Le Doorman, Madeleine Assas. Actes Sud, 02/2021. 384 p. 22 € ****

         Il marche. Raymond est originaire d'Oran qu'il a quitté au moment des "événements" comme on nommait alors la guerre d'indépendance de l'Algérie. Il est devenu Ray depuis son arrivée aux Etats-Unis, et il marche donc, tous les jours ou presque, et parcourt sans relâche les rues de New-York, d'abord accompagné par son ami Salah, puis seul, après le départ de celui-ci. D'abord employé au marché aux poissons, il a obtenu un poste de portier dans une résidence de luxe au 10, Park Avenue. Tout en restant professionnel dans son uniforme aux galons dorés, il a noué des liens avec quelques-uns des occupants de l'immeuble qui semblent avoir une grande estime pour cet homme discret et efficace. Sous ses yeux se déroulent quarante ans de vie urbaine, dans le microcosme de la résidence, ou dans les menus incidents de son existence, avec ses relations amoureuses, ou dans le macrocosme de la ville, où Ray note les changements dans les comportements et les modes vestimentaires, ou les quartiers qui se transforment. Et puis, alors que s'approche la retraite, il y a l'attentat du 11 septembre 2001, qui n'est pas nommé, les personnages familiers qui disparaissent, c'est l'heure de quitter New-York.

         Cette fresque new-yorkaise aurait pu être longuette et sans surprise, il n'en est rien. A travers ce long voyage dans l'espace et dans le temps que nous fait faire l'auteur, qui semble connaître la ville comme Ray la liste des occupants du 10, Park Avenue, sont abordées les thématiques de l'exil, de l'amitié, de l'urbanisme, et aussi une belle galerie de personnages, à commencer par le protagoniste, observateur discret et plein de résilience, et guide merveilleux de cette ville qui, dit-on, ne dort jamais.

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois.

 

Catégorie : Littérature française

Etats-Unis / New-York / exil / urbanisme / ville /


Posté le 01/05/2021 à 11:46

Sept gingembres, Christophe Perruchas. La Brune au Rouergue, 04/2020. 214 p. ****

         Une agence de com dans le Paris de 2019. Un cadre dirigeant quadragénaire, marié et père de deux enfants, qui poste de jolies photos de sa famille sur les réseaux sociaux et récolte commentaires élogieux et nombreux likes. Sauf que. Antoine est un prédateur, l'un de ceux qui se servent de leur pouvoir et de leur réussite pour aller pêcher sans vergogne parmi le cheptel féminin que leur offre leur entreprise. La femme est objet de désir et semble jouer le jeu, se dit Antoine, s'il en croit les échanges de SMS avec sa dernière conquête en date, Sarah, jeune stagiaire investie dans son travail.

Le gingembre, nous explique-t-on en exergue du roman, permet de se nettoyer le palais entre les plats de la cuisine traditionnelle japonaise. Les gingembres d'Antoine, ce sont ses posts idylliques, qui viennent couper ponctuellement une réalité tout autre : celle du milieu professionnel où officient RH et DG, un milieu de requins où la compétitivité est aussi naturelle que la tendance à abuser du café de chez Starbucks ; celle de la séduction et du pouvoir de l'homme en rut, littéralement, que l'idée d'un sexe épilé fait bander en réunion. Des scrupules ? Antoine n'en a aucun, qu'il s'agisse du fait de tromper sa femme ou de considérer ses conquêtes comme des objets. La réification de l'autre est le cadet de ses soucis. Alors évidemment, le jour où la chance tourne, il a du mal à comprendre. Sa lente mais inexorable descente aux enfers a sans doute de quoi réjouir : depuis MeToo, les salopards de son genre n'ont plus d'impunité et doivent rendre des comptes. Cependant, il y a dans la forme de ce roman quelque chose de dérangeant : le choix d'ancrer les faits dans une réalité très factuelle, sans analyse, donne l'impression au lecteur d'être une sorte de témoin parfaitement impuissant des méfaits de ce mâle dominant dans des relations hypersexualisées dont les partenaires sont plus ou moins consentantes – jusqu'à ne plus l'être du tout. L'auteur s'abstient volontairement de tout jugement, nous présente l'histoire d'un homme malade, incapable de réfréner ses pulsions, un peu à la manière du documentaire belge Striptease dont les réalisateurs avaient fait le choix de laisser la parole aux seuls protagonistes. Sur la forme, le récit est volontairement déstructuré, raconté par un "je" dont on se rend compte tardivement que c'est bien le même à chaque fois, tandis que l'ordre des chapitres ne respecte pas l'ordre chronologique ; les seuls repères sont ces posts qui appellent, alors que s'entame la dégringolade de leur auteur, de moins en moins de commentaires. C'est donc une œuvre déroutante, sur la forme et sur le fond, et un roman dont l'analyse a posteriori m'a fait davantage apprécier la profondeur qu'à la première lecture.

