 17 € ****

Pierre vient d'être condamné à quatre mois de prison avec sursis pour violences conjugales. C'est l'occasion pour lui de réfléchir à ce qui l'a conduit à devenir violent, et de replonger dans son enfance. Issu d'une famille bourgeoise, catholique et versaillaise, il a grandi dans une véritable sécheresse affective et a été élevé à la dure, suivant une éducation qui n'excluait pas les coups et la violence...

La vie de Pierre nous est révélée en flash back. Né dans un milieu favorisé, avec son petit polo et sa raie sur le côté, il a tout pour être heureux. Mais derrière les tentures, bien à l'abri des murs de la maison bourgeoise, se développe la maltraitance. Le plus effrayant ce n'est pas les coups, c'est le comportement de la mère, qui contraint son fils à rester à table plusieurs durant parce qu'il n'a pas terminé sa salade de carottes, pour finir par lui mettre le nez dedans ; c'est une mère dure, implacable, dont la violence des mots est insupportable. Commet se construire après ? Comment éviter de reproduire à son tour la violence dont on a été victime ? Pierre porte les séquelles de cette éducation, et semble incapable de contenir la violence qu'on lui a inculquée. Est-il bourreau ou victime ? Le propos du roman n'est pas de répondre à cette question, mais de donner voix à un auteur de violences conjugales. Sans l'excuser, en exposant les faits.

 

Catégorie : Littérature française

violence / famille / bourgeoisie /


Posté le 30/10/2020 à 17:45

Un loup quelque part, Amélie Cordonnier. Flammarion, 03/2020. 270 p. 19 € ****

         Elle est mariée à Vincent, et maman d'une Esther de 8 ans. Arrive un nouveau bébé, Alban. Il a cinq mois quand sa mère découvre une tache noire dans le cou du nourrisson. D'autres taches suivent, de plus en plus nombreuses, qui se développent sur tout le corps. Puis c'est la peau tout entière qui peu à peu s'assombrit, Elle le mesure en comparant la pigmentation avec un nuancier de peinture. Le bébé est métis et va révéler la couleur définitive de sa peau au cours des prochains mois. Comment est-ce possible ? Elle ignore tout d'un possible ancêtre noir ! Face à l'inconcevable, la mère en proie à une panique grandissante va lever le voile sur un secret de famille qu'elle va avoir terriblement de mal à assumer.

         Voilà que la mère aimante se met à rejeter petit à petit son enfant pour lequel elle n'éprouve que du dégoût. Professeure de lettres de formation, elle se réfère à Samsa, le cafard de Kafka, auquel elle compare le nourrisson. Ne pourrait-elle pas l'écraser d'un coup de balai ? A la fois lucide sur sa possible violence, et atterrée par ce dont elle pourrait être capable envers son bébé, elle ne parvient tout de même pas à s'empêcher de sombrer dans une sorte de folie, qui la conduit à cacher la couleur de la peau de son enfant à tout le monde, y compris à sa fille, en l'engonçant sous des couches de vêtements et de fond de teint. Certaines scènes, qui relèvent d'une véritable maltraitance, font vraiment froid dans le dos, mais comment blâmer cette mère qui a subi un double traumatisme dans son enfance et qui se retrouve finalement bien seule pour affronter ce qu'elle vit comme une véritable catastrophe ? Certes, tout cela fait beaucoup pour une seule femme, mais ce récit aborde la question délicate de l'amour maternel dont on commence à comprendre qu'il peut ne pas être aussi instinct et évident qu'on le pensait.

 

Catégorie : Littérature française

famille / maltraitance / secret / abandon /

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois


Posté le 12/10/2020 à 17:07

Buveurs de vent, Franck Bouysse. Albin Michel, 08/2020. 392 p. 20,90 € ****

         Marc, Mathieu, Mabel et Luc sont frères et sœurs et se retrouvent fréquemment pour se suspendre par des cordes au viaduc qui enjambe la vallée. Ils vivent dans une vallée reculée dont la population vit sous le joug de Joyce, le propriétaire de la centrale électrique, qui assure toute la vie économique de la communauté, mégalomane au point d'avoir fait rebaptiser toutes les rues de la ville à son nom. Marc et Mathieu travaillent pour lui, ainsi que leur père. Personne n'ose se révolter, jusqu'au jour Mabel, chassée de la maison par sa mère, est convoitée par l'une des brutes à la solde de Joyce…

         Après un premier chapitre au ton légendaire, le récit se met lentement en place, pour mêler progressivement tous les ingrédients d'un drame à venir. On ne sait où se situe ce Gour Noir ni quand se passe l'histoire. Comme si Franck Bouysse avait voulu ainsi donner une portée universelle à un récit sombre, qui évoque de nombreux thèmes : l'émancipation féminine, les rapports familiaux, les premières amours, la toute-puissance du patronat… Ouvrir un nouveau roman de Franck Bouysse c'est retrouver sa patte qui campe parfaitement bien une atmosphère rurale et des personnages typiques : le tyran Joyce, qui a enfermé sa femme, les brutes qui l'entourent, la mère des enfants confite dans une religion qui l'empêche d'aimer, le père à qui un marin rencontré dans un bar va ouvrir les yeux… Cependant, le roman m'a paru receler quelques écueils : malgré ses qualités indéniables et la plume si juste de son auteur, il souffre de longueurs et son intrigue manque de cohésion. Et puis, que tout est noir…

 

Catégorie : Littérature française

campagne / famille / ouvriers / patron / pouvoir / injustice /


Posté le 12/10/2020 à 16:59

Fief, David Lopez. Points, 01/2019. 237 p. 7,10 € ****

         Dans une petite ville de grande banlieue, trop verte pour être un "quartier" et trop goudronnée pour ressembler à la campagne, Jonas, Poto, Ixe, Miskine, Untel, Habib et Lahuiss tuent le temps en fumant de gros spliffs et en jouant aux cartes. Jonas se sent bien avec sa bande de potes, même s'ils ne font pas grand-chose. Ce qu'il veut, lui, c'est être tranquille, pouvoir s'entraîner à la boxe et préparer son prochain combat. Et continuer de temps en temps à fréquenter Wanda.

         Un portrait de tout jeunes adultes un peu perdus, désœuvrés, qui cherchent un sens à une existence sans grande ambition. Le choix d'une langue très orale et actuelle – tchek de l'épaule, vas-y bien ou quoi, wesh gros on joue ou quoi ? – peut rebuter certains lecteurs, mais ce récit qui sonne fort juste est très bien construit. Et ce n'est pas parce que le récit est écrit dans l'argot des banlieues que l'auteur n'a pas de références littéraires, en témoigne un passage désopilant où Lahuiss, le seul à faire des études, entreprend de faire faire une dictée d'un extrait de Voyage au bout de la nuit à la bande. Un extrait : "Je lui demande s'il n'aurait pas l'extrait de Voltaire dont il nous avait parlé la dernière fois, avec des histoires de jardin et tout ça, mais il dit non, puis annonce qu'il va nous dicter trois extraits d'un livre écrit par une femme qui s'appelle Céline je crois, enfin c'est ce que j'ai cru comprendre parce que ce n'est pas facile de l'écouter avec tous les autres qui demandent quel jour on est, pour mettre la date en haut à gauche de la feuille, et ceux qui râlent parce que leur stylo n'écrit pas bien. Untel demande wech, c'est qui celle-là, et Lahuiss lui répond qu'il s'agit d'un homme, ce qui fait dire à Poto vas-y c'est quoi comme gars bizarre ça encore." L'ensemble est très réussi et vivant, et empreint, dans son dénouement, d'une jolie dimension poétique.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois".

 

Catégorie : Littérature française

adolescence / banlieue / ennui / bande / drogue /


Posté le 12/10/2020 à 16:58

Comme des frères, Claudine Desmarteau. L'Iconoclaste, 03/2020. 260 p. 18 € ***

       Ils sont sept, membres d'une bande soudés comme des frères : Kevin, Ryan, Idriss, Thomas, Lucas, Saïd et Raphaël, le narrateur. Ensemble au collège, ensemble pour zoner, pour fumer des pétards et boire des bières. Arrive un jour Quentin dont la coupe mulet va bientôt lui donner son surnom de Queue-de-rat. Queue-de-rat devient le souffre-douleur de la bande, notamment de Kevin. Ce qjui n'est pas sans gêner Raphaël, amoureux fou de la sœur jumelle de Quentin, qui enveloppe les garçons de son mépris le plus total. Mais Quentin finit par intégrer la bande, et par participer aux défis les plus stupides. Jusqu'au drame…

       Du drame, qui ouvre le roman et entraîne chez le narrateur un dégoût de soi absolu, on n'en saura la nature qu'au dénouement. Le récit met en place, de façon implacable, les différents éléments qui vont y mener. Claudine Desmarteau a fait le choix d'adopter la voix et le point de vue d'un des adolescents, dans une langue parfois crue, et dresse à travers cette confession désespérée un portrait cruel mais juste d'adolescents désœuvrés, obsédés par les filles, prêts à tout pour tuer l'ennui.

 

Catégorie : Littérature française

adolescence / bande / rivalité / jalousie / amitié /


Posté le 12/10/2020 à 16:56

Elise ou la vraie vie, Claire Etcherelli. Gallimard, 07/2017 (Folio). 276 p. ***

         Une ville de la région bordelaise, dans les années 50. Elise et son frère Lucien, orphelins, vivent chichement avec leur grand-mère. Lucien a des ambitions : après s'est marié et avoir eu une petite fille, il monte à Paris avec sa maîtresse. Sa sœur, qui adore son frère, finit par le suivre et se fait embaucher au contrôle dans une usine de voitures. Le travail se fait dans des conditions épuisantes et difficiles, par des ouvriers dont une grande partie est composée d'Algériens. Elise y fait la connaissance d'Arezki, ils deviennent amants, dans une France de 1957 où la guerre d'Algérie – qu'à l'époque on nomme pudiquement "les événements" – bat son plein, ainsi que le racisme qui dénonce la présence des sales bicots, des ratons, lesquels volent le travail des Français.

         Lire ce roman c'est replonger dans cette époque trouble où il ne fait pas bon être arabe, ni en fréquenter un. Ainsi Elise et Arezki sont-ils contraints à la discrétion, à des promenades interminables dans Paris ; ainsi Arezki craint-il le moindre agent de police et les arrestations nombreuses qu'il subit, relâché après une nuit passée au poste, à condition d'avoir une fiche de paie en bonne et due forme. Cinquante ans plus tard, la lecture de ce récit fait froid dans le dos, ainsi que la découverte des conditions de travail des ouvriers à la chaîne de l'industrie automobile. L'histoire d'amour entre Elise et Arezki vient heureusement mettre un peu de tendresse dans ce tableau féroce, racontée par une jeune femme qui vit enfin, et pour peu de temps, sa "vraie vie", même si elle reste tiraillée entre son amour naissant et l'attachement pour son frère.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

France / Algérie / guerre / usine / condition ouvrière / amour / famille /


Posté le 16/09/2020 à 17:23

Une fille de passage, Cécile Balavoine. Mercure de France, 2020. 232 p. 19,50 € *****

         Il est des romans qui semblent écrits pour vous. Non pas que l'intrigue ressemble à votre vie, ou que l'un des personnages vous ressemble, mais ce qui est raconté, exposé – dans cette autofiction qui se livre sans fard – vous touche, par sa justesse, et par ce qu'elle résonne en vous. Pour ce qui me concerne, par ce rapport qu'entretient l'auteur avec ses personnages fictifs certes, mais inspirés de personnes réelles, et par sa façon de se mettre proprement en scène, dans une "expérience intime". Ainsi l'auteure évoque-t-elle son manque d'imagination, qu'elle compense par une sensibilité exacerbée, matière brute pour le romanesque : "C'est en tout cas à cette période que j'avais pris conscience du fait que je vivais le plus souvent sur le mode romanesque. Tel mouvement, tel instant, futile en apparence, prenait pour moi valeur de scène. Il m'arrivait d'ailleurs de provoquer volontairement certaines situations, afin de modifier le cours banal des jours. Ma rencontre avec Serge en était un exemple, ce qui n'atténuait pas l'élan que j'éprouvais pour lui." S'agit-il de bovarysme ? L'auteure a-t-elle lu trop de livres, ce qui la pousse à s'imaginer personnage de roman ? J'imagine que nombreux sont les grands lecteurs, amateurs de littérature, qui font de même – j'en suis, raison pour laquelle, entre autres, ce roman m'a touchée.

         Cécile Balavoine raconte sa rencontre à New-York, dans les années 90, avec le grand critique, le grand professeur Serge Doubrovsky, avec lequel elle va nouer une "amitié amoureuse". Quarante-cinq ans les séparent, mais l'homme reste homme, au point d'oser, un soir, l'embrasser au coin de la bouche. Ce qui choque la narratrice, qui cependant, inconsciemment, maintient dans leur relation une ambiguïté, à s'assoir sur ses genoux, à respirer son après-rasage, au point que, quelques mois plus tard, le "chair Serge" va la demander en mariage. Cécile Balavoine ne cache rien de ses désirs et de ses contradictions, de ses élans de tendresse envers cet homme qu'elle trouve trop vieux, qui a les dents jaunies, les mains tavelées, et dont elle se refuse à imagine le sexe sous le slip de bain sur la plage où il propose de l'emmener ; elle rend aussi un bel hommage à celui qui fut son mentor et avec lequel elle a entretenu, au fil des années, une amitié tissée de complicité et d'estime réciproques. En écrivant Une fille de passage, dont le titre fait écho au dernier opus de Doubrovsky, Un homme de passage, elle entre elle aussi dans l'autofiction où le maître devient le protagoniste de l'histoire écrite par son disciple. C'est courageux, ce travail de l'exposition de l'intime, et c'est aussi brillamment réussi.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

New-York / Paris / littérature / écrivain / amitié / amour / autofiction / âge /


Posté le 28/07/2020 à 17:14

Grand frère, Mahir Guven. Le Livre de poche, 02/2019. 318 p. 7,90 € ****

         Costard, cravate, chaussures cirées et cheveux lissés, Grand Frère, syrien par son père et breton par sa mère, est devenu chauffeur de VTC après des années de galère à vivoter en fumant du cannabis. Chaque vendredi, il va dîner chez son père qui n'évoque jamais le sujet tabou : la disparition de Petit Frère, infirmier parti faire de l'humanitaire au Mali, dont la famille est sans nouvelles depuis trois ans. Mais voilà qu'un soir, l'aîné croit l'apercevoir aux abords de la gare. Est-il enfin rentré en France ? Qu'est-il allé faire à l'étranger ?

         Rédigé dans une langue contemporaine mâtinée de termes arabes, de verlan et d'argot – glossaire à la fin pour les novices -, ce roman fait parler Grand Frère qui, entre deux bouffées de joints, s'interroge sur sa vie, le devenir des chauffeurs Uber et des indépendants, et le destin de son frère ; il laisse aussi la parole à Petit Frère, qui raconte son engagement pour une ONG musulmane en pleine Syrie en guerre, ses idéaux, et son désarroi face à l'intransigeance des intégristes. A travers ce récit croisé et la question de l'intégrisme religieux, c'est aussi la vie de quartier qui s'exprime, l'ascenseur social en panne, l'argent facile de la drogue et les trafics, le statut d'indic, le pouvoir des mots et de la pensée – avec un joli clin d'œil à Romain Gary - la fraternité et la question de l'identité. De nombreux thèmes qui n'entachent en rien une intrigue plutôt bien construite.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

Islam / intégrisme / Djihad / fraternité / banlieue / taxi /


Posté le 27/07/2020 à 16:39

Glaise, Franck Bouysse. Le Livre de Poche, 10/2018. 436 p. 7,90 € *****

         Un petit village au pied du mont Violent, Cantal, 1914. Les hommes sont envoyés au front, dont le père de Joseph. A 15 ans, le jeune homme doit entretenir la ferme avec sa mère et sa grand-mère. De l'autre côté, Valette, qui n'a pas été mobilisé à cause d'une main atrophiée, rumine son aigreur avec une femme tout aussi pleine de rancœur que lui. Arrivent chez lui sa belle-sœur et sa fille Anna suite à la mobilisation du mari.  Anna et Joseph se rencontrent, se plaisent, et s'attirent très vite la jalousie de Valette qui révèle sa nature profondément malveillante.

         Dans ce coin reculé de l'Auvergne, au début du siècle, la vie est rude, les étés caniculaires et les hivers féroces. On travaille la terre, on tue le cochon sans s'émouvoir de ses cris, on pratique le fatalisme comme une religion et le désir, bestial, anime les hommes. Avec son écriture sobre et juste, Franck Bouysse campe à merveille cet univers rural impitoyable surplombé par une montagne qui porte bien son nom.

 

Catégorie : Littérature française

Cantal / Première Guerre mondiale / vie rurale / jalousie / amour /


Posté le 21/07/2020 à 10:06

La route du lilas, Eric Dupont. Harper Collins Poche, 02/2020. 506 p.****

Shelly et Laura sont passionnées par le lilas, dont elles suivent la floraison chaque printemps en parcourant les Etats-Unis à bord de leur camping-car, remontant vers le nord au fur et à mesure que les boutons éclosent. C'est aussi l'occasion d'emmener discrètement avec elles des femmes auxquelles elles vont faire traverser la frontière avec le Canada. Cette fois, c'est Maria Pia, une sexagénaire d'origine mexicaine qui les accompagne, et qui va dévoiler à chaque étape du périple l'histoire de sa vie.

Dans ce long roman amplement documenté, qui fait la part belle aux figures féminines, l'auteur aime à prendre son temps et ne craint pas les digressions. A travers la bouche de Maria, lors de ces séances d'écriture imposées par Shelly et Laura, sous l'odeur entêtante et envoûtante du lilas, il raconte notamment le destin de Léopoldine, archiduchesse autrichienne mariée au roi du Portugal et exilée au Brésil, où elle est publiquement bafouée par un mari devenu empereur, volage et cruel, et où elle s'éteindra à 29 ans. Il narre aussi celui de Thérèse, l'amoureuse que Maria va suivre à Paris, celui de leurs filles, Rose et Simone. Alors oui, il arrive que l'on perde de vue le propos initial, le fait que Maria est sans papiers et projette de refaire sa vie dans un pays dont elle va franchir la frontière en toute illégalité – et c'est le but de son voyage, et elle se fout du lilas. Mais tous ces destins croisés, au Brésil au 19ème siècle, à Paris dans les années 50, dans les Etats-Unis de 2011, racontent à leur façon la lutte des femmes pour leurs droits et leur émancipation. Au printemps, l'odeur des lilas donne à chacune une envie de liberté.

 

Catégorie : Littérature française

périple / Etats-Unis / destin / femme /

 

Roman lu dans le cadre de Masse Critique Babelio


Posté le 06/07/2020 à 18:23

En moins bien, Arnaud Le Guilcher. Pocket, 05/2011. 276 p. **

         Suite à une rupture amoureuse, le narrateur, employé d'un pressing, survit à coups de bière. C'est dans cet état de naufrage qu'il rencontre Emma. Le coup de foudre est immédiat, et va le conduire, six mois plus tard, au mariage. Les deux amoureux partent pour Sandpiper, un village de vacances en bord de mer, pour s'installer dans un bungalow nommé "Bernique" – tout un programme. Le jeune marié passe la nuit de noces complètement aviné ; à son retour au bungalow, Emma a disparu. Le récit part ensuite dans une intrigue rocambolesque où le narrateur devient gérant du camping et rameute ses quelques amis afin d'endiguer la vague de curieux venus admirer l'Allemand neurasthénique qui tourne en rond sur la plage pendant des jours en psalmodiant le prénom de sa femme disparue.

L'histoire est assez drôle au fond, si on sait faire fi de l'écriture franchement médiocre : cela se veut drôle, c'est pétri de vulgarités, de métaphores faciles – "En rentrant au travail, j'étais satellisé. Au bord du faux pli et pas du tout accro à la pattemouille. Je le reconnais aisément, ça n'a pas amidonné sec cet après-midi-là." – et parfois d'un mauvais goût absolu – son couple de patrons chinois a la peau si fripée qu'on pourrait en repasser les plis. Le propos se veut drôle et un peu déjanté, pourquoi pas, mais pour moi ce roman n'a rien de littéraire, ne présente pas grand intérêt et sera vite oublié.

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois

 

Catégorie : Littérature française

mariage / rupture / alcool /


Posté le 22/06/2020 à 11:43

Antonia, journal 1965-1966, Gabriella Zalapi. Zoé éditions, 02/2019. 99 p. 12,50 € ***

         A Palerme, dans les années 60, Antonia a épousé un homme qu'elle n'aime pas, dont elle a eu un fils. Elle s'ennuie, étouffe, dans cette vie bourgeoise alors qu'elle rêve d'horizons libres. La découverte de lettres et de photos suite au décès de sa grand-mère lui font prendre davantage consciente de l'insatisfaction qui est la sienne. "Antonia, écrit-elle, tu dois : émerger, apparaître, sortir, te montrer, jaillir des tréfonds, manifester ta présence. Qu'attends-tu ?". Dans le journal qu'elle tient sur un an et demi, elle raconte les souvenirs de sa vie passée, sa souffrance actuelle, sa mélancolie, ses déceptions, ses difficultés à être une bonne mère. Elle dit aussi son dégoût pour son mari et cette vie étriquée qu'il lui fait mener. Au bout de dix-huit mois d'écriture, elle se décide enfin à exister, et à faire craquer les coutures du corset dans lequel elle était enfermée. On pourrait reprocher à ce récit diariste sa brièveté, cette concision me parait cependant suffisante pour rendre compte du cheminement progressif qu'elle parcourt. En revanche, on se perd un peu dans le nombre important de membres de la famille et des liens qui les unissent – ou les séparent -, ce qui aurait mérité, pour le coup, quelques pages supplémentaires.

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois

 

Catégorie : Littérature française

Italie / années 60 / couple / ennui / mélancolie /

 

"Oublier le climat myope de ses yeux

Oublie ce qu'il disqualifie et surtout son acharnement

Oublier ce long et interminable couloir

Oublier de préparer le déjeuner. Oublier de ranger

Oublier de suivre le programme

Oublier de le questionner sur sa journée

Perdre la liste des choses à faire

Feindre des migraines régulièrement

Oublier de fermer les fenêtres

Oublier son corps liquide

Oublier la laideur

Ignorer les bouts d'ongles qui traînent sur le bord du lavabo

Relire si nécessaire" p.66

 

"Franco est un homme tiède, sans courage. Sa vie s'étend sur quelques mètres carrés. Parler avec lui c'est restreindre mon horizon, restreindre mon vocabulaire, restreindre mon imaginaire. Franco porte une minerve qui l'empêche de regarder à gauche et à droite, et moi une camisole de force de perfect house wife. Où allons-nous ainsi ?" p.71


Posté le 21/06/2020 à 17:32

Rivage de la colère, Caroline Laurent. Les Escales, 01/2020. 413 p. 19,90 E *****

         Dans les années 1970, Diego Garcia appartient à l'archipel des Chagos, lui-même rattaché à l'île Maurice. Marie-Pierre Ladouceur y mène avec sa fille Suzanne une vie simple et pauvre mais heureuse. Elle fait la rencontre de Gabriel, un jeune Mauricien venu travailler comme administratif, dont elle tombe amoureuse. Il lui apprend à lire, elle lui apprend l'amour. Le bonheur pourrait durer ainsi, mais suite à l'indépendance de Maurice en 1973, les Chagos sont réquisitionnés par l'armée britannique et leurs habitants contraints à un exil aussi soudain que brutal vers l'île Maurice où ne les attendent que la misère et les bidonvilles. Ce récit lie la petite et la grande histoire, il raconte l'amour de Marie et de Gabriel, et celui que les Chagossiens vouent à leur terre perdue ; il raconte le long chemin que les habitants spoliés ont entrepris pour obtenir justice et réparation, à travers le personnage de Joséphin, le fils de Marie. Il faudra 45 ans pour que la requête soit examinée par le tribunal de la Haye et qu'enfin, les Chagos soient rendues aux Chagossiens. Outre son aspect éminemment romanesque et attachant, ce récit lève avec brio le voile sur un pan méconnu de l'histoire coloniale britannique.

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois.

 

Catégorie : Littérature française

archipel / colonisation / Grande-Bretagne / exil / spoliation / drame / famille /


 

Posté le 21/06/2020 à 17:27

La vie que tu t'étais imaginée, Nelly Alard. Gallimard, 01/2020. 454 p. 21 € ***

Depuis toute petite, Nelly Alard est passionnée par l'impératrice Elisabeth de Wittelsbach, plus connue sous le surnom de Sissi l'impératrice, incarnée par Romy Schneider dans la série éponyme des années 50. Une légende court sur la fille secrète que l'impératrice aurait eu, une certaine Karoline Zanardi Landi. L'auteur se donne pour mission d'éclaircir le mystère entourant la prétendue filiation entre Sissi et Karoline, et mène une enquête qui lui fait découvrir Elissa Landi, actrice des années 30 et 40, fille de Karoline. Ses recherches, qui l'amènent à accepter le fait qu'Elissa n'a pas d'ascendance impériale, la conduisent à s'attacher au personnage d'Elissa, à ses débuts dans le monde du cinéma. Voilà que le récit de son enquête devient le roman d'Elissa, entrecoupé de ses réflexions et des comptes-rendus de ses visites à Caroline, la fille d'Elissa.

Finalement, c'est cela qui importe, davantage que la réalité historique, avérée ou non : le rapport que l'écrivain entretient avec ses personnages, réels mais, par le biais de la fiction, devenus l'enjeu d'interrogations personnelles. Quel lien entretient-on avec des célébrités quand il ne reste que la version officielle de leur histoire et des écrits intimes soumis à controverse ? Ce va-et-vient entre fiction et réflexions est l'aspect le plus intéressant d'un récit qui m'a paru par ailleurs complexe, en raison du nombre de personnages et de la généalogie des familles de Sissi et d'Elissa, et dont la thématique, je l'avoue, me laisse un peu froide.

 

Catégorie : Littérature française

monarchie /  famille / fiction / histoire /


Posté le 21/06/2020 à 17:25

Les cœurs imparfaits, Gaëlle Pingault. Eyrolles Romans, 03/2020. 322 p. 16 € *****

Barbara est enseignante à la fac. D'une indépendance et d'une assurance à toute épreuve, elle a fait le choix d'un célibat agrémenté de jeunes amants occasionnels. Ce bel équilibre menace de rompre quand elle est convoquée par le médecin de l'EHPAD où réside Rose, sa mère devenue sénile. Ces retrouvailles obligées avec cette mère qu'elle a fuie à ses 18 ans la contraignent à revisiter son passé, tandis que Charles Bodier, neurologue en fin de carrière nouvellement nommé dans cet EHPAD, fait le constat amer d'une vie qui ne lui convient plus et s'ennuie un peu. Lise, elle, ne s'ennuie pas, elle passe ses journées à courir d'un patient à l'autre, tâchant de donner à chacun l'humanité dont ils ont besoin et que ne permet pas l'exigence de rentabilité du secteur.

C'est un beau parcours que celui de ces trois personnages qui vont tous trois, à leur manière, s'entraider, et accomplir un chemin inconfortable vers une libération. Avec beaucoup de sensibilité, d'élégance et de finesse, Gaëlle Pingault explore les continents de vies qu'on construit comme on peut, jusqu'à ce que vienne l'heure des choix qui se font quand on parvient à faire la paix avec soi-même. Ces cœurs imparfaits et solitaires vont ce qu'ils peuvent, et c'est déjà beaucoup.

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois

 

Catégorie : Littérature française

vieillesse / solitude / choix /


Posté le 21/06/2020 à 17:18

Le chien de Schrödinger, Martin Dumont. Delcourt, 03/2018. 139 p. 15 € ****

         Jean a perdu sa femme et a dû élever seul son fils Pierre. Il fait les nuits avec son taxi pour profiter au maximum de son fils qui, à 20 ans, est resté très proche de lui, fait des études et écrit un roman. Ils partagent tous deux une passion pour la plongée en apnée. Las, lors d'une dernière séance, Pierre est anormalement fatigué. Son état de santé se dégrade ensuite, au point qu'il doit passer des examens, lesquels révèlent que le jeune homme souffre d'un cancer. Dévasté, Jean décide de soutenir son fils autant qu'il le peut, et tant pis s'il doit déguiser la réalité. Car c'est bien de cela que parle ce court roman, écrit d'une plume précise et sobre par ce tout jeune auteur, de l'amour d'un homme pour son fils, de ce qu'il est capable de faire pour lui donner un peu d'espoir, de raison de tenir, alors que Pierre est condamné. Bien sûr, on ne nous cache pas grand-chose de la triste réalité hospitalière, de l'impuissance du corps médical à soigner le jeune homme, mais c'est surtout de la façon dont on peut ou dont on croit aider au mieux le malade qu'il est question. Substituer à la terrible réalité une autre réalité un peu moins dure, c'est mentir, peut-être, mais c'est aussi redonner un peu de lumière dans le regard du fils mourant. Ce qui est inventé peut aussi être vrai, tout autant que le réel. Une référence au paradoxe de Schrödinger, complexe voire incompréhensible aux néophytes, mais finalement, peu importe ce qui est, l'important est ce que l'on croit.

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois

 

Catégorie : Littérature française

maladie / aidant / vérité / espoir /


Posté le 13/05/2020 à 09:45

Et toujours les Forêts, Sandrine Collette. JC Lattès, 12/2019. 334 p. 20 € *****

            Corentin, délaissé par sa mère, a passé son enfance dans plusieurs foyers d'accueil avant d'arriver chez son arrière-grand-mère Augustine, qui vit dans un hameau perdu, les Forêts. Contre toute attente, il y trouve attention et affection. Parti faire ses études dans la Grande Ville, il s'étourdit de fêtes avec des amis dans les catacombes. Jusqu'au jour où une tempête de feu ravage la terre et détruit la population, à l'exception de Corentin et de ses amis. Que faire ? Désormais, il n'a qu'une obsession, survivre, pour retrouver Augustine.

             Un énième roman sur l'apocalypse et la destruction du monde ? Oui, mais pas que. Certes, Sandrine Collette plante un décor fait de cendres, de cadavres à demi-brûlés, de ciel uniformément gris d'où tombe une pluie acide, un monde de silence absolu où toute vie, animale ou végétale, a disparu, laissant place à un silence assourdissant, un monde qui n'est pas sans rappeler celui de La route de Cormac McCarthy, auquel l'auteur fait allusion lorsque Corentin aperçoit un jour un homme et son fils qui remontent la route en poussant un caddie. Un monde affreusement désolant donc, mais dans lequel subsiste un peu de vie. Celle du chien aveugle qu'adopte Corentin, celle des enfants que sa compagne Mathilde va mettre au monde, celle des pommes de terre qu'il fait parvenir à faire pousser, rabougries, petites, mais des pommes de terre quand même. Une raison de ne pas céder au désespoir. Et puis il y a la langue de Sandrine Collette, son rythme, sa rugosité parfois, qui restitue si justement la dureté de cette vie et les pensées de Corentin. Celui-ci est un homme, avec ses failles, ses doutes, ses erreurs, ses moments d'espoir puis de désespérance, porté par l'instinct de survie. Forcément, on s'y voit aussi. Aucun miracle ne vient clore cette histoire sombre, mais on peut croire, en refermant ce beau roman, à un avenir un peu plus clair, là-bas, vers l'ouest.

 

Catégorie : Littérature française

destruction / catastrophe / famille / survie /


Posté le 13/05/2020 à 09:44

Aires, Marcus Malte. Zulma, 01/2020. 488 p. 24 € ***

        Destins croisés sur l'autoroute. Il y a Romand Carratero, professeur de technologie qui va rendre visite à sa femme hospitalisée, Frédéric Grison, chauffeur de poids lourd, Sylvain Page et son fils mutique partis pour Disneyland, un autostoppeur portant une pancarte qui mentionne "Ailleurs" en guise de destination, Pierre Palmier, qui vit dans une caravane sur une aire d'autoroute, Catherine Delizieu, forte femme à la tête d'une multinationale, Maryse et Lucien Gruson, un couple septuagénaire, Zoé Soriano, serveuse dans une cafeteria, enfin un jeune couple en 205. On suit chacun d'entre eux, dans des récits de vie scandés par la radio, informations, annonces publicitaires, on découvre leur histoire à petites touches ; rien ou presque ne semblent les réunir, tandis qu'ils suivent l'autoroute dans un sens ou dans l'autre, jusqu'à ce que le hasard, ou la fatalité, les fasse se rencontrer.

         Marcus Malte joue à déstabiliser son lecteur. D'abord, avec cette introduction où un professeur enseigne, dans une novlangue surprenante, la façon dont on vivait jadis, à "l'ère de la procréation naturelle". Ensuite, en introduisant chaque personnage par le véhicule qu'il conduit, dont la puissance moteur, l'âge et la cote argus sont représentatifs de sa classe sociale. Enfin, en choisissant volontairement un récit choral dans lequel chacun a sa place sans jamais rencontrer l'autre. Une sorte de patchwork dont on ne saisit que progressivement l'unité, au fur et à mesure que les pièces s'ajoutent pour créer un ensemble qui va prendre sens. Ce que raconte surtout Marcus Malte à travers les destins croisés de ses 14 personnages, c'est des rêves, des désillusions, des attentes, des regrets, c'est une actualité parfois absurde, ou terrible, le portrait d'une société contemporaine dans laquelle les humains sont identifiés par leur véhicule, symbole de leur puissance ou de leur ambition. J'ai retrouvé dans ce roman l'humour parfois corrosif et l'intelligence de la langue du Garçon, mais sans son romanesque. Le parti pris d'un roman choral, sans réelle rencontre des personnages à part celle de l'impitoyable fatalité, m'a paru un peu fastidieux et long.

 

Catégorie : Littérature française

personnage / route / destin /

 

Posté le 13/05/2020 à 09:42

Il est juste que les forts soient frappés, Thibault Bérard. L'Observatoire, 09/2019. 293 p. 20 € *****

         Sarah est morte. Dans un univers inconnu elle nous parle et nous raconte sa vie d'avant, et sa rencontre avec Théo, qui lui fait oublier ses difficultés à vivre et à être heureuse. Suivent alors de belles années avec l'arrivée d'un petit Simon puis, trois ans plus tard, une nouvelle grossesse. Mais on découvre alors que Sarah souffre d'un cancer du thymus, extrêmement invasif et inopérable. Mais le couple refuse de céder au désespoir. Ils sont jeunes, drôles, et savent puiser dans leur complicité l'énergie pour endurer les traitements. Le récit ne fait l'impasse sur rien, effets secondaires de la chimio ou moments de découragement, mais avec élégance et discrétion. Non plus qu'il fait l'impasse sur la possibilité, pour l'accompagnant, de chercher dans d'autres bras les forces dont il a besoin pour continuer. Dans les récits ou témoignages de bataille menées contre cette maladie, on parle finalement assez peu des aidants, et notamment des conjoints. Comment tiennent-ils le coup ? Ici, le choix a été fait de ne rien omettre du désir de vie de Théo, qui parvient à le concilier avec sa présence auprès de Sarah. Ce pourrait être une trahison, c'en est loin, et d'ailleurs cette nouvelle relation qu'entame Théo est racontée par Sarah sans aucune jalousie ni souffrance. Ce récit, dont le sujet aurait pu rebuter, a l'intelligence de faire une grande place au bonheur et à la capacité de vivre.

 

Catégorie : Littérature française

maladie / mort / amour /


Posté le 13/05/2020 à 09:38

Les dix enfants que Madame Ming n'a jamais eus, Eric-Emmanuel Schmitt. Le Livre de poche, 01/2018. 90 p. 5,10 € ****

         Le narrateur, commercial pour une entreprise de jouets, séjourne régulièrement en Chine. Il se lie avec Mme Ming, la dame-pipi de l'hôtel où il réside. Ils se mettent à converser régulièrement, Mme Ming lui narre l'histoire de sa famille nombreuse et émaille son récit de nombreuses citations de Confucius. Mais est-il crédible que cette dame ait pu avoir autant d'enfants sous le régime de l'enfant unique ? Mme Ming n'est-elle qu'une affabulatrice ? Eric-Emmanuel Schmitt nous offre de façon très efficace une sorte de conte qui mêle réflexion sur la condition humaine et quête personnelle.

 

Catégorie : Littérature française

Chine / enfant /


Posté le 13/05/2020 à 09:37

Dieu n'habite pas la Havane, Yasmina Khadra. Julliard, 08/2016. 295 p. 19,50 € ****

         À l'heure où le régime castriste s'essouffle, Juan Jonava, surnommé Don Fuego, chante toujours dans les cabarets de La Havane. Il enflamme depuis des années le public du Buena Vista Café au son des rumbas et chansons cubaines. Il se targue d'avoir chanté Hasta siempre devant Fidel Castro, chante des standards comme Oye como va, Guantanamera. Jadis, sa voix magnifique électrisait les foules. Aujourd'hui, les temps ont changé et le roi de la rumba doit céder la place. Livré à lui-même, il rencontre Mayensi, une jeune fille " rousse et belle comme une flamme ", une jeune fille sauvage qu'il prend sous son aile et dont il devient fou amoureux, malgré une différence d'âge conséquente et la nature rebelle et mystérieuse de la jeune fille. Mais le mystère qui entoure cette beauté fascinante menace leur improbable idylle.

         "Sans la musique je ne suis plus qu'un écho anonyme lâché dans le vent. Je n'ai plus de veines, et donc plus de sang ; je n'ai plus d'os pour tenir debout ni de face à voiler." dit- Don Fuego. Sa rencontre avec Mayensi, lui permet de retrouver une deuxième jeunesse. Grâce à sa patience, il réussit à apprivoiser cet oiseau sauvage et à l'emmener vivre avec lui dans une cahute au bord de la mer tandis que qu'il vivote de contrats comme chanteur remplaçant. Le bonheur semble être à portée de main, pour disparaître très vite. Un beau récit poétique et mélancolique sur le désenchantement, et la sagesse qui se cache mais qui est là, derrière le désespoir.

 

Catégorie : Littérature française

Cuba / musique /amour /


Posté le 13/05/2020 à 09:34

Un monde à portée de main, Maylis de Kérangal. Verticales, 06/2018. 285 p. 20 € *****

         Paula Karst entre dans l'Institut de peinture à Bruxelles. Elle va y suivre une formation pour devenir peintre en trompe-l'œil. D'abord très solitaire et mal dans sa peau, elle va se lier avec Kate et Jonas, et parvenir à suivre le rythme infernal d'un cursus très technique, exigeant et épuisant. Chacun des trois étudiants poursuit ensuite sa route et trouve des contrats de durée variable, chantier de restauration, création de décors pour un film, entre misère et exaltation.

         Dans cette école on apprend à peindre les bois, les marbres, les pierres semi-précieuses, les plafonds et les frises, les dorures et l'argenture ; on devient expert en pigments, jaune de cadmium, vermillon, noir impérial, sang-de-bœuf, terre d'ombre… Paula peint le plafond d'une chambre d'enfant, contribue à la création de la loge papale d'Habemus papam de Nanni Moretti, avant d'être intégrée dans une équipe chargée de reconstituer à l'identique les fresques de Lascaux. Elle y trouve là son apothéose, au fond d'un hangar où elle broie ses matériaux, manie les ocres et se fond dans le décor. Sous nos yeux de lecteur se dessine une belle aventure humaine et artistique, amplement documentée, portée par la langue fluide et dansante de Maylis de Kérangal.

 

Catégorie : Littérature française

peinture / art /


Posté le 13/05/2020 à 09:32

La part de l'autre, Eric-Emmanuel Schmitt. Le Livre de Poche, 09/2018. 503 p. 8,30 € *****

         8 octobre 1908. Les résultats du concours d'entrée à l'Académie des beaux-arts tombent : Hitler est recalé, tandis qu'Adolf H. est reçu. Au bout de trois pages, la question fuse : "Que se serait-il passé si l'Académie des beaux-arts en avait décidé autrement ? Que serait-il arrivé si, à cette minute précise, le jury avait accepté Adolf Hitler ? Cette minute-là aurait changé le cours du monde. Que serait devenu le vingtième siècle sans le nazisme ? Y aurait-il eu une Seconde Guerre mondiale, cinquante-cinq millions de morts dont six millions de Juifs dans un univers où Adolf Hitler aurait été un peintre ?".

         Eric-Emmanuel Schmitt va donc explorer la piste : dans cet ample roman, il trace le parcours du vrai Hitler, né de la guerre, du dépit - "Il n'a que le talent de la haine. Mais il en a tout le talent", écrit-il dans une postface passionnante qui narre la genèse de la rédaction du roman, ses doutes en cours d'écriture et la réaction de son entourage ; il met parallèlement en scène un Adolf H. devenu étudiant en peinture, pas forcément peintre talentueux mais un homme "bien", un double antagoniste du dictateur assassin, qui "guérit et s'ouvre aux autres tandis qu'Hitler s'enfonce dans sa névrose en se coupant de tout rapport humain." Le premier est tout ce qu'il y a de plus réel, de plus glaçant, de plus horriblement véridique, infligeant à son auteur la tâche détestable d'entrer dans sa tête et de connaître par cœur les moindres détails de sa biographie, de la naissance de son antisémitisme à la fin de la guerre 14-18 à la solution finale ; le deuxième est lumineux d'humanité, environné de personnages qui font respirer, Onze-heures-trente, sœur Lucie, Sarah… Un projet qui lui a valu méfiance, voire condamnation, mais un résultat saisissant d'intelligence, relevant à la fois de la dystopie et d'une réflexion sur l'altérité, cette part de l'autre qu'Hitler a niée quand Adolf H. en a fait son miel.

 

Catégorie : Littérature française

seconde guerre mondiale / Hitler / altérité / dystopie /


Posté le 12/05/2020 à 18:16

Sauf que c'étaient des enfants, Gabrielle Tuloup. Philippe Rey, 01/2020. 168 p. 16 € ****

         Emma Servin est enseignante de français dans un collège de banlieue. Huit élèves sont soupçonnés de viol en réunion sur une de leurs camarades et certains d'entre eux sont arrêtés. Toute la communauté éducative s'interroge et se voit profondément ébranlée, enseignants, surveillants et principal se demandent pourquoi ils n'ont rien vu, rien deviné ; les hypothèses et les rumeurs se multiplient. Emma est encore plus bouleversée que les autres par ce drame qui réveille des fantômes, d'autant plus qu'elle avait en classe certains des coupables. Ce récit est à la fois celui d'une femme blessée, d'éducateurs impuissants, et de jeunes dont on ne sait s'ils ont conscience ou non de la gravité de leurs actes. Le récit de Gabrielle Tuloup est un roman, mais il est inclut aussi d'autres pièces du dossier, bulletins trimestriels, rapport de l'assistante sociale… Il évoque à la fois le difficile chemin pour la victime qui souvent n'ose pas porter plainte, et le parcours de cette enseignante touchée à double titre. L'auteur traite d'une plume élégante un sujet délicat, sans tomber dans le pathos.

 

Catégorie : Littérature française

viol / collège /

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois.


Posté le 12/05/2020 à 18:15

Soif, Amélie Nothomb. Albin Michel, 08/2019. 152 p. 17,90 € ****

L'histoire des derniers jours de Jésus racontée par lui-même. Il vient tout juste d'être condamné à mort et attend d'être crucifié le lendemain. Il revient sur ses miracles, auxquels ceux qui ont assisté sont venus au procès en tant que témoins à charge, il évoque son étrange pouvoir, ses relations avec ses disciples et avec Madeleine. Il découvre la peur, et comment la combattre : entretenir la soif.

Amélie Nothomb s'attaque à un mythe, et fait le pari ambitieux de nous faire rencontrer connaissance avec un homme, mais avec ses faiblesses, ses désillusions, presque ordinaire pourrait-on dire si ce n'est qu'il se définit lui-même comme incarné et fils de Dieu. Il a une dimension tout ce qu'il y a de plus humain, il ne se dérobe pas à son long supplice et, face à la mort, et même ressuscité, il est comme n'importe quel être humain : seul. C'est sur ce thème que se clôt ce récit un peu étrange, non dénué d'humour parfois, qui donne à voir un Jésus bien loin de celui qui a enduré sa passion en rémission de nos péchés faits et à venir.

 

Catégorie : Littérature française

catholicisme / religion /


Posté le 12/05/2020 à 18:13

Le dernier juif d'Europe, Joann Sfar. Albin Michel, 03/2020 [épreuves non corrigées, Masse Critique Babelio]. 309 p. ****

         François Abergel s'apprête à épouser Léningrad mais semble bien moins intéressé par les préparatifs de son mariage que son fiancé. C'est qu'il a bien d'autres choses en tête, notamment les accès de colère de son père contre sa judéité, qui va jusqu'à assister au one-man-show d'un certain Donnémoidufric, antisémite et raciste. L'occasion pour le père et le fils de se fourrer dans un guêpier et de faire la connaissance de créatures aussi diverses que dangereuses : Ionas le vampire, amoureux de l'artiste pyromane Sara Lanterne, enlevée par un montre aussi redoutable que repoussant, Liou la femme mandragore, Miss Je Kill, tueuse redoutable qui change de sexe chaque mois, Rougarou la femme crocodile. Et sur le plan humain, Rebecka la psychanalyse du Monter World et une rabbine. Tout se petit monde s'allie pour faire la peau du terrible démon ravisseur qui se nourrit de la haine des hommes.

         C'est un récit drôle, dans lequel l'auteur ne craint pas de griffer le Judaïsme, notamment à travers le personnage du père de François. Un récit délirant aussi, oscillant entre réalité, récit social et politique, et historie fantastique. Un drôle de mélange un peu décousu où les créatures surnaturelles échangent sur Monster Tinder, où on ne craint pas le kitsch des pires films d'horreur avec un combat entre les Abergel et des morts vivants qui se dévorent le cœur et la cervelle en décomposition, et une dénonciation, sous couvert de l'humour, des pires discours antisémites. Ce qui n'exclut pas une distanciation et une critique du Judaïsme, de son aspect parfois conservateur, avec un humour parfois féroce et une autodérision qui ne sont pas sans rappeler – et l'auteur y fait d'ailleurs une référence assez claire – les tribulations de Mangeclous ou des Valeureux d'Albert Cohen. C'est certes un peu décousu, parfois presque outrancier, mais si on se laisse porter par cet univers un peu foldingue on y prendra un vrai plaisir de lecture.

 

Roman lu dans le cadre de Masse Critique de Babelio

 

Catégorie : Littérature française

Judaïsme / monstres / humour / homosexualité / religion /


Posté le 12/05/2020 à 18:02

La femme révélée, Gaëlle Nohant. Grasset, 01/2020. 372 p. 22 €. ****

         Paris, années 50. Une jeune Américaine prénommée Violet Lee débarque, avec pour tout bagage quelques bijoux et son Rolleiflex. Elle a quitté un mari fortuné et surtout laissé son petit garçon. Quel drame l'a poussée à faire un tel choix absolument inconcevable de la part d'une mère qui garde précieusement la photo de son enfant ? Violet a fui quelque chose, et craint d'être poursuivie. Le hasard de rencontres lui permettent de trouver de l'aide et de refaire sa vie dans un Paris qui se remet des blessures de la guerre au fond des clubs de jazz où elle fait la connaissance de musiciens et tombe amoureuse d'un mystérieux homme d'affaires. Elle conquiert sa liberté et son indépendance, devient photographe, sans jamais oublier le petit garçon qu'elle a laissé à Chicago…

         Ce récit, c'est le Paris des années 50 ressuscité sous la plume de Gaëlle Nohant, c'est le Chicago de la ségrégation où les Noirs sont parqués dans des ghettos où le moindre mètre carré est loué à prix d'or par des promoteurs peu scrupuleux qui y entassent des familles dans des conditions infectes. C'est aussi l'histoire d'une femme qui se bat d'abord pour sa propre liberté avant de combattre pour l'égalité des droits. Si Gaëlle Nohant campe avec talent les lieux et les époques, et un vrai protagoniste avide de liberté, on peut regretter cependant que certains personnages, qui ont joué un grand rôle dans la vie de Violet, disparaissent de l'histoire de façon un peu rapide, notamment Horacio, le pianiste aveugle, qui a tout de même partagé de longues années avec l'héroïne.

 

Catégorie : Littérature française

Etats-Unis / Chicago / Paris / femme /


Posté le 12/05/2020 à 17:59

Soir de fête, Mathieu Deslandes / Zineb Dryef. Grasset, 09/2019. 230 p. 18 € ****

L'auteur apprend de la bouche de sa grand-mère que son grand-père est né d'un viol. Abasourdi par la révélation, il entreprend de reconstituer les faits en se documentant auprès de l'état civil et en recueillant des témoignages. Au printemps 1923, quatre naissances ont été enregistrées à la mairie de Sougy, de père inconnu. L'auteur fait alors le lien avec le bal de la Saint-Laurent, qui a eu lieu en août de l'année précédente, et reconstitue les faits. Les jeunes filles ont-elles été consentantes, ou, étourdies par le vin et la fête, se sont-elles laissé faire sans vraiment être d'accord ? La question est d'autant plus cruciale que la révélation de ce secret arrive en pleine affaire MeToo, et que la compagne de l'auteur travaille sur cette notion de "zone grise". La reconstitution que fait Deslande de ces jours d'été 1922 et de cette soirée est remarquable ; la deuxième partie de l'ouvrage, qui évoque le devenir de ces enfants dits "naturels" est intéressante mais fait perdre au récit de son intensité, jusqu'aux derniers mots écrits par Zineb Dryef, compagne de l'auteur, d'une réalité glaçante. La question du consentement s'affranchit des époques et reste d'une triste actualité.

 

Catégorie : Littérature française

viol / consentement /


Posté le 12/05/2020 à 17:56

La dissonante, Clément Rossi. Gallimard, 09/2019 (Sygne). 236 p. 18 € ****

Tristan est chef d'orchestre dans une ville de province. Pianiste de formation, il se consacre tout entier à son art, tout en menant une relation amoureuse avec une chorégraphe de 25 ans sa cadette. Jusqu'au jour où les sons harmonieux de la musique qu'il écoute ou qu'il dirige arrivent à son oreille curieusement déformés et faux. Alors que la première de Tristan et Isolde se profile, il devient incapable de diriger l'orchestre.

     Ce roman, écrit par un musicien, est l'œuvre d'un spécialiste. Les références techniques sur des accords ou des variations de ton et de demi-ton pourront rebuter un lecteur qui se sera pas au fait de la gamme en 12 notes. Cependant, le protagoniste est touchant, affligé d'une maladie à la cause inexplicable qui compromet le projet d'une vie entière.

 

Catégorie : Littérature française

musique / orchestre / ambition /


Posté le 12/05/2020 à 17:52

Tous les matins je me lève, Jean-Paul Dubois. Points, 2006. 212 p. 6,50 € ****

         Paul Ackerman est écrivain. Il écrit la nuit, se couche à pas d'heure et ne se lève pas avant midi. Quand il parvient à s'endormir, il est rugbyman professionnel et tanne l'équipe anglaise d'en face, ou rêve qu'il vole. Il est passionné de vieilles anglaises décapotables pour lesquelles il se ruine, au grand dam de son épouse qui cependant partage avec lui la même ambition, celle de travailler le moins possible. Et tant pis si on leur coupe l'eau ou que la banque menace d'hypothéquer la maison. Tous les matins je me lève est la phrase qui inspire plus ou moins Paul pour son prochain roman, et celle qui va clore celui qu'on a entre les mains : "Je ne vaux pas grand-chose, je ne crois en rien et, pourtant, tous les matins, je me lève." Un récit doux-amer sur l'inspiration qui va et qui vient, le refus absolu d'entrer dans un moule, la vie que l'on mène, sans ambition ni forfanterie, mais la sienne.

 

Catégorie : Littérature française

écrivain / famille /


Posté le 26/01/2020 à 12:08

Si ce livre pouvait me rapprocher de toi, Jean-Paul Dubois. Points, 03/2000. 211 p. 6,50 € ****

         Le père de Paul Peremüller a disparu dans un lac canadien où, deux fois l'an, il allait pêcher. Paul décide de se rendre sur place, dans la ville de La Tuque, où il retrouve l'ami d'enfance de son père. Jean Ingersöll va lui faire une révélation bouleversante.

         Il lui en faut du temps à Paul pour digérer ce qu'il vient d'apprendre. A lui désormais d'aller sur les traces de ce père qu'il croyait connaître, sur les rives du lac Flamand où il va passer quelques jours avant de décider, sur une impulsion, de pénétrer dans les Bois sales situés juste à côté de la cabane de pêcheur. Des forêts inextricables, sauvages, dont la légende raconte que de nombreux hommes y ont perdu la vie en cherchant à les traverser. Geste désespéré ? Volonté de mourir pour mieux renaître ? Paul s'y enfonce sans savoir s'il en ressortira vivant, dans une plongée au cœur de lui-même, pleine d'épines et de ronces. Ce récit fait la part belle à la nature canadienne et aux questions de l'homme, aux rivières survolées en Cessna ou en Beaver, et on y sent les prémisses du dernier roman de Jean-Paul Dubois, Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon. Ses Paul, qu'ils s'appellent Hansen dans son dernier opus, Peremüller ou encore Ackerman (Tous les matins je me lève) dont des hommes ordinaires que la notion de réussite ne touche guère et dont l'ambition est surtout de rester libres, et c'est bien cela qui les rend touchants et si humains.

 

Catégorie : Littérature française

famille / secret / solitude / renaissance /



Posté le 26/01/2020 à 12:05

Les autres fleurs font ce qu'elles peuvent, Alexandre Alévêque. Sable Polaire, 05/2019. 122 p. 15 € *****

         2009. Violette a récupéré une cassette audio que l'antique lecteur refuse de lire. Sur la bande, un héritage douloureux qu'elle s'empêche d'écouter depuis vingt-sept ans. En 1982, Violette avait 10 ans et vivait avec ses parents, jusqu'à ce qu'un jour son père soit victime d'un étrange malaise puis de maux de tête terribles qui ont entraîné son hospitalisation. On a éloigné la fillette pour la "préserver" ; on pensait bien faire, on lui a volé la mort de son père. Devenue adulte, Violette souffre encore de n'avoir pas pu lui dire au revoir.

         Un beau récit sur le deuil qui n'a pas plu s'accomplir. La narratrice en est parfaitement lucide, qui dit que si sa famille avait préféré France Inter à Europe 1, Dolto à Pierre Bellemare, elle aurait pu faire ses adieux et entamer son travail de deuil. Cet éloignement et cette dissimulation, s'ils nous semblent monstrueux aujourd'hui, étaient de mise à l'époque, entraînant à l'âge adulte le traumatisme qu'on imagine. Jusqu'à la libération salvatrice, quand on parvient à faire la paix avec ses fantômes. En plus de sa vertu cathartique, ce roman nous tient par une nostalgie distillée à petites touches, qui ne peut que toucher les lecteurs qui ont dépassé les 45 ans : il ressuscite à merveille toute une époque, le Nesquik, Michael Jackson et les premiers vidéoclips, le brushing impeccable d'Eddy Mitchell et La dernière séance – j'avais à peu près l'âge de Violette en 1982, j'ai frissonné sur Thriller et dansé sur des chansons de Kajagoogoo.

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois

 

Catégorie : Littérature française

famille / deuil / mort / années 80 /


Posté le 26/01/2020 à 12:01

Les choses humaines, Karine Tuil. Gallimard, 06/2019. 342 p. 21 € ****

Jean Farel est un célèbre journaliste politique, sa femme Claire une brillante essayiste féministe. Leur fils Alexandre fait des études dans la prestigieuse université américaine de Stanford. Tout semble réussir à ces trois personnages, malgré quelques failles : Jean vient d'avoir soixante-dix ans mais s'entretient et parvient tout juste à conserver sa place dans un milieu concurrentiel où les jeunes menacent leurs aînés ; Claire étouffe dans sa vie de "femme de" et tombe amoureuse d'un enseignant de son âge. Le couple s'apprête à divorcer quand Alexandre revient brièvement à Paris. Rien de grave cependant, jusqu'au jour où une accusation de viol vient faire basculer la vie de la famille...

Depuis la libération de la parole des femmes et le mouvement MeToo, de nombreux romans sont publiés sur le thème du viol et/ou du harcèlement. Au cours du récit une allusion est d'ailleurs faite à l'affaire Weinstein. Toute la question est de savoir où est la vérité, et de définir à partir de quand on peut considérer les faits comme relevant d'une agression ou d'un viol - ce qui n'est pas la même chose. Karine Tuil ne prend parti ni pour l'un ni pour l'autre, se bornant à relater les faits puis à en donner les différentes versions ; dans une première partie qui souffre sans doute de longueurs, elle met méticuleusement en place les différents acteurs du drame, le père et la mère, personnages pris par leur carrière et indubitablement peu présents auprès de leur fils, et le caractère d'Alexandre. Elle met le même soin à reproduire les différents moments du procès. Un récit glaçant de vraisemblance qui pose cette affaire de mœurs dans un contexte français.

 

Catégorie : Littérature française

journalisme / politique / intrigues / pouvoir / médiatisation / viol /


Posté le 26/01/2020 à 12:00

Les petits de décembre, Kaouther Adimi. Le Seuil, 08/2019. 248 p. 18 ***

Dely Brahim est une petite ville située à l'est d'Alger. On y a construit la cité du 11-Décembre, où la vie est paisible, tandis que les enfants jouent au foot sur le terrain vague au milieu du lotissement. Un beau jour, deux généraux débarquent, plans à la main, revendiquant la propriété de la parcelle sur laquelle ils comptent bien se faire bâtir deux belles villas. Mais c'est sans compter avec l'obstination de trois enfants du quartier, Inès, Jamyl et Mahdi, qui refusent qu'on leur prenne leur terrain. Ils font fuir les deux hommes et entrent en résistance, bientôt rejoints par de nombreux autres enfants du quartier...

Face à une telle détermination, un tel courage, l'administration et les adultes se révèlent parfaitement impuissants. Que faire contre un groupe d'enfants qui refusent d'obéir à la loi ? Ni l'Etat ni l'armée n'y peuvent rien. A travers ce récit de résistance, il y a aussi une belle galerie de portraits, des généraux et des colonels en retraite, des pères et des mères, et l'ancienne moudjahida qui a combattu les Français pendant la guerre d'Algérie.

 

Catégorie : Littérature française

Algérie / enfant / pouvoir /


Posté le 26/01/2020 à 11:55

Une joie féroce, Sorj Chalandon. Grasset, 09/2019. 312 p. 20,90 € *****