La route du lilas, Eric Dupont. Harper Collins Poche, 02/2020. 506 p.****

Shelly et Laura sont passionnées par le lilas, dont elles suivent la floraison chaque printemps en parcourant les Etats-Unis à bord de leur camping-car, remontant vers le nord au fur et à mesure que les boutons éclosent. C'est aussi l'occasion d'emmener discrètement avec elles des femmes auxquelles elles vont faire traverser la frontière avec le Canada. Cette fois, c'est Maria Pia, une sexagénaire d'origine mexicaine qui les accompagne, et qui va dévoiler à chaque étape du périple l'histoire de sa vie.

Dans ce long roman amplement documenté, qui fait la part belle aux figures féminines, l'auteur aime à prendre son temps et ne craint pas les digressions. A travers la bouche de Maria, lors de ces séances d'écriture imposées par Shelly et Laura, sous l'odeur entêtante et envoûtante du lilas, il raconte notamment le destin de Léopoldine, archiduchesse autrichienne mariée au roi du Portugal et exilée au Brésil, où elle est publiquement bafouée par un mari devenu empereur, volage et cruel, et où elle s'éteindra à 29 ans. Il narre aussi celui de Thérèse, l'amoureuse que Maria va suivre à Paris, celui de leurs filles, Rose et Simone. Alors oui, il arrive que l'on perde de vue le propos initial, le fait que Maria est sans papiers et projette de refaire sa vie dans un pays dont elle va franchir la frontière en toute illégalité – et c'est le but de son voyage, et elle se fout du lilas. Mais tous ces destins croisés, au Brésil au 19ème siècle, à Paris dans les années 50, dans les Etats-Unis de 2011, racontent à leur façon la lutte des femmes pour leurs droits et leur émancipation. Au printemps, l'odeur des lilas donne à chacune une envie de liberté.

 

Catégorie : Littérature française

périple / Etats-Unis / destin / femme /

 

Roman lu dans le cadre de Masse Critique Babelio


Posté le 06/07/2020 à 18:23

En moins bien, Arnaud Le Guilcher. Pocket, 05/2011. 276 p. **

         Suite à une rupture amoureuse, le narrateur, employé d'un pressing, survit à coups de bière. C'est dans cet état de naufrage qu'il rencontre Emma. Le coup de foudre est immédiat, et va le conduire, six mois plus tard, au mariage. Les deux amoureux partent pour Sandpiper, un village de vacances en bord de mer, pour s'installer dans un bungalow nommé "Bernique" – tout un programme. Le jeune marié passe la nuit de noces complètement aviné ; à son retour au bungalow, Emma a disparu. Le récit part ensuite dans une intrigue rocambolesque où le narrateur devient gérant du camping et rameute ses quelques amis afin d'endiguer la vague de curieux venus admirer l'Allemand neurasthénique qui tourne en rond sur la plage pendant des jours en psalmodiant le prénom de sa femme disparue.

L'histoire est assez drôle au fond, si on sait faire fi de l'écriture franchement médiocre : cela se veut drôle, c'est pétri de vulgarités, de métaphores faciles – "En rentrant au travail, j'étais satellisé. Au bord du faux pli et pas du tout accro à la pattemouille. Je le reconnais aisément, ça n'a pas amidonné sec cet après-midi-là." – et parfois d'un mauvais goût absolu – son couple de patrons chinois a la peau si fripée qu'on pourrait en repasser les plis. Le propos se veut drôle et un peu déjanté, pourquoi pas, mais pour moi ce roman n'a rien de littéraire, ne présente pas grand intérêt et sera vite oublié.

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois

 

Catégorie : Littérature française

mariage / rupture / alcool /


Posté le 22/06/2020 à 11:43

Antonia, journal 1965-1966, Gabriella Zalapi. Zoé éditions, 02/2019. 99 p. 12,50 € ***

         A Palerme, dans les années 60, Antonia a épousé un homme qu'elle n'aime pas, dont elle a eu un fils. Elle s'ennuie, étouffe, dans cette vie bourgeoise alors qu'elle rêve d'horizons libres. La découverte de lettres et de photos suite au décès de sa grand-mère lui font prendre davantage consciente de l'insatisfaction qui est la sienne. "Antonia, écrit-elle, tu dois : émerger, apparaître, sortir, te montrer, jaillir des tréfonds, manifester ta présence. Qu'attends-tu ?". Dans le journal qu'elle tient sur un an et demi, elle raconte les souvenirs de sa vie passée, sa souffrance actuelle, sa mélancolie, ses déceptions, ses difficultés à être une bonne mère. Elle dit aussi son dégoût pour son mari et cette vie étriquée qu'il lui fait mener. Au bout de dix-huit mois d'écriture, elle se décide enfin à exister, et à faire craquer les coutures du corset dans lequel elle était enfermée. On pourrait reprocher à ce récit diariste sa brièveté, cette concision me parait cependant suffisante pour rendre compte du cheminement progressif qu'elle parcourt. En revanche, on se perd un peu dans le nombre important de membres de la famille et des liens qui les unissent – ou les séparent -, ce qui aurait mérité, pour le coup, quelques pages supplémentaires.

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois

 

Catégorie : Littérature française

Italie / années 60 / couple / ennui / mélancolie /

 

"Oublier le climat myope de ses yeux

Oublie ce qu'il disqualifie et surtout son acharnement

Oublier ce long et interminable couloir

Oublier de préparer le déjeuner. Oublier de ranger

Oublier de suivre le programme

Oublier de le questionner sur sa journée

Perdre la liste des choses à faire

Feindre des migraines régulièrement

Oublier de fermer les fenêtres

Oublier son corps liquide

Oublier la laideur

Ignorer les bouts d'ongles qui traînent sur le bord du lavabo

Relire si nécessaire" p.66

 

"Franco est un homme tiède, sans courage. Sa vie s'étend sur quelques mètres carrés. Parler avec lui c'est restreindre mon horizon, restreindre mon vocabulaire, restreindre mon imaginaire. Franco porte une minerve qui l'empêche de regarder à gauche et à droite, et moi une camisole de force de perfect house wife. Où allons-nous ainsi ?" p.71


Posté le 21/06/2020 à 17:32

Rivage de la colère, Caroline Laurent. Les Escales, 01/2020. 413 p. 19,90 E *****

         Dans les années 1970, Diego Garcia appartient à l'archipel des Chagos, lui-même rattaché à l'île Maurice. Marie-Pierre Ladouceur y mène avec sa fille Suzanne une vie simple et pauvre mais heureuse. Elle fait la rencontre de Gabriel, un jeune Mauricien venu travailler comme administratif, dont elle tombe amoureuse. Il lui apprend à lire, elle lui apprend l'amour. Le bonheur pourrait durer ainsi, mais suite à l'indépendance de Maurice en 1973, les Chagos sont réquisitionnés par l'armée britannique et leurs habitants contraints à un exil aussi soudain que brutal vers l'île Maurice où ne les attendent que la misère et les bidonvilles. Ce récit lie la petite et la grande histoire, il raconte l'amour de Marie et de Gabriel, et celui que les Chagossiens vouent à leur terre perdue ; il raconte le long chemin que les habitants spoliés ont entrepris pour obtenir justice et réparation, à travers le personnage de Joséphin, le fils de Marie. Il faudra 45 ans pour que la requête soit examinée par le tribunal de la Haye et qu'enfin, les Chagos soient rendues aux Chagossiens. Outre son aspect éminemment romanesque et attachant, ce récit lève avec brio le voile sur un pan méconnu de l'histoire coloniale britannique.

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois.

 

Catégorie : Littérature française

archipel / colonisation / Grande-Bretagne / exil / spoliation / drame / famille /


 

Posté le 21/06/2020 à 17:27

La vie que tu t'étais imaginée, Nelly Alard. Gallimard, 01/2020. 454 p. 21 € ***

Depuis toute petite, Nelly Alard est passionnée par l'impératrice Elisabeth de Wittelsbach, plus connue sous le surnom de Sissi l'impératrice, incarnée par Romy Schneider dans la série éponyme des années 50. Une légende court sur la fille secrète que l'impératrice aurait eu, une certaine Karoline Zanardi Landi. L'auteur se donne pour mission d'éclaircir le mystère entourant la prétendue filiation entre Sissi et Karoline, et mène une enquête qui lui fait découvrir Elissa Landi, actrice des années 30 et 40, fille de Karoline. Ses recherches, qui l'amènent à accepter le fait qu'Elissa n'a pas d'ascendance impériale, la conduisent à s'attacher au personnage d'Elissa, à ses débuts dans le monde du cinéma. Voilà que le récit de son enquête devient le roman d'Elissa, entrecoupé de ses réflexions et des comptes-rendus de ses visites à Caroline, la fille d'Elissa.

Finalement, c'est cela qui importe, davantage que la réalité historique, avérée ou non : le rapport que l'écrivain entretient avec ses personnages, réels mais, par le biais de la fiction, devenus l'enjeu d'interrogations personnelles. Quel lien entretient-on avec des célébrités quand il ne reste que la version officielle de leur histoire et des écrits intimes soumis à controverse ? Ce va-et-vient entre fiction et réflexions est l'aspect le plus intéressant d'un récit qui m'a paru par ailleurs complexe, en raison du nombre de personnages et de la généalogie des familles de Sissi et d'Elissa, et dont la thématique, je l'avoue, me laisse un peu froide.

 

Catégorie : Littérature française

monarchie /  famille / fiction / histoire /


Posté le 21/06/2020 à 17:25

Les cœurs imparfaits, Gaëlle Pingault. Eyrolles Romans, 03/2020. 322 p. 16 € *****

Barbara est enseignante à la fac. D'une indépendance et d'une assurance à toute épreuve, elle a fait le choix d'un célibat agrémenté de jeunes amants occasionnels. Ce bel équilibre menace de rompre quand elle est convoquée par le médecin de l'EHPAD où réside Rose, sa mère devenue sénile. Ces retrouvailles obligées avec cette mère qu'elle a fuie à ses 18 ans la contraignent à revisiter son passé, tandis que Charles Bodier, neurologue en fin de carrière nouvellement nommé dans cet EHPAD, fait le constat amer d'une vie qui ne lui convient plus et s'ennuie un peu. Lise, elle, ne s'ennuie pas, elle passe ses journées à courir d'un patient à l'autre, tâchant de donner à chacun l'humanité dont ils ont besoin et que ne permet pas l'exigence de rentabilité du secteur.

C'est un beau parcours que celui de ces trois personnages qui vont tous trois, à leur manière, s'entraider, et accomplir un chemin inconfortable vers une libération. Avec beaucoup de sensibilité, d'élégance et de finesse, Gaëlle Pingault explore les continents de vies qu'on construit comme on peut, jusqu'à ce que vienne l'heure des choix qui se font quand on parvient à faire la paix avec soi-même. Ces cœurs imparfaits et solitaires vont ce qu'ils peuvent, et c'est déjà beaucoup.

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois

 

Catégorie : Littérature française

vieillesse / solitude / choix /


Posté le 21/06/2020 à 17:18

Le chien de Schrödinger, Martin Dumont. Delcourt, 03/2018. 139 p. 15 € ****

         Jean a perdu sa femme et a dû élever seul son fils Pierre. Il fait les nuits avec son taxi pour profiter au maximum de son fils qui, à 20 ans, est resté très proche de lui, fait des études et écrit un roman. Ils partagent tous deux une passion pour la plongée en apnée. Las, lors d'une dernière séance, Pierre est anormalement fatigué. Son état de santé se dégrade ensuite, au point qu'il doit passer des examens, lesquels révèlent que le jeune homme souffre d'un cancer. Dévasté, Jean décide de soutenir son fils autant qu'il le peut, et tant pis s'il doit déguiser la réalité. Car c'est bien de cela que parle ce court roman, écrit d'une plume précise et sobre par ce tout jeune auteur, de l'amour d'un homme pour son fils, de ce qu'il est capable de faire pour lui donner un peu d'espoir, de raison de tenir, alors que Pierre est condamné. Bien sûr, on ne nous cache pas grand-chose de la triste réalité hospitalière, de l'impuissance du corps médical à soigner le jeune homme, mais c'est surtout de la façon dont on peut ou dont on croit aider au mieux le malade qu'il est question. Substituer à la terrible réalité une autre réalité un peu moins dure, c'est mentir, peut-être, mais c'est aussi redonner un peu de lumière dans le regard du fils mourant. Ce qui est inventé peut aussi être vrai, tout autant que le réel. Une référence au paradoxe de Schrödinger, complexe voire incompréhensible aux néophytes, mais finalement, peu importe ce qui est, l'important est ce que l'on croit.

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois

 

Catégorie : Littérature française

maladie / aidant / vérité / espoir /


Posté le 13/05/2020 à 09:45

Et toujours les Forêts, Sandrine Collette. JC Lattès, 12/2019. 334 p. 20 € *****

            Corentin, délaissé par sa mère, a passé son enfance dans plusieurs foyers d'accueil avant d'arriver chez son arrière-grand-mère Augustine, qui vit dans un hameau perdu, les Forêts. Contre toute attente, il y trouve attention et affection. Parti faire ses études dans la Grande Ville, il s'étourdit de fêtes avec des amis dans les catacombes. Jusqu'au jour où une tempête de feu ravage la terre et détruit la population, à l'exception de Corentin et de ses amis. Que faire ? Désormais, il n'a qu'une obsession, survivre, pour retrouver Augustine.

             Un énième roman sur l'apocalypse et la destruction du monde ? Oui, mais pas que. Certes, Sandrine Collette plante un décor fait de cendres, de cadavres à demi-brûlés, de ciel uniformément gris d'où tombe une pluie acide, un monde de silence absolu où toute vie, animale ou végétale, a disparu, laissant place à un silence assourdissant, un monde qui n'est pas sans rappeler celui de La route de Cormac McCarthy, auquel l'auteur fait allusion lorsque Corentin aperçoit un jour un homme et son fils qui remontent la route en poussant un caddie. Un monde affreusement désolant donc, mais dans lequel subsiste un peu de vie. Celle du chien aveugle qu'adopte Corentin, celle des enfants que sa compagne Mathilde va mettre au monde, celle des pommes de terre qu'il fait parvenir à faire pousser, rabougries, petites, mais des pommes de terre quand même. Une raison de ne pas céder au désespoir. Et puis il y a la langue de Sandrine Collette, son rythme, sa rugosité parfois, qui restitue si justement la dureté de cette vie et les pensées de Corentin. Celui-ci est un homme, avec ses failles, ses doutes, ses erreurs, ses moments d'espoir puis de désespérance, porté par l'instinct de survie. Forcément, on s'y voit aussi. Aucun miracle ne vient clore cette histoire sombre, mais on peut croire, en refermant ce beau roman, à un avenir un peu plus clair, là-bas, vers l'ouest.

 

Catégorie : Littérature française

destruction / catastrophe / famille / survie /


Posté le 13/05/2020 à 09:44

Aires, Marcus Malte. Zulma, 01/2020. 488 p. 24 € ***

        Destins croisés sur l'autoroute. Il y a Romand Carratero, professeur de technologie qui va rendre visite à sa femme hospitalisée, Frédéric Grison, chauffeur de poids lourd, Sylvain Page et son fils mutique partis pour Disneyland, un autostoppeur portant une pancarte qui mentionne "Ailleurs" en guise de destination, Pierre Palmier, qui vit dans une caravane sur une aire d'autoroute, Catherine Delizieu, forte femme à la tête d'une multinationale, Maryse et Lucien Gruson, un couple septuagénaire, Zoé Soriano, serveuse dans une cafeteria, enfin un jeune couple en 205. On suit chacun d'entre eux, dans des récits de vie scandés par la radio, informations, annonces publicitaires, on découvre leur histoire à petites touches ; rien ou presque ne semblent les réunir, tandis qu'ils suivent l'autoroute dans un sens ou dans l'autre, jusqu'à ce que le hasard, ou la fatalité, les fasse se rencontrer.

         Marcus Malte joue à déstabiliser son lecteur. D'abord, avec cette introduction où un professeur enseigne, dans une novlangue surprenante, la façon dont on vivait jadis, à "l'ère de la procréation naturelle". Ensuite, en introduisant chaque personnage par le véhicule qu'il conduit, dont la puissance moteur, l'âge et la cote argus sont représentatifs de sa classe sociale. Enfin, en choisissant volontairement un récit choral dans lequel chacun a sa place sans jamais rencontrer l'autre. Une sorte de patchwork dont on ne saisit que progressivement l'unité, au fur et à mesure que les pièces s'ajoutent pour créer un ensemble qui va prendre sens. Ce que raconte surtout Marcus Malte à travers les destins croisés de ses 14 personnages, c'est des rêves, des désillusions, des attentes, des regrets, c'est une actualité parfois absurde, ou terrible, le portrait d'une société contemporaine dans laquelle les humains sont identifiés par leur véhicule, symbole de leur puissance ou de leur ambition. J'ai retrouvé dans ce roman l'humour parfois corrosif et l'intelligence de la langue du Garçon, mais sans son romanesque. Le parti pris d'un roman choral, sans réelle rencontre des personnages à part celle de l'impitoyable fatalité, m'a paru un peu fastidieux et long.

 

Catégorie : Littérature française

personnage / route / destin /

 

Posté le 13/05/2020 à 09:42

Il est juste que les forts soient frappés, Thibault Bérard. L'Observatoire, 09/2019. 293 p. 20 € *****

         Sarah est morte. Dans un univers inconnu elle nous parle et nous raconte sa vie d'avant, et sa rencontre avec Théo, qui lui fait oublier ses difficultés à vivre et à être heureuse. Suivent alors de belles années avec l'arrivée d'un petit Simon puis, trois ans plus tard, une nouvelle grossesse. Mais on découvre alors que Sarah souffre d'un cancer du thymus, extrêmement invasif et inopérable. Mais le couple refuse de céder au désespoir. Ils sont jeunes, drôles, et savent puiser dans leur complicité l'énergie pour endurer les traitements. Le récit ne fait l'impasse sur rien, effets secondaires de la chimio ou moments de découragement, mais avec élégance et discrétion. Non plus qu'il fait l'impasse sur la possibilité, pour l'accompagnant, de chercher dans d'autres bras les forces dont il a besoin pour continuer. Dans les récits ou témoignages de bataille menées contre cette maladie, on parle finalement assez peu des aidants, et notamment des conjoints. Comment tiennent-ils le coup ? Ici, le choix a été fait de ne rien omettre du désir de vie de Théo, qui parvient à le concilier avec sa présence auprès de Sarah. Ce pourrait être une trahison, c'en est loin, et d'ailleurs cette nouvelle relation qu'entame Théo est racontée par Sarah sans aucune jalousie ni souffrance. Ce récit, dont le sujet aurait pu rebuter, a l'intelligence de faire une grande place au bonheur et à la capacité de vivre.

 

Catégorie : Littérature française

maladie / mort / amour /


Posté le 13/05/2020 à 09:38

Les dix enfants que Madame Ming n'a jamais eus, Eric-Emmanuel Schmitt. Le Livre de poche, 01/2018. 90 p. 5,10 € ****

         Le narrateur, commercial pour une entreprise de jouets, séjourne régulièrement en Chine. Il se lie avec Mme Ming, la dame-pipi de l'hôtel où il réside. Ils se mettent à converser régulièrement, Mme Ming lui narre l'histoire de sa famille nombreuse et émaille son récit de nombreuses citations de Confucius. Mais est-il crédible que cette dame ait pu avoir autant d'enfants sous le régime de l'enfant unique ? Mme Ming n'est-elle qu'une affabulatrice ? Eric-Emmanuel Schmitt nous offre de façon très efficace une sorte de conte qui mêle réflexion sur la condition humaine et quête personnelle.

 

Catégorie : Littérature française

Chine / enfant /


Posté le 13/05/2020 à 09:37

Dieu n'habite pas la Havane, Yasmina Khadra. Julliard, 08/2016. 295 p. 19,50 € ****

         À l'heure où le régime castriste s'essouffle, Juan Jonava, surnommé Don Fuego, chante toujours dans les cabarets de La Havane. Il enflamme depuis des années le public du Buena Vista Café au son des rumbas et chansons cubaines. Il se targue d'avoir chanté Hasta siempre devant Fidel Castro, chante des standards comme Oye como va, Guantanamera. Jadis, sa voix magnifique électrisait les foules. Aujourd'hui, les temps ont changé et le roi de la rumba doit céder la place. Livré à lui-même, il rencontre Mayensi, une jeune fille " rousse et belle comme une flamme ", une jeune fille sauvage qu'il prend sous son aile et dont il devient fou amoureux, malgré une différence d'âge conséquente et la nature rebelle et mystérieuse de la jeune fille. Mais le mystère qui entoure cette beauté fascinante menace leur improbable idylle.

         "Sans la musique je ne suis plus qu'un écho anonyme lâché dans le vent. Je n'ai plus de veines, et donc plus de sang ; je n'ai plus d'os pour tenir debout ni de face à voiler." dit- Don Fuego. Sa rencontre avec Mayensi, lui permet de retrouver une deuxième jeunesse. Grâce à sa patience, il réussit à apprivoiser cet oiseau sauvage et à l'emmener vivre avec lui dans une cahute au bord de la mer tandis que qu'il vivote de contrats comme chanteur remplaçant. Le bonheur semble être à portée de main, pour disparaître très vite. Un beau récit poétique et mélancolique sur le désenchantement, et la sagesse qui se cache mais qui est là, derrière le désespoir.

 

Catégorie : Littérature française

Cuba / musique /amour /


Posté le 13/05/2020 à 09:34

Un monde à portée de main, Maylis de Kérangal. Verticales, 06/2018. 285 p. 20 € *****

         Paula Karst entre dans l'Institut de peinture à Bruxelles. Elle va y suivre une formation pour devenir peintre en trompe-l'œil. D'abord très solitaire et mal dans sa peau, elle va se lier avec Kate et Jonas, et parvenir à suivre le rythme infernal d'un cursus très technique, exigeant et épuisant. Chacun des trois étudiants poursuit ensuite sa route et trouve des contrats de durée variable, chantier de restauration, création de décors pour un film, entre misère et exaltation.

         Dans cette école on apprend à peindre les bois, les marbres, les pierres semi-précieuses, les plafonds et les frises, les dorures et l'argenture ; on devient expert en pigments, jaune de cadmium, vermillon, noir impérial, sang-de-bœuf, terre d'ombre… Paula peint le plafond d'une chambre d'enfant, contribue à la création de la loge papale d'Habemus papam de Nanni Moretti, avant d'être intégrée dans une équipe chargée de reconstituer à l'identique les fresques de Lascaux. Elle y trouve là son apothéose, au fond d'un hangar où elle broie ses matériaux, manie les ocres et se fond dans le décor. Sous nos yeux de lecteur se dessine une belle aventure humaine et artistique, amplement documentée, portée par la langue fluide et dansante de Maylis de Kérangal.

 

Catégorie : Littérature française

peinture / art /


Posté le 13/05/2020 à 09:32

La part de l'autre, Eric-Emmanuel Schmitt. Le Livre de Poche, 09/2018. 503 p. 8,30 € *****

         8 octobre 1908. Les résultats du concours d'entrée à l'Académie des beaux-arts tombent : Hitler est recalé, tandis qu'Adolf H. est reçu. Au bout de trois pages, la question fuse : "Que se serait-il passé si l'Académie des beaux-arts en avait décidé autrement ? Que serait-il arrivé si, à cette minute précise, le jury avait accepté Adolf Hitler ? Cette minute-là aurait changé le cours du monde. Que serait devenu le vingtième siècle sans le nazisme ? Y aurait-il eu une Seconde Guerre mondiale, cinquante-cinq millions de morts dont six millions de Juifs dans un univers où Adolf Hitler aurait été un peintre ?".

         Eric-Emmanuel Schmitt va donc explorer la piste : dans cet ample roman, il trace le parcours du vrai Hitler, né de la guerre, du dépit - "Il n'a que le talent de la haine. Mais il en a tout le talent", écrit-il dans une postface passionnante qui narre la genèse de la rédaction du roman, ses doutes en cours d'écriture et la réaction de son entourage ; il met parallèlement en scène un Adolf H. devenu étudiant en peinture, pas forcément peintre talentueux mais un homme "bien", un double antagoniste du dictateur assassin, qui "guérit et s'ouvre aux autres tandis qu'Hitler s'enfonce dans sa névrose en se coupant de tout rapport humain." Le premier est tout ce qu'il y a de plus réel, de plus glaçant, de plus horriblement véridique, infligeant à son auteur la tâche détestable d'entrer dans sa tête et de connaître par cœur les moindres détails de sa biographie, de la naissance de son antisémitisme à la fin de la guerre 14-18 à la solution finale ; le deuxième est lumineux d'humanité, environné de personnages qui font respirer, Onze-heures-trente, sœur Lucie, Sarah… Un projet qui lui a valu méfiance, voire condamnation, mais un résultat saisissant d'intelligence, relevant à la fois de la dystopie et d'une réflexion sur l'altérité, cette part de l'autre qu'Hitler a niée quand Adolf H. en a fait son miel.

 

Catégorie : Littérature française

seconde guerre mondiale / Hitler / altérité / dystopie /


Posté le 12/05/2020 à 18:16

Sauf que c'étaient des enfants, Gabrielle Tuloup. Philippe Rey, 01/2020. 168 p. 16 € ****

         Emma Servin est enseignante de français dans un collège de banlieue. Huit élèves sont soupçonnés de viol en réunion sur une de leurs camarades et certains d'entre eux sont arrêtés. Toute la communauté éducative s'interroge et se voit profondément ébranlée, enseignants, surveillants et principal se demandent pourquoi ils n'ont rien vu, rien deviné ; les hypothèses et les rumeurs se multiplient. Emma est encore plus bouleversée que les autres par ce drame qui réveille des fantômes, d'autant plus qu'elle avait en classe certains des coupables. Ce récit est à la fois celui d'une femme blessée, d'éducateurs impuissants, et de jeunes dont on ne sait s'ils ont conscience ou non de la gravité de leurs actes. Le récit de Gabrielle Tuloup est un roman, mais il est inclut aussi d'autres pièces du dossier, bulletins trimestriels, rapport de l'assistante sociale… Il évoque à la fois le difficile chemin pour la victime qui souvent n'ose pas porter plainte, et le parcours de cette enseignante touchée à double titre. L'auteur traite d'une plume élégante un sujet délicat, sans tomber dans le pathos.

 

Catégorie : Littérature française

viol / collège /

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois.


Posté le 12/05/2020 à 18:15

Soif, Amélie Nothomb. Albin Michel, 08/2019. 152 p. 17,90 € ****

L'histoire des derniers jours de Jésus racontée par lui-même. Il vient tout juste d'être condamné à mort et attend d'être crucifié le lendemain. Il revient sur ses miracles, auxquels ceux qui ont assisté sont venus au procès en tant que témoins à charge, il évoque son étrange pouvoir, ses relations avec ses disciples et avec Madeleine. Il découvre la peur, et comment la combattre : entretenir la soif.

Amélie Nothomb s'attaque à un mythe, et fait le pari ambitieux de nous faire rencontrer connaissance avec un homme, mais avec ses faiblesses, ses désillusions, presque ordinaire pourrait-on dire si ce n'est qu'il se définit lui-même comme incarné et fils de Dieu. Il a une dimension tout ce qu'il y a de plus humain, il ne se dérobe pas à son long supplice et, face à la mort, et même ressuscité, il est comme n'importe quel être humain : seul. C'est sur ce thème que se clôt ce récit un peu étrange, non dénué d'humour parfois, qui donne à voir un Jésus bien loin de celui qui a enduré sa passion en rémission de nos péchés faits et à venir.

 

Catégorie : Littérature française

catholicisme / religion /


Posté le 12/05/2020 à 18:13

Le dernier juif d'Europe, Joann Sfar. Albin Michel, 03/2020 [épreuves non corrigées, Masse Critique Babelio]. 309 p. ****

         François Abergel s'apprête à épouser Léningrad mais semble bien moins intéressé par les préparatifs de son mariage que son fiancé. C'est qu'il a bien d'autres choses en tête, notamment les accès de colère de son père contre sa judéité, qui va jusqu'à assister au one-man-show d'un certain Donnémoidufric, antisémite et raciste. L'occasion pour le père et le fils de se fourrer dans un guêpier et de faire la connaissance de créatures aussi diverses que dangereuses : Ionas le vampire, amoureux de l'artiste pyromane Sara Lanterne, enlevée par un montre aussi redoutable que repoussant, Liou la femme mandragore, Miss Je Kill, tueuse redoutable qui change de sexe chaque mois, Rougarou la femme crocodile. Et sur le plan humain, Rebecka la psychanalyse du Monter World et une rabbine. Tout se petit monde s'allie pour faire la peau du terrible démon ravisseur qui se nourrit de la haine des hommes.

         C'est un récit drôle, dans lequel l'auteur ne craint pas de griffer le Judaïsme, notamment à travers le personnage du père de François. Un récit délirant aussi, oscillant entre réalité, récit social et politique, et historie fantastique. Un drôle de mélange un peu décousu où les créatures surnaturelles échangent sur Monster Tinder, où on ne craint pas le kitsch des pires films d'horreur avec un combat entre les Abergel et des morts vivants qui se dévorent le cœur et la cervelle en décomposition, et une dénonciation, sous couvert de l'humour, des pires discours antisémites. Ce qui n'exclut pas une distanciation et une critique du Judaïsme, de son aspect parfois conservateur, avec un humour parfois féroce et une autodérision qui ne sont pas sans rappeler – et l'auteur y fait d'ailleurs une référence assez claire – les tribulations de Mangeclous ou des Valeureux d'Albert Cohen. C'est certes un peu décousu, parfois presque outrancier, mais si on se laisse porter par cet univers un peu foldingue on y prendra un vrai plaisir de lecture.

 

Roman lu dans le cadre de Masse Critique de Babelio

 

Catégorie : Littérature française

Judaïsme / monstres / humour / homosexualité / religion /


Posté le 12/05/2020 à 18:02

La femme révélée, Gaëlle Nohant. Grasset, 01/2020. 372 p. 22 €. ****

         Paris, années 50. Une jeune Américaine prénommée Violet Lee débarque, avec pour tout bagage quelques bijoux et son Rolleiflex. Elle a quitté un mari fortuné et surtout laissé son petit garçon. Quel drame l'a poussée à faire un tel choix absolument inconcevable de la part d'une mère qui garde précieusement la photo de son enfant ? Violet a fui quelque chose, et craint d'être poursuivie. Le hasard de rencontres lui permettent de trouver de l'aide et de refaire sa vie dans un Paris qui se remet des blessures de la guerre au fond des clubs de jazz où elle fait la connaissance de musiciens et tombe amoureuse d'un mystérieux homme d'affaires. Elle conquiert sa liberté et son indépendance, devient photographe, sans jamais oublier le petit garçon qu'elle a laissé à Chicago…

         Ce récit, c'est le Paris des années 50 ressuscité sous la plume de Gaëlle Nohant, c'est le Chicago de la ségrégation où les Noirs sont parqués dans des ghettos où le moindre mètre carré est loué à prix d'or par des promoteurs peu scrupuleux qui y entassent des familles dans des conditions infectes. C'est aussi l'histoire d'une femme qui se bat d'abord pour sa propre liberté avant de combattre pour l'égalité des droits. Si Gaëlle Nohant campe avec talent les lieux et les époques, et un vrai protagoniste avide de liberté, on peut regretter cependant que certains personnages, qui ont joué un grand rôle dans la vie de Violet, disparaissent de l'histoire de façon un peu rapide, notamment Horacio, le pianiste aveugle, qui a tout de même partagé de longues années avec l'héroïne.

 

Catégorie : Littérature française

Etats-Unis / Chicago / Paris / femme /


Posté le 12/05/2020 à 17:59

Soir de fête, Mathieu Deslandes / Zineb Dryef. Grasset, 09/2019. 230 p. 18 € ****

L'auteur apprend de la bouche de sa grand-mère que son grand-père est né d'un viol. Abasourdi par la révélation, il entreprend de reconstituer les faits en se documentant auprès de l'état civil et en recueillant des témoignages. Au printemps 1923, quatre naissances ont été enregistrées à la mairie de Sougy, de père inconnu. L'auteur fait alors le lien avec le bal de la Saint-Laurent, qui a eu lieu en août de l'année précédente, et reconstitue les faits. Les jeunes filles ont-elles été consentantes, ou, étourdies par le vin et la fête, se sont-elles laissé faire sans vraiment être d'accord ? La question est d'autant plus cruciale que la révélation de ce secret arrive en pleine affaire MeToo, et que la compagne de l'auteur travaille sur cette notion de "zone grise". La reconstitution que fait Deslande de ces jours d'été 1922 et de cette soirée est remarquable ; la deuxième partie de l'ouvrage, qui évoque le devenir de ces enfants dits "naturels" est intéressante mais fait perdre au récit de son intensité, jusqu'aux derniers mots écrits par Zineb Dryef, compagne de l'auteur, d'une réalité glaçante. La question du consentement s'affranchit des époques et reste d'une triste actualité.

 

Catégorie : Littérature française

viol / consentement /


Posté le 12/05/2020 à 17:56

La dissonante, Clément Rossi. Gallimard, 09/2019 (Sygne). 236 p. 18 € ****

Tristan est chef d'orchestre dans une ville de province. Pianiste de formation, il se consacre tout entier à son art, tout en menant une relation amoureuse avec une chorégraphe de 25 ans sa cadette. Jusqu'au jour où les sons harmonieux de la musique qu'il écoute ou qu'il dirige arrivent à son oreille curieusement déformés et faux. Alors que la première de Tristan et Isolde se profile, il devient incapable de diriger l'orchestre.

     Ce roman, écrit par un musicien, est l'œuvre d'un spécialiste. Les références techniques sur des accords ou des variations de ton et de demi-ton pourront rebuter un lecteur qui se sera pas au fait de la gamme en 12 notes. Cependant, le protagoniste est touchant, affligé d'une maladie à la cause inexplicable qui compromet le projet d'une vie entière.

 

Catégorie : Littérature française

musique / orchestre / ambition /


Posté le 12/05/2020 à 17:52

Tous les matins je me lève, Jean-Paul Dubois. Points, 2006. 212 p. 6,50 € ****

         Paul Ackerman est écrivain. Il écrit la nuit, se couche à pas d'heure et ne se lève pas avant midi. Quand il parvient à s'endormir, il est rugbyman professionnel et tanne l'équipe anglaise d'en face, ou rêve qu'il vole. Il est passionné de vieilles anglaises décapotables pour lesquelles il se ruine, au grand dam de son épouse qui cependant partage avec lui la même ambition, celle de travailler le moins possible. Et tant pis si on leur coupe l'eau ou que la banque menace d'hypothéquer la maison. Tous les matins je me lève est la phrase qui inspire plus ou moins Paul pour son prochain roman, et celle qui va clore celui qu'on a entre les mains : "Je ne vaux pas grand-chose, je ne crois en rien et, pourtant, tous les matins, je me lève." Un récit doux-amer sur l'inspiration qui va et qui vient, le refus absolu d'entrer dans un moule, la vie que l'on mène, sans ambition ni forfanterie, mais la sienne.

 

Catégorie : Littérature française

écrivain / famille /


Posté le 26/01/2020 à 12:08

Si ce livre pouvait me rapprocher de toi, Jean-Paul Dubois. Points, 03/2000. 211 p. 6,50 € ****

         Le père de Paul Peremüller a disparu dans un lac canadien où, deux fois l'an, il allait pêcher. Paul décide de se rendre sur place, dans la ville de La Tuque, où il retrouve l'ami d'enfance de son père. Jean Ingersöll va lui faire une révélation bouleversante.

         Il lui en faut du temps à Paul pour digérer ce qu'il vient d'apprendre. A lui désormais d'aller sur les traces de ce père qu'il croyait connaître, sur les rives du lac Flamand où il va passer quelques jours avant de décider, sur une impulsion, de pénétrer dans les Bois sales situés juste à côté de la cabane de pêcheur. Des forêts inextricables, sauvages, dont la légende raconte que de nombreux hommes y ont perdu la vie en cherchant à les traverser. Geste désespéré ? Volonté de mourir pour mieux renaître ? Paul s'y enfonce sans savoir s'il en ressortira vivant, dans une plongée au cœur de lui-même, pleine d'épines et de ronces. Ce récit fait la part belle à la nature canadienne et aux questions de l'homme, aux rivières survolées en Cessna ou en Beaver, et on y sent les prémisses du dernier roman de Jean-Paul Dubois, Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon. Ses Paul, qu'ils s'appellent Hansen dans son dernier opus, Peremüller ou encore Ackerman (Tous les matins je me lève) dont des hommes ordinaires que la notion de réussite ne touche guère et dont l'ambition est surtout de rester libres, et c'est bien cela qui les rend touchants et si humains.

 

Catégorie : Littérature française

famille / secret / solitude / renaissance /



Posté le 26/01/2020 à 12:05

Les autres fleurs font ce qu'elles peuvent, Alexandre Alévêque. Sable Polaire, 05/2019. 122 p. 15 € *****

         2009. Violette a récupéré une cassette audio que l'antique lecteur refuse de lire. Sur la bande, un héritage douloureux qu'elle s'empêche d'écouter depuis vingt-sept ans. En 1982, Violette avait 10 ans et vivait avec ses parents, jusqu'à ce qu'un jour son père soit victime d'un étrange malaise puis de maux de tête terribles qui ont entraîné son hospitalisation. On a éloigné la fillette pour la "préserver" ; on pensait bien faire, on lui a volé la mort de son père. Devenue adulte, Violette souffre encore de n'avoir pas pu lui dire au revoir.

         Un beau récit sur le deuil qui n'a pas plu s'accomplir. La narratrice en est parfaitement lucide, qui dit que si sa famille avait préféré France Inter à Europe 1, Dolto à Pierre Bellemare, elle aurait pu faire ses adieux et entamer son travail de deuil. Cet éloignement et cette dissimulation, s'ils nous semblent monstrueux aujourd'hui, étaient de mise à l'époque, entraînant à l'âge adulte le traumatisme qu'on imagine. Jusqu'à la libération salvatrice, quand on parvient à faire la paix avec ses fantômes. En plus de sa vertu cathartique, ce roman nous tient par une nostalgie distillée à petites touches, qui ne peut que toucher les lecteurs qui ont dépassé les 45 ans : il ressuscite à merveille toute une époque, le Nesquik, Michael Jackson et les premiers vidéoclips, le brushing impeccable d'Eddy Mitchell et La dernière séance – j'avais à peu près l'âge de Violette en 1982, j'ai frissonné sur Thriller et dansé sur des chansons de Kajagoogoo.

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois

 

Catégorie : Littérature française

famille / deuil / mort / années 80 /


Posté le 26/01/2020 à 12:01

Les choses humaines, Karine Tuil. Gallimard, 06/2019. 342 p. 21 € ****

Jean Farel est un célèbre journaliste politique, sa femme Claire une brillante essayiste féministe. Leur fils Alexandre fait des études dans la prestigieuse université américaine de Stanford. Tout semble réussir à ces trois personnages, malgré quelques failles : Jean vient d'avoir soixante-dix ans mais s'entretient et parvient tout juste à conserver sa place dans un milieu concurrentiel où les jeunes menacent leurs aînés ; Claire étouffe dans sa vie de "femme de" et tombe amoureuse d'un enseignant de son âge. Le couple s'apprête à divorcer quand Alexandre revient brièvement à Paris. Rien de grave cependant, jusqu'au jour où une accusation de viol vient faire basculer la vie de la famille...

Depuis la libération de la parole des femmes et le mouvement MeToo, de nombreux romans sont publiés sur le thème du viol et/ou du harcèlement. Au cours du récit une allusion est d'ailleurs faite à l'affaire Weinstein. Toute la question est de savoir où est la vérité, et de définir à partir de quand on peut considérer les faits comme relevant d'une agression ou d'un viol - ce qui n'est pas la même chose. Karine Tuil ne prend parti ni pour l'un ni pour l'autre, se bornant à relater les faits puis à en donner les différentes versions ; dans une première partie qui souffre sans doute de longueurs, elle met méticuleusement en place les différents acteurs du drame, le père et la mère, personnages pris par leur carrière et indubitablement peu présents auprès de leur fils, et le caractère d'Alexandre. Elle met le même soin à reproduire les différents moments du procès. Un récit glaçant de vraisemblance qui pose cette affaire de mœurs dans un contexte français.

 

Catégorie : Littérature française

journalisme / politique / intrigues / pouvoir / médiatisation / viol /


Posté le 26/01/2020 à 12:00

Les petits de décembre, Kaouther Adimi. Le Seuil, 08/2019. 248 p. 18 ***

Dely Brahim est une petite ville située à l'est d'Alger. On y a construit la cité du 11-Décembre, où la vie est paisible, tandis que les enfants jouent au foot sur le terrain vague au milieu du lotissement. Un beau jour, deux généraux débarquent, plans à la main, revendiquant la propriété de la parcelle sur laquelle ils comptent bien se faire bâtir deux belles villas. Mais c'est sans compter avec l'obstination de trois enfants du quartier, Inès, Jamyl et Mahdi, qui refusent qu'on leur prenne leur terrain. Ils font fuir les deux hommes et entrent en résistance, bientôt rejoints par de nombreux autres enfants du quartier...

Face à une telle détermination, un tel courage, l'administration et les adultes se révèlent parfaitement impuissants. Que faire contre un groupe d'enfants qui refusent d'obéir à la loi ? Ni l'Etat ni l'armée n'y peuvent rien. A travers ce récit de résistance, il y a aussi une belle galerie de portraits, des généraux et des colonels en retraite, des pères et des mères, et l'ancienne moudjahida qui a combattu les Français pendant la guerre d'Algérie.

 

Catégorie : Littérature française

Algérie / enfant / pouvoir /


Posté le 26/01/2020 à 11:55

Une joie féroce, Sorj Chalandon. Grasset, 09/2019. 312 p. 20,90 € *****

Jeanne a 39 ans et apprend qu'elle a un cancer du sein. Elle entame seule les traitements, tandis que son mari est aux abonnés absents, effaré à l'idée que Jeanne devienne chauve. La voilà seule pour affronter le K. Au cours d'une séance de chimio, elle fait la rencontre de trois femmes, Assia, Brigitte et Melody. Seule la première n'est pas malade, mais épaule sa compagne Brigitte. Les trois femmes, qui sont comme Jeanne en mal d'enfant, l'accueillent dans l'appartement qu'elles partagent et lui apportent le soutien et la drôlerie dont elle a besoin. Elles finissent par lui faire une proposition absolument rocambolesque, puisqu'après tout elles n'ont rien à perdre...

La première partie du roman narre le parcours de Jeanne à l'hôpital, les séances de chimio, l'indifférence atroce de son mari. On pourrait se sentir embarqué dans un récit sur la maladie et ses conséquences, entre effets secondaires et modifications du quotidien. Mais l'arrivée de Brigitte, de sa gentillesse et de sa joie de vivre nous épargne le pathos et fait glisser le roman dans une saga féminine qui n'est pas sans rappeler Thelma et Louise. Ou comment des femmes "ordinaires" – il n'y a rien de péjoratif dans l'adjectif – deviennent capables d'extraordinaire. Comme les deux héroïnes de Ridley Scott, ces quatre femmes sont prêtes à tout puisqu'elles n'ont plus rien à perdre, elles sont allées trop loin pour faire demi-tour. Comme elles, elles vont sombrer dans l'illégalité, et cela les effraie tout autant que cela les galvanise. On éprouve donc beaucoup de sympathie pour ces personnages, même si l'histoire prend un tour qui n'est pas toujours crédible. Peu importe, on se laisse emporter par la joie féroce de la transgression.

 

Catégorie : Littérature française

maladie / amitié /


Posté le 26/01/2020 à 11:21

Deux kilos deux, Gil Bartholeyns. JC Lattès, 08/2019. 439 p. 19,90 €. **

Sully Price, jeune inspecteur vétérinaire, est envoyé en mission en pleine campagne belge pour aller contrôler une exploitation agricole, suite à des dépôts de plainte. Il est à peine arrivé qu'une tempête hivernale de forte amplitude s'abat sur la région, le contraignant à rester plus longtemps qu'il n'en avait l'intention. Il est aidé par le patron du bar du coin et par sa serveuse si attirante et tâche d'avancer dans son enquête, alors que la neige rend les conditions de circulation de plus en plus difficiles et oppressantes.

Un coin perdu des Flandres, la neige et le froid, de gros 4x4 qui seuls peuvent parvenir à rouler, des habitants rudes, un diner perdu mais accueillant, on se croirait dans le Montana en plein hiver. La quatrième de couverture évoquait "un western polaire, moderne et poétique". Certes, ces éléments lui donnent tout du western, et on pouvait s'attendre à un Pete Fromm belge. Las, le récit, pour intéressant qu'il soir, souffre d'un discours interminable sur le bien-être animal, les conditions de vie des animaux d'élevage pour la consommation humaine, des considérations sur le végétarisme, et des réflexions parfois très techniques sur les réglementations… Deux kilos deux, c'est le poids que doit faire un poulet pour être bon à manger. On peut comprendre l'objectif de Gil Bartholeyns de sensibiliser son lecteur à une réalité que le collectif L214 a largement contribué à faire découvrir, et qui rendrait tout le monde vegan, mais fallait-il pour autant détailler à ce point les diverses règlementations pour nous prouver que santé et bien-être de l'animal sont deux concepts bien différents, et que seul le premier critère est pris en compte ? Cela se fait au détriment d'une histoire qui aurait été passionnante, d'autant que les personnages sont bien campés et que l'ambiance, hivernale à souhait, nous fait découvrir un pan méconnu de la Belgique.

Catégorie :

Belgique / hiver / animal / maltraitance / cruauté /

Posté le 26/01/2020 à 11:13

La mer à l'envers, Marie Darieussecq. P.O.L., 08/2019. 247 p. 18,50 € ****

         Rose, psychologue, part faire une croisière avec ses deux enfants, Emma et Gabriel. Un soir, une centaine de migrants nigériens sont pris en charge par l'équipage. Rose décide d'aider et fait la connaissance de Younès à qui elle donne, sur une impulsion, le téléphone portable de son fils, lequel passe le reste de la traversée à le chercher désespérément. Younès suit ses compagnons d'infortune tandis que Rose et ses enfants rentrent à Paris avant de s'installer à Clèves, dans le pays basque, avec leur mari et père. Rose s'y installe comme thérapeute mais n'oublie pas Younès, lequel se manifeste en utilisant le téléphone de Gabriel.

         Curieuse femme que cette Rose, qui agit impulsivement, et semble douée d'un don particulier qu'elle va vraiment exploiter quand elle va s'installer à Clèves. Elle éprouve pour Younès un mélange d'attirance et de dégoût, et une probable culpabilité. Elle est censée le retrouver à Paris, et se contente de le suivre dans les rues sans se manifester ; elle est prête ensuite à traverser la France pour le récupérer à Calais, et le ramener chez elle où il va passer plusieurs mois, sans d'ailleurs que son mari ne trouve grand-chose à en dire. Que cherche-t-elle à réparer ? Marie Darieussecq ne donne pas de réponse, mais à travers son personnage elle dit très justement ce sentiment d'impuissance et de honte mêlées qui peut nous prendre, à voir ces images terrifiantes d'embarcations remplies jusqu'à la limite de la submersion par des centaines de migrants dont une partie ne verra jamais l'Eldorado convoité. Un Eldorado dont nous, spectateurs, savons trop bien de quel mirage il relève. Rose, elle, a agi.

Catégorie : Littérature française

famille / migrant /

Posté le 26/01/2020 à 11:11

Louvre, Josselin Guillois. Le Seuil, 08/2019. 249 p. 18 € *****

Automne 1939. La France est entrée en guerre contre l'Allemagne. Jacques Jaujard, directeur du musée du Louvre, décide de déménager les collections du musée pour les mettre à l'abri de la convoitise des Allemands. Trois femmes liées au directeur racontent via leurs journaux intimes cette migration clandestine : Marcelle, la femme de Jaujard, qui dans le même temps, à 39 ans, tente tout pour avoir un enfant ; Carmen, fille d'un couple employé au musée et filleule de Jaujard, qui attend impatiemment l'arrivée de sa puberté ; Jeanne Dubois, comédienne et ancienne maîtresse de Jaujard, qui vient de subir un avortement et se fait embaucher par les Allemands pour faire l'inventaire des œuvres restantes au Louvre, et de celles qu'ils récupèrent...

         Histoire de l'art et féminité, voilà les deux fils conducteurs de ce récit. Ces trois femmes sont toutes trois passionnées d'art : la première, à cause de son statut d'épouse de, a le privilège de fréquenter souvent les œuvres et en dehors de l'ouverture des lieux au public ; la deuxième, malgré son jeune âge, a grandi parmi tableaux, gravures et sculptures et leur témoigne une solide admiration ; la troisième enfin, qui a mis fin à sa carrière sur les planches, a une formation d'historienne de l'art. Mais toutes trois sont aussi et avant tout des femmes, avec leur désir amoureux, leur désir d'enfant, leur envie de devenir femme. Carmen en particulier, qui se désole que les femmes peintes par Watteau, Ingres, Manet, n'aient pas de poils, cherche désespérément si les siens vont pousser et ses règles finir par arriver. Il y a bien Courbet, et L'origine du monde, mais il n'est pas au Louvre, lui répond son parrain qu'elle a interrogé.  La peinture vue par les yeux d'une adolescente en pleine poussée hormonale est tout bonnement réjouissante. Marcelle, elle, a l'esprit plus pratique : "C'est très contrariant une peinture de grand format, mais quand son auteur est pauvre, ça vire tout nûment à l'emmerde.", écrit-elle en évoquant un tableau de Géricault, qui enduisait ses toiles de bitume, qui ne sèche jamais. L'œuvre va donc devoir être transportée telle quelle, quitte à se coincer dans les fils électriques. Josselin Guillois mêle avec brio amour de l'art et détails concrets, et restitue parfaitement l'ambiance d'une époque où on boit un bon coup avant de prendre le volant d'un camion qui transporte des œuvres inestimables. Un grand plaisir de lecture.

         p. 32 :

         - Gérard, mes phares marchent pas.

         - Les miens non plus.

         - Demande à M. le directeur d'en faire poser des nouveaux, c'est le musée qui facture, dit le patron.

         - Vous êtes cons.

         - Pourquoi ?

         - Je vous rappelle qu'avec le balck-out on n'a pas le droit d'allumer nos feux.

         - Avais oublié.

         - Je parie que tous phares éteints je roule plus vite que toi. 1000 francs ?

         - Tenu !

         - Tu porteras quoi toi ?

         - Des souliers cirés.

         - Dans le camion ducon !

         - Ah, des toiles d'Italie je crois."

         p. 119 : "Nous sommes en mission pour parrain, pour sauver les collections françaises, pour sauver la peinture, et c'est le printemps, le plus beau printemps du monde. Non ce que je veux dire c'est que pas une fleur nous salue, ni nous encourage, ou nous remercie, rien dans les fleurs ne s'alarme, parce qu'elles sont indifférentes au sort des peintures qui pourtant, souvent, les prennent comme modèles."

Catégorie : Littérature française

art / peinture / guerre / France / Allemagne / femme /

Posté le 26/01/2020 à 11:09

L'imprudence, Loo Hui Phang. Actes Sud, 140 p. 17,50 € ****

         Wàipo, la grand-mère de la narratrice, est morte chez elle, à Savannakhet au Laos. La jeune femme s'y rend avec son frère et sa mère, afin d'organiser et d'assister aux obsèques. La famille y retrouve le grand-père, dont la narratrice découvre l'extraordinaire beauté un peu fanée. Elle parle à peine le vietnamien, se sent dans son pays d'origine, qu'elle a quitté à l'âge d'un an, tout aussi étrangère qu'en France. Ce qui n'est pas le cas de son frère, de dix ans son aîné, qui pleure la mort de son aïeule et peine à sortir de son apathie.

         Ce récit raconte une quête de ses origines et de son identité. Bien sûr, il y a la culture et la langue, les traditions, mais surtout une découverte de soi, à travers une sexualité libre et sans complexe, dans laquelle le regard, érotisé, joue un rôle fondamental – la narratrice est d'ailleurs assistante d'n célèbre photographe. En témoigne la rencontre inaugurale du récit, à Paris, avec un homme fasciné par son visage ; de même va-t-elle prendre en filature un grand Occidental installé dans le village, qui la dévore des yeux. Plaisir des sens avant tout, sans attachement, puisque le seul vrai amour qu'elle éprouve est pour son frère, qu'elle tente par tous les moyens de sortir de son indolence. Ce roman est fin et délicat, mais n'exclut pas une forme de violence : bien cachée sous son visage lisse, elle s'exprime à travers son désir pour les hommes, ses envies de transgression et son amour fraternel.

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

Catégorie : Littérature française

Laos / exil / famille / amour / regard /

Posté le 26/01/2020 à 11:08

Après la fête, Lola Nicolle. Les Escales, 08/2019. 152 p. 17,90 € ***

Raphaëlle et Antoine se sont connus pendant leurs études. Ils se sont aimés, disputés, séparés, retrouvés. Finalement, l'entrée dans la vie active scelle la fin de leur relation, quand Raphaëlle trouve un emploi tandis qu'Antoine multiplie les lettres de motivation et les entretiens de recrutement.

Ils ont vécu ensemble comme on fait la fête, avec cette insouciance qui fait oublier les lendemains. Sauf que ceux-ci ne chantent pas toujours : au réveil, on est abruti, sonné, et la réalité vous revient en pleine face. Lola Nicolle raconte tout cela, de façon un peu déconstruite, suivant un fil narratif non linéaire, au risque de perdre son lecteur. Elle dit les enthousiasmes, les déceptions, les espoirs, les tensions que peut connaître un couple confronté à la réalité du chômage de cette génération née dans les années 80. C'est un récit sensible, avec des passages un peu désenchantés mais d'une justesse absolue sur le monde qui change, et pas forcément en bien. Je pense par exemple à ce que l'auteur écrit sur les centres villes désertés par les habitants, dont une partie des appartements est dévolue à la location saisonnière : "Bientôt les grandes villes européennes ressembleraient à des halls d'aéroport. Le chant des valises à roulettes résonnant chaque matin, chaque soir, dans les rues bien endormies des capitales." Une sorte d'effilochage du monde, et des sentiments. Pour ne pas y succomber, il vaut mieux prendre la fuite.

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois" 

Catégorie : Littérature française

couple / désillusion / rupture / ville / chômage /

Posté le 26/01/2020 à 11:07

Propriété privée, Julia Deck. Minuit, 09/2019. 174 p. 16 € ***

Les Caradec achètent un appartement dans un éco quartier de la région parisienne. A eux la nature, le calme, le mode de vie écolo ! Une fois le stress du déménagement passé, place à l'enthousiasme. Mais au plaisir des débuts succède vite l'agacement, quand le quartier se peuple petit-à-petit de vosins plus ou moins sans gêne et indélicats, tout comme le gros chat roux sur lequel Charles Caradec a des envies de meurtre. Il se met à déprimer, alors que la narratrice, elle, peine à accepter que leur choix de vie n'était peut-être pas judicieux. Et puis le chat est retrouvé éventré, les voisins font refaire une terrasse dont les travaux n'en finissent pas, la vie dans le lotissement écolo devient un enfer...

         Récit satirique, roman de la désillusion, tout devient insupportable, les fêtes qui durent tard dans la nuit, les liaisons adultères qu'on ne peut ignorer, les aboiements du chine, les disputes. C'est féroce, souvent drôle, jusqu'au moment où le récit prend un virage polar, avec la disparition de la très agaçante Annabelle. Un virage mal négocié car l'histoire devient alors confuse, avec un final abrupt.

Catégorie : Littérature française

écologie / voisinage / couple /

Posté le 26/01/2020 à 11:04

Reprends ton souffle, Mélanie Valier. Glénat, 05/2019 (Hommes et Montagnes). 261 p. ****

         Emma, la compagne américaine de Mathieu, le soutient lorsque ce champion de ultra-trail et d'expéditions en haute montagne décide de tenter l'ascension du K2 au Pakistan pour le redescendre en snow board. Elle compte profiter de l'occasion pour enrichir sa thèse de sociologue sur la prise de risques. En toile de fond, elle tente de résoudre le mystère qui entoure la mort de la mère de Mathieu, partie en expédition avec son père, dont le corps vient d'être retrouvé vingt ans plus tard.

         Mélanie Valier connaît bien la haute montagne et ne se montre pas avare des multiples détails qui font le charme des récits d'expédition en haute montagne, dont je suis friande. Equipement, aléas météorologiques, ascension sans oxygène, exploit surhumain, dépassement de soi, et surtout, l'ambiance au sein de l'équipe des grimpeurs et de leurs compagnons qui restent au camp de base, tout est là pour donner à ce récit toute sa véracité. L'enquête sur la mort de la mère de Mathieu, dont la résolution aura des conséquences importantes sur la vie du jeune homme, donne au roman un côté polar qui n'est pas déplaisant. Cette aventure qui se déroule principalement au pied de l'un des "huit mille" mythiques se lit avec grand plaisir.

Catégorie : Littérature française

haute montagne / alpinisme / famille /

Posté le 11/12/2019 à 15:00

A crier dans les ruines, Alexandra Koszelyk. Aux Forges de Vulcain, 09/2019. 251 p. 19 € ****

Léna participe à une visite très encadrée de la ville de Pripiat, dans la zone irradiée par la catastrophe de Tchernobyl. Elle y a vécu enfant, et l'a quittée avec ses parents et sa grand-mère le lendemain de l'explosion, pour aller s'installer en France, à Cherbourg. Elle a laissé derrière elle son amour d'enfance, Ivan, dont elle est sans nouvelles depuis vingt ans, qu'elle n'a pourtant jamais oublié.

C'est le souvenir d'Ivan, justement, son absence, l'ignorance même de savoir s'il est vivant, qui a suscité la décision de Léna de revenir sur les lieux de son passé. Ivan qui lui écrit des lettres sans jamais pouvoir les lui envoyer, puisqu'il ne sait où elle vit. Léa entreprend une quête vers son passé : elle part à la recherche de son amour perdu, mais aussi de ses racines, qu'incarnait sa grand-mère Zenka et qu'elle retrouve en parlant le russe et l'ukrainien. De facture assez classique, avec une longue partie centrale consacrée aux vingt ans que Léna a passés en France, c'est un roman de la nostalgie, de l'amour perdu, de la difficile acclimatation à une autre langue, une autre culture, qui permet également de découvrir "de l'intérieur" les circonstances de l'explosion de la centrale nucléaire, la façon dont elle a été traitée par les autorités russes et ses conséquences pour les habitants de la région. Le récit est bercé par une sorte d'onirisme incarné par les deux santons sculptés par Ivan pour Léna, et qui trouve un joli point d'orgue dans les retrouvailles de ces deux êtres qui n'ont jamais cessé de s'aimer : "Ils avaient encore plus d'une demi-vie à partager : une demi-éternité". 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois".

Littérature française

catastrophe nucléaire / Tchernobyl /

Posté le 11/12/2019 à 14:54

Ceux que je suis, Oliver Dorchamps. Finitude, 05/2019. 253 p. 18,50 € *****

Marwan, comme ses deux frères, est fils d'un couple marocain. Il se sent plus français que marocain, et peine à comprendre pourquoi son père, décédé subitement, demande à être enterré à Casablanca, ni pourquoi c'est lui qui a été désigné pour accompagner le cercueil. Tout juste quitté par sa compagne, il doit à la fois assumer le deuil de son père et le retour dans un pays qu'il connaît bien mal.

         Marwan est écartelé entre deux cultures, trop marocain pour la France, et trop français au Maroc où on lui reproche de parler arabe avec l'accent algérien. Ce voyage qu'il entreprend contre son gré va l'amener à lever le voile sur des épisodes de souffrance qu'ont vécu ses parents et l'ami de son père, installé lui aussi en région parisienne. C'est un beau roman plein de pudeur, et sans pathos, sur la famille et ses secrets bien sûr, sur les liens familiaux, l'amitié, l'identité, et ce qu'est concrètement ce que l'on nomme l'intégration et qui, finalement, ne veut pas dire grand-chose. 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois".

Catégorie : Littérature française

Maroc / famille / identité / immigration /

Posté le 11/12/2019 à 14:52

Tous tes enfants dispersés, Beata Umubyeyi Mairesse. Autrement, 08/2019. 243 p. *

Blanche a quitté le Rwanda en 1994, après le génocide. Elle est désormais infirmière à Bordeaux, où elle partage sa vie avec son mari et son fils. Elle finit par rendre visite à sa mère au Rwanda. Les retrouvailles ne sont pas faciles, la mère porte en elle un passé lourd, deux enfants nés de deux pères différents qui l'ont abandonnée, l'un d'eux suicidés. Blanche s'interroge sur son identité, puisqu'elle est fille d'un Blanc qu'elle va tenter de retrouver.

         Le récit est raconté par plusieurs voix, celle de Blanche bien sûr, mais aussi celle d'Immaculata, puis celle de Stokely, son petit fils. Il fait fi de la temporalité, au risque de perdre son lecteur, et se réfère aux traditions rwandaises. Malgré tout le respect que l'on doit aux victimes du génocide, je n'ai pas réussi à adhérer à cette histoire déconstruite, gênée également par les nombreuses références aux proverbes rwandais ; je n'ai pas été sensible à la recherche des racines qui anime chacun, et enfin j'ai peiné à parvenir au bout de ce roman.

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois".

Catégorie : Littérature française

Rwanda / famille / génocide


Posté le 11/12/2019 à 14:49

Les amers remarquables, Emmanuelle Grangé. Arléa, 05/2019. 159 p. 17 € ***

          Le père de Marie-Emmanuelle est diplomate en poste à Berlin, sa mère femme au foyer. Celle-ci peine à se satisfaire de la vie qui est la sienne, sans emploi à part être une parfaite maîtresse de maison. Parce qu'elle s'ennuie, parce qu'elle se sent prisonnière des conventions sociales, parce qu'elle n'aime rien tant que nager dans l'océan, par tous les temps, elle part. Et revient. Et repart encore. La narratrice grandit donc entre un père absorbé par son travail et une mère fugueuse. Malgré ces abandons constants, elle parvient à se construire, à vivre sa vie de femme. Elle sera même une présence constance et chaleureuse auprès de ses parents vieillissants revenus en France.

         L'amer, en langage maritime, c'est un point de repère fixe, identifiable sans ambiguïté. Un phare, un clocher d'église… Emmanuelle Grangé eût intitulé son roman "L'amer remarquable" qu'on aurait cru à un jeu de mots cruel de l'inconscient, tant la mère de la narratrice n'en est justement pas un, d'amer. Mais elle a mis le terme au pluriel. Qui sont donc les repères qui ont permis à la petite Marie-Emmanuelle de grandir et de devenir une femme accomplie ? Le roman n'y répond pas, l'auteur ne cède jamais à l'analyse psychologique de parents absents ; en revanche, il se dégage de ce récit un amour inconditionnel pour cette mère fantasque et irresponsable qui, finalement, fait ce qu'elle peut pour aimer ses enfants, maladroitement.

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois".

Catégorie : Littérature française

famille / fugue /

Posté le 11/12/2019 à 14:46

Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon, Jean-Paul Dubois. L'Olivier, 08/2019. 246 p. 19 € *****

         Environs de Montréal. Paul Hansen est en prison, où il partage sa cellule avec Patrick Horton, un Hell's Angel coupable de meurtre. Il supporte tant bien que mal la promiscuité avec cet homme et demi qui défèque chaque soir avec constance et sans aucune gêne, ses conversations indigentes et sa capillophobie, tandis qu'il se remémore son passé, entouré de ses trois fantômes : son père, pasteur, sa femme Winona, pilote de Beaver, et sa chienne Nouk.

         Petit à petit, nous découvrons l'histoire de Paul Hansen, qui était concierge factotum d'une résidence de luxe. Paul purge ses deux années de peine sans jamais accepter de faire amende honorable, et pour cause : le crime qu'il a commis était une conséquence tout à fait logique et entendable de ce qu'il a vécu. L'auteur a de la sympathie pour son personnage, le lecteur aussi ; et c'est tout le talent de Jean-Paul Dubois de nous narrer à petites touches cette lente montée vers le drame, en y alliant un humour d'une grande finesse quand il raconte la vie en cellule avec son compagnon. Et puis, sous la plume de Jean-Paul Dubois, nous partons au Danemark, dans le Jutland paternel où une église s'est ensablée ; nous survolons les rivières et les lacs au-dessus de la région de Montréal, conduits par Winona Mapachee, mi-algonquine mi-irlandaise, qui nous fait battre le cœur tout autant que celui de Paul. Ce livre est une merveille.

Catégorie : Littérature française

prison / vengeance / amour /

Posté le 01/11/2019 à 18:55

Une bête au paradis, Cécile Coulon. L'Iconoclaste, 08/2019. 346 p. 18 € ****

         Le Paradis, c'est une ferme isolée tenue d'une main de fer par Emilienne, secondée par Louis, le commis, qu'elle a embauché pour le protéger de la violence de son père. Elle a la charge de ses deux petits enfants, Blanche et Gabriel, qui ont perdu leurs parents dans un accident de voiture. Blanche rencontre Alexandre à l'école. Leur amitié se transforme progressivement mais sûrement en un amour d'une évidence et d'une force qui rend Louis malheureux et jaloux. Jusqu'à ce qu'Alexandre décide de quitter le village pour faire des études de commerce, laissant une Blanche désespérée, incapable qu'elle est de quitter sa terre.

         Désespérée, abattue, Blanche s'enferme dans sa chambre après le départ d'Alexandre. Cécile Coulon ne nous épargne rien du désespoir absolu qui va toucher par deux fois la jeune femme, qui lui fait refuser toute nourriture et manger des araignées. Cette Blanche-là est entière et pure, entièrement dévouée au Paradis et à son amour pour le traître Alexandre ; si elle a pardonné la première trahison d'Alexandre, elle ne pourra passer outre la deuxième, et s'empêcher d'ourdir sa vengeance. Mais nul soulagement là-dedans : Blanche reste sur sa terre qu'elle a sauvée de la convoitise des promoteurs immobiliers, y trouvant la consolation de continuer de l'entretenir. C'est sa terre qui la tient, tandis que Gabriel connaît quant à lui un bonheur qui lui restera toujours étranger. Dans le récit de Cécile Coulon il y a la violence des hommes et celle de la nature, et une sorte de fatalisme contre lequel on ne peut pas davantage lutter que contre l'éternel retour des saisons, la froidure de l'hiver et les enfants des autres qui naîtront.  

Catégorie : Littérature française

campagne / amour / trahison /

Posté le 01/11/2019 à 18:53

Trois saisons d'orage, Cécile Coulon. Viviane Hamy, 01/2017. 263 p. 19 € *****

         Les Fontaines est un petit hameau niché au pied des Trois Gueules. André s'y installe comme médecin généraliste. Il est rejoint par Bénédict, le fils qu'il a eu d'une brève liaison au cours de ses études, un enfant qui voue à son père une admiration sans bornes. Devenu adulte, Bénédict épouse Agnès, dont il aura une fille, Bérangère. Laquelle tombe amoureuse de Valère, un jeune garçon du cru. Leur amour va bouleverser toute la famille…

         D'un côté il y a le village, qui s'étend sous la houlette des frères Charrier, exploitants de la carrière. De l'autre côté des montagnes, la ville, celle où part régulièrement Agnès, qui ne se sentira jamais vraiment d'ici, contrairement à son mari. Au village, on vit sous l'ombre des montagnes, on ne se départit pas d'une certaine superstition et d'une forme de fatalisme, celui qui n'a donné au couple qu'un seul enfant, et qui fait que, quinze ans plus tard, Agnès tombe enceinte contre toute attente. On retrouve dans ce roman les thèmes chers à l'auteur, la violence des sentiments, le drame qui couve, et la nature omniprésente, qui conditionne le destin des hommes.

Catégorie : Littérature française

famille / campagne / jalousie /

Posté le 01/11/2019 à 18:52

Cent millions d'années et un jour, Jean-Baptiste Andrea. L'Iconoclaste, 08/2019. 309 p. 18 € *****

A la recherche du brontosaure perdu. C'est son but ultime, son Graal, à Stan, paléotologue, qui a obtenu de justesse les crédits pour partir en expédition quelque part dans les Alpes franco-italiennes pour y trouver la grotte où selon la légende se trouverait le squelette de l'animal préhistorique qui pourrait faire sa gloire. Accompagné de son ancien assistant Umberto, d'un jeune allemand et d'un guide, il va passer plus de deux mois à chercher la grotte.

Evidemment, on se doute que les choses ne vont pas être simples : l'été est court en haute montagne, et quand l'emplacement de la grotte est enfin détecté, il faut creuser six mètres de glace pure et dure comme du granit. Stan fait preuve d'un entêtement qui frise la folie – sa carrière est en jeu, et sans squelette, il retournera à son obscur bureau et à ses fossiles. Mais c'est plus que cela : son obstination, au mépris de tous les dangers, des avertissements du guide, est une sorte de revanche de son enfance où ses camarades moquaient sa passion des pierres et de l'histoire. Et comme souvent dans les récits de haute montagne, tout va virer à la catastrophe, le froid arrive, et de ses doigts crochus va avoir raison de l'entêtement des hommes. C'est un beau récit, âpre, magnifiquement raconté, où l'auteur donne à voir des paysages somptueux, et tout ce que la montagne revêt de beau, d'implacable et de cruel, où les hommes meurent d'avoir voulu la dominer.

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois".

Catégorie : Littérature française

haute montagne / paléontologie /

Posté le 25/10/2019 à 18:00

Dénouement, Aurélie Foglia. José Corti, 05/2019. 237 p. 18 € **

         Dolorès quitte son mari et affronte seule les fins de mois difficiles, et l'indifférence de son fils qui lui préfère son père et lui dit, avec la brutalité et l'égoïsme de l'enfance, qu'il ne l'aime pas. Elle finit par s'inscrire sur un site de rencontre et se met à fréquenter Jean. Qui va la quitter à son tour.

         Quitter ou être quitté. Aimer, puis ne plus aimer, parce qu'on est trop différents, parce que la vie à deux relève parfois d'une alchimie qui se ne fait pas. Dolorès s'interroge, souffre, déprime, et se montre parfois d'une intransigeance aussi forte que celle de ses partenaires. Elle est enfermée dans un processus de répétition dont elle ne sort d'autant moins qu'elle semble assez passive, se maintenant dans une position de victime qui l'empêche de se remettre en question. Difficile, à mon avis, d'avoir beaucoup de sympathie pour ce personnage, ainsi que pour les autres, qui sont tous assez monstrueux à leur façon. A commencer par le père, une espèce de brute mal dégrossie, un peu pervers, et le fils, dont la cruauté m'a semblé peu vraisemblable. Sans parler du deuxième compagnon, encore plus brut de décoffrage que le premier. Par ailleurs les choix de l'auteur, avec un point de vue unique, celui de Dolorès, une narration chronologique au présent, l'omniprésence des objets personnifiés, qui devient à la longue assez pesante, donnent au récit un aspect longuet et répétitif auquel je n'ai pas adhéré.

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois".

Catégorie : Littérature française

couple / rupture / solitude / mère-enfant /

Posté le 25/10/2019 à 17:57

Une partie de badminton, Olivier Adam. Flammarion, 08/2019. 377 p. 21 € ****

                Paul Lerner, écrivain en perte de vitesse, a quitté Paris pour la Bretagne avec sa femme et ses deux enfants. Journaliste à L'Emeraude, le quotidien local, il s'interroge sur son avenir littéraire et revient sur les allers-retours accomplis au cours de sa carrière entre la région de Saint-Malo quittée pour l'animation parisienne et retrouvée après des déconvenues. L'horizon semble tout aussi bouché que peut parfois l'être le ciel breton certaines journées d'automne, il porte avec douleur ses 45 ans et ses maux de dos et découvre l'infidélité de sa femme.

                Quelle est la part de fiction et la part de réalité dans ce récit où Paul Lerner semble indéniablement incarner le double littéraire de l'auteur ? Ceux qui connaissent bien sa biographie pourront s'amuser, peut-être, à retrouver dans le roman des éléments autobiographiques. L'important n'est sans doute pas là, mais réside plutôt dans les réflexions du protagoniste sur les habitants du cru, sur le travail de journaliste qui se démène comme il peut pour donner corps à une actualité qui relève parfois de la rubrique des chiens écrasés, sur les liens familiaux, sur ces paysages bretons et l'omniprésence de la mer. Le roman se lit agréablement, même si l'on peut se sentir parfois un peu perdu entre les périodes parisiennes et bretonnes que le narrateur mélange ; l'effet est sans doute voulu, peut-être à l'instar de ces parties de tennis où la balle passe d'un côté du filet à l'autre sans que parfois on ne sache plus très bien qui a fait le service. Au dernier set, tout s'emballe, Lerner n'en est plus à cogiter sans fin sur son avenir de romancier compromis, cette fois il faut reprendre l'avantage, et cette accélération du rythme est la bienvenue dans un roman qui pêche parfois par excès de longueur.

Catégorie : Littérature française

Bretagne / écrivain / famille / adultère /

Posté le 14/10/2019 à 14:59

Attendre un fantôme, Stéphanie Kalfon. Joëlle Losfeld, 06/2019. 129 p. 15 € **