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois.

 

Catégorie : Littérature française

harcèlement / viol / emprise / entreprise / pervers /


Posté le 01/05/2021 à 11:43

Florida, Olivier Bourdeaut. Finitude, 01/2021. 254 p. 19 € ****

         Pour ses sept ans, la mère d'Elizabeth lui offre une surprise : participer à un concours de mini miss. Chance de débutante, la petite fille gagne le premier prix. C'est la première étape d'un marathon de la beauté et de la rivalité qui va durer cinq ans. Cinq ans durant lesquels Elizabeth va participer chaque week-end à des compétitions, dont elle ne finira plus jamais la première. Cinq ans d'obéissance, à faire "ce qu'on a dit", à subir sans broncher séances interminables d'épilation – à son âge ! -, de maquillage et de coiffure, et à respecter les chorégraphies imposées par celle qu'elle surnomme la Reine Mère. Un singe savant. Jusqu'au jour où Elizabeth se révolte…

         Ainsi l'enfant passe-t-elle de "très belle et pas trop bête" à une adolescente bouffie dont le distributeur de boissons et autres consolations sucrées devient le meilleur ami. Dans la détestation de soi, il y a ensuite la période où Elizabeth sert de sésame aux garçons pour entrer dans la sexualité. Jusqu'à ce qu'elle tombe amoureuse. Alors pour l'amour, le vrai, elle va se transformer à nouveau : la grasse chenille quitte sa chrysalide pour devenir un papillon fin et élégant dont la beauté attire les hommes, y compris ceux que l'on ne voudrait pas. Retour des montagnes russes, voilà Elizabeth éjectée du monde où tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté pour se retrouver à la rue. Une autre rencontre va l'amener à opérer une nouvelle transformation, et voilà le papillon qui se met à faire de la musculation de façon acharnée…

Il y a quelque chose de terrible à lire ce qui est présenté comme une sorte de confession : Elizabeth voue à ses parents une haine féroce, à sa mère d'abord qui l'a utilisée comme un objet, mais aussi à son père qu'elle a fini par appeler le Valet de la Reine Mère, lâche et heureux finalement que les concours de beauté lui permettent de passer des week-ends bien tranquille, et parfaitement aveugle face au malaise grandissant de sa fille. Mais la haine, elle la nourrit aussi envers elle-même, pratiquant la boulimie, puis les régimes, et enfin la musculation à outrance. Le corps, cet objet que l'on peut maltraiter tant qu'on veut, pour se venger de l'ambition maternelle dissimulée sous le fard et les fanfreluches de ces petites filles savamment dressées pour la compétition. Le corps, objet de désir et de haine, victime d'une sorte de narcissisme expiatoire. Elizabeth est partagée entre soumission et révolte, passivité et pugnacité ; elle est animée d'un désir d'indépendance qu'elle ne réalise pas – chaque changement chez elle est provoqué par la rencontre d'un homme. Le personnage pourrait être touchant, mais on peine à avoir de la sympathie pour elle. Peut-être le style très direct, parfois cru, choisi par Olivier Bourdeaut, ainsi que certains jeux de mots un peu faciles, y sont pour quelque chose. Je n'ai en tout cas pas retrouvé dans son troisième roman la magie et le brin de folie qui m'avaient tant touchée à la lecture de En attendant Bojangles.

 

Catégorie : Littérature française

beauté / famille / maltraitance / estime de soi / corps /


Posté le 27/04/2021 à 09:33

Indice des feux, Antoine Desjardins. La Peuplade, 01/2021. 343 p. 20 € ****

         La pluie ne cesse de tomber depuis des jours, entraînant des inondations sans précédent dans toute la région. Un ado atteint de leucémie regarde, de sa chambre à l'hôpital, la pluie ruisseler sur la vitre. Un jeune couple bientôt parent est profondément affecté par la disparition progressive des dernières baleines noires qui viennent s'échouer, blessées par les filets des pêcheurs. Un homme ivre rôde autour de la maison de son ex compagne et tombe nez-à-nez avec un coyote venu fouiller les poubelles. Il s'appelle Samuel Légaré. Le petit dernier d'une grande famille, surdoué, s'affranchit de toute richesse pour aller parcourir le monde, engagé dans une démarche écologique militante, au grand dam de son frère aîné qui se demande ce que le benjamin a trouvé qu'il n'a pas compris. Des gamins s'approprient un terrain vague bientôt remplacé par un chantier qui, une fois achevé, signera la fin de leur enfance. Des oiseaux quittent un jour toute une région pour s'en revenir inexplicablement quelques mois plus tard. Un vieil homme soigne un orme centenaire pour le protéger de la graphiose, avant de succomber à un cancer. Le fil conducteur de ces sept nouvelles, c'est le Québec, et aussi les rapports qu'entretiennent les hommes avec le monde qui les entoure. Celui-ci change, et par forcément pour le mieux : certains des personnages en ont conscience et agissent, trouvent des solutions, tandis que d'autres assistent à ce bouleversement avec une sorte de passivité résignée. Chacun de ces micro-récits est là pour le rappeler, sans jamais cependant être moralisateur : la maison brûle et nous regardons ailleurs, comme l'a dit un jour un ancien président.

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois

 

Catégorie : Divers

écologie / climat / Canada /


Posté le 19/04/2021 à 17:40

Faire corps, Charlotte Pons. Flammarion, 02/2021. 233 p. 19 € ****

         Romain, le meilleur ami de Sandra, souhaite avoir un enfant avec son compagnon Marc. Le couple fait appel à des mères porteuses aux Etats-Unis, mais les tentatives se soldent par un échec. Le désir d'enfant est si fort que Romain finit par demander à Sandra de porter son enfant. Elle n'a jamais voulu être mère, et c'est que qui va l'amener à accepter : elle n'aura ensuite aucun état d'âme à se séparer de l'enfant. Du moins le croit-elle.

Dans cinq mois, vous serez maman, lui écrit la CAF. Dégage, dit Sandra à l'enfant à venir, regrettant déjà cette décision prise par amitié. Rien ne lui est plus étranger que la maternité, rien ne la rebute davantage que cette idée de porter la vie, de faire corps avec un étranger. Mais ce courrier, dont Romain regrette de ne l'avoir pas reçu, lui qui au contraire est si prêt à devenir père, va lentement basculer les choses. Voilà que l'attachement commence à se faire, entre la femme pas encore mère et l'enfant à venir. Il faut dire que Sandra a beaucoup à réparer, la mort de son petit frère, celle de sa mère, et que ces deuils inachevés contribuent pour beaucoup à ce qui se passe en elle. Charlotte Pons aborde avec délicatesse les sujets délicats de la GPA artisanale et de la maternité - à partir de quand devient-on mère ? L'est-on automatiquement dès que l'on se sait enceinte ? Peut-on porter un enfant sans s'attacher à lui ? Peut-on n'être qu'un ventre ? -, sans prendre parti, racontant les émotions qui saisissent les différents acteurs de la grossesse, les contradictions de Sandra, l'enthousiasme de Romain et de Marc, et la lente construction de la parentalité.

 

Catégorie : Littérature française

grossesse / GPA / mère porteuse / maternité /


Posté le 19/04/2021 à 17:38

Au milieu de l'été, un invincible hiver, Virginie Troussier. Michel Guérin, 01/2021. 113 p. 19,90 € *****

         Ils sont sept. Quatre Français, trois Italiens, qui s'allient pour entamer la montée du Mont-Blanc via le pilier central du Fréney, un beau jour de juillet 1969. Nulle compétition entre eux, ils vont œuvrer ensemble pour parcourir cette voie encore intacte. Ils partent donc confiants, la météo est bonne, ils seront au sommet en trois jours. Mais c'est sans compter avec un orage imprévu, une véritable tempête qui va durer plusieurs jours et mettre à mal l'expédition dont ne reviendront que Pierre Mazeaud, Walter Bonatti et Roberto Gallieni.

         Ces sept hommes ne sont pas des débutants. Certains sont même des alpinistes reconnus internationalement, et tous sont chevronnés, avec une grande expérience de la haute montagne. Aux premières salves de l'orage, ils vont ce qu'ils savent faire, éloignent toutes les pièces métalliques et attendent l'accalmie. Mais elle ne vient pas : l'orage frappe, encore et encore, interminablement, fait chuter les températures d'un gel habituel à cette altitude de 4500 mètres à un froid descendant sous les -20°. Et c'est un véritable enfer qui va durer sept jours, conduisant la cordée à prendre la douloureuse décision de redescendre, dans des conditions dantesques, avec, au fur et à mesure de leur progression aveugle et trébuchante, ceux qui tombent, d'épuisement, de faim et de froid. Le récit, relaté avec une précision glaçante par l'écrivain et journaliste Virginie Troussier, nous mène au cœur même du drame, reconstituant pas à pas, rappel après rappel – il en faudra 50 au total pour revenir au refuge du départ – les circonstances de cet événement tragique pour lequel les survivants ont dû rendre des comptes. Les rescapés sont ceux que leurs compagnes attendaient, c'est sur cette note, et l'idée que les morts restent encore un peu là, au côté des vivants, pour alléger le poids de la culpabilité de s'en être sorti, qui clôt un récit magnifique malgré la tragédie. Un récit qu'on lit comme une sorte de thriller avec le décompte des jours et des nuits dans la tempête, servi par une langue magnifique qui sait restituer la poésie effrayante et grandiose de la haute montagne.

 

Catégorie : Littérature française

alpinisme / mort / orage / tempête / Mont-Blanc /


Posté le 10/04/2021 à 19:36

L'enfant céleste, Maud Simonnot. L'Observatoire, 08/2020. 162 p. 17 € ****

         Mary vient de subir une rupture amoureuse. Elle décide de partir en vacances sur l'île de Ven avec son fils Célian, son petit garçon de 10 ans à haut potentiel qui souffre à l'école. L'île de Ven, sur la mer Baltique entre Copenhague et Elseneur, c'est l'endroit où a vécu Tycho Brahe, astrologue du 16ème siècle. Célian est féru d'astrologie, et se passionne pour la faune et la flore locale, trouvant là de quoi rassasier son insatiable curiosité, tandis que sa mère trouve un peu d'apaisement à échanger avec un professeur de littérature britannique avant de rencontrer un natif de l'île qui parvient à épancher ses blessures.

         Mary se raconte, raconte son fils, raconte son père qui lui a fait découvrir Tycho Brahe ; elle parle aussi du travail du Professeur, qui défend la thèse selon laquelle Hamlet serait l'illustration de la dispute ayant opposé l'astrologue à ses confrères. Dans son récit se mêlent Shakespeare, les constellations, les oiseaux de l'île, les cheveux blancs de Björn et ses caresses, le corps qui renaît doucement au désir de vivre. De cette parenthèse de deux mois passés sur cette île enchantée, mère et fils repartent apaisés, et prêts à revenir dans la vie. Il y a beaucoup d'érudition là-dedans, mais jamais de forfanterie, et surtout, beaucoup de douceur. Cette histoire est la sensation d'une main apaisante sur un front brûlant, un plaid posé sur l'enfant endormi, rêvant d'un  voyage entre mer et étoiles, au milieu des oiseaux marins.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

île / guérison / voyage / astronomie /

Posté le 10/04/2021 à 19:33

Voix d'extinction, Sophie Henaff. Albin Michel, 02/2021.354 p. 19,90 € ****

2031. La majeure partie des espèces animales sont en voie d'extinction. Alors qu'un sommet mondial réunit les chefs d'état des principaux pays, et qu'un généticien tente vainement de les convaincre d'adopter un traité pour sauver la diversité animale, Dieu, ou plutôt Déesse, car c'est une femme, charge Noé d'envoyer sur Terre un quatuor d'animaux déguisés en humains. Ils devront plaider leur cause et s'assurer que tous les pays signent le traité de protection des animaux. Ainsi sont choisis un gorille, une truie, un chien et une chatte pour défendre leur cause. Mais rien n'est simple pour ces missionnaires qui sont certes doués de parole mais peinent à réfréner leurs instincts et se défaire de leurs habitudes.

On pourrait s'attendre à une comédie déjantée sur fond de plaidoyer pour la sauvegarde des espèces animales, et uniquement à cela. Mais l'histoire proposée par Sophie Hénaff est plus que cela : certes, il ne fait pas l'impasse sur certains gags, comme l'irruption de la truie en plein débat final, qui sème la panique parmi les participants, ou la chasse au chasseur menée par les animaux ; mais il y a une belle profondeur dans ce récit, à travers le personnage de Martin, le généticien qui s'obstine à féconder les dernières girafes, ou à travers les interrogations de Kombo le gorille, dernier mâle alpha de son espère, ou de Rose la truie, qui n'a connu de la vie que la mise au monde de 63 petits élevés dans une cage où elle ne pouvait se retourner. A travers les aventures de ces quatre mousquetaires qui n'oublient pas leur nature profonde, se tissent la thématique des conséquences désastreuses du changement climatique et celle des rapports que nous humains entretenons avec les animaux. Des rapports complexes, qui nous font fermer les yeux sur les conditions d'élevage ou d'abattage de ceux qui nous nourrissent, ou la disparition bien entamée des abeilles ou d'autres espèces animales, et des questions qui ont le mérite d'être posées sans être moralisatrices, contrairement à certains romans sur la thématique de l'écologie qui fleurissent actuellement sur les présentoirs des libraires. Un roman plaisant donc, et pédagogique.

 

Catégorie : Littérature française

cause animale / écologie / climat /


Posté le 10/04/2021 à 19:31

Les grandes occasions, Alexandra Matine. Les Avrils, 04/2020. 249 p. ***

La table est mise sur la terrasse de l'appartement d'Esther et de Reza, le parasol installé comme dérisoire protection contre le soleil accablant, les chaises vides n'attendent que les convives. Qui n'arrivent pas et se désistent tour à tour. C'est l'occasion pour Esther de se souvenir de sa rencontre avec son mari, et de la venue de leurs enfants. Des enfants mal aimés, se dit-on à la lecture de ses souvenirs. Il y a Alexandre, l'aîné, que son père a tenté de dresser en singe savant et qui aurait tant aimé faire du piano plutôt que de se plier aux numéros de calcul mental paternels ; Vanessa la benjamine, que sa mère n'a pas supporté de voir partir pour l'Australie et qui la bat froid ; Bruno qui a vécu dans l'ombre de son grand-frère et noue envers lui une rancune tenace suite à une dispute lors de son mariage ; enfin Carole, médecin elle aussi, qui ne cesse de parler par peur du vide.

Aucun d'entre eux n'a envie de participer à ce repas auquel la mère a tant tenu, espérant avoir autour d'elle sa famille réunie, alors que c'est devenu si rare. Dans la cuisine les poulets rôtis réchauffent doucement, la salade de tomates est bien au frais dans le réfrigérateur, Reza est parvenu à fixer le parasol, et Esther attend en se souvenant. Une heure, deux peut-être, d'attente, comme suspendues, et des années de vie revues à l'aune d'Esther, qui semble ne manifester aucun regret de ce qu'elle a vécu ou fait vivre à ses enfants. Drôle de personnage que cette mère de famille, tour à tour mère abusive ou satisfaite, que ne semble jamais effleurer le moindre remords ; drôle de père que ce Reza, que ses origines iraniennes semblent avoir transformé en patriarche égocentrique. Pas étonnant, alors, que les enfants répugnent à venir. Sans aucun jugement ni prise de parti, Alexandra Matine nous dresse le portrait d'une famille où l'on ne parle pas, où l'on n'exprime pas ses sentiments. Il faut le malaise d'Esther pour qu'enfin, les langues se délient quelque peu et que les sentiments affleurent – à peine. La voilà, la grande occasion qu'attendait Esther, de voir enfin les siens réunis, et tant pis si c'est un peu tard.

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois

 

Catégorie : Littérature française

famille / maladie / non dits /


Posté le 10/04/2021 à 19:28

Gil, Célia Houdart. Gallimard, 02/2016 (Folio). 207 p. 7,50 € ***

         Gil, 18 ans, prépare activement le concours d'entrée au Conservatoire comme pianiste. Reçu brillamment, il continue à travailler son instrument, jusqu'au jour on sur le chemin des vacances, il se met à fredonner sur une chanson diffusée par l'autoradio. Lui qui n'a jamais eu qu'une voix fluette, à peine audible, découvre qu'il a une voix. Encouragé par ses professeurs au Conservatoire et guidé par son intuition, Gil quitte son instrument pour se consacrer au chant lyrique, et suit une formation de ténor. Il devient choriste, puis interprète différents petits rôles à travers la France avant de parfaire sa formation à Londres. Il va finir par décrocher un rôle principal : sa carrière internationale est lancée.

         Avec Gil, on pénètre dans les coulisses du monde de l'opéra, des répétitions, des enregistrements au fur et à mesure qu'il devient célèbre. On mesure le travail acharné et la discipline de fer que demande la maîtrise de la voix, des partitions, des nuances si subtiles. Construit de façon très linéaire en chapitres très courts, ce récit initiatique raconte l'ascension d'un instrumentiste devenu chanteur, sans réels obstacles à part la maladie mentale de sa mère qui ne freine pas sa carrière. Le dénouement un peu étrange semble avoir été mis là pour donner un peu de corps à une histoire sans grandes surprises, mais qui a le mérite de nous faire découvrir de l'intérieur l'univers méconnu du chant lyrique.

 

Catégorie : Littérature française

musique / opéra / initiation /


Posté le 10/04/2021 à 19:24

Tout peut s'oublier, Olivier Adam. Flammarion, 01/2021. 264 p. 221 € ***

Nathan a divorcé de Jun, une céramiste japonaise qui s'était installée en Bretagne. Un jour qu'il passe chez elle récupérer leur fils Léo, il trouve un appartement vide. Jun est repartie dans son pays natal, sans l'en informer. Il se rend alors au Japon malgré les nombreuses mises en garde de ses amis : la loi japonaise stipule qu'en cas de séparation, la garde de l'enfant d'un couple mixte est automatiquement attribuée au parent nippon et ne reconnaît ni droit de visite ni garde alternée…

En parallèle à la quête de Nathan se déroule celle de deux frères à la recherche de leur sœur disparue elle aussi au Japon, qui sont parvenus à attirer l'attention des médias, sans pour autant que leurs recherches avancent beaucoup. Nathan les croise à plusieurs reprises, et échange avec eux sur le peu d'enthousiasme de la police nippone à aider les Français, dans un cadre qui frise l'incident diplomatique. Le système judiciaire japonais semble avoir des pratiques d'un autre âge et ne sort pas grandi de ce récit. On a la sensation, malgré toute l'admiration que le protagoniste – et comme souvent chez Olivier Adam, le narrateur-auteur – semble vouer au Japon, qu'il se heurte à un mur impénétrable, bâti sur des conceptions à l'opposé des nôtres et, par moment, anti françaises. Au pays du matin calme, il ne fait pas bon s'immiscer dans des traditions séculaires et se montrer insistant, Nathan l'apprend à ses dépens. D'ailleurs, il paraît un peu falot, ce personnage, qui subit coup sur coup deux ruptures amoureuses, face à des femmes dotées d'une forte personnalité ; sa détermination à essayer de retrouver coûte que coûte son fils est un peu contradictoire avec son mode de vie solitaire et peu avenant, son caractère désabusé et passif, raison sans doute de l'animosité féroce que nourrit son ex-femme à son égard.  Olivier Adam a pour habitude de mettre en scène son double littéraire, et le fait cette fois sans trop de concessions, comme un miroir en négatif. Ce Nathan ne paraît guère attachant, sauf dans son affection pour son fils. Il n'a pas l'autodérision de Paul Lerner, cet écrivain en manque d'inspiration d'Une partie de badminton, et les intrusions de l'auteur en rajoutent encore à la froideur d'un récit somme toute assez glaçant, malgré la beauté des paysages bretons et japonais.

 

Catégorie : Littérature française

Japon / couple / rupture / famille / enfant / loi /


Posté le 10/04/2021 à 19:22

Nos corps étrangers, Carine Joaquim. La Manufacture de livres, 01/2021. 233 p. ****

         Un couple bancal s'installe à la campagne en espérant s'y faire une nouvelle vie, malgré le désaccord de la fille adolescente qui supporte mal de quitter ses amis parisiens. Oubliée l'aventure extraconjugale de Stéphane, place à la vie au grand air, à l'atelier de peinture pour Elisabeth. Mais rien n'est simple : Maëva peine à se faire des amis, déteste un de ses camarades atteint du syndrome de Gilles de la Tourette et se met à fréquenter un garçon plus âgé qu'elle ; Elisabeth souffre toujours de terribles maux de ventre et d'anorexie, tandis que Stéphane se plaint des trajets en RER pour aller travailler. Une histoire de vie somme toute assez banale, avec sa dose d'émois adolescents, de désir conjugal qui s'est fait la malle, et d'adultère. Mais c'est sans compter avec le corps, celui qui découvre, ou redécouvre l'amour et le désir ; celui qui fait mal, vous plie en deux et vous fait vomir ; celui qui grossit et vieillit ; celui qui vous fait hurler, jurer et grimacer ; celui qui a vécu la perte et l'exil. Le corps devenu étranger qu'on aimerait maîtriser, ou celui de l'autre qui suscite le dégoût. Car il peut être objet de désir tout autant que désir de rejet, c'est bien là la question centrale de ce récit, - qui pâtit à mon sens d'un trop grand nombre de thématiques sociales -, pour basculer dans le drame sordide et terrifiant.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

couple / infidélité / migrant / déni /


Posté le 21/03/2021 à 10:21

Tous les matins du monde, Pascal Quignard. Gallimard, 09/2020 (Folio). 117 p. 6,90 € ****

Monsieur de Sainte-Colombe, grand violiste du 17ème siècle et veuf inconsolable, se produit en concert avec ses deux filles, Madeleine et Toinette. Mais l'homme est un loup solitaire, qui refuse d'aller jouer à la Cour. Arrive un jour un jeune homme de 17 ans, Marin Marais, ancien chanteur à la Maîtrise du Roi et déterminé à perfectionner son jeu de viole de gambe auprès du maître. Lequel finit, non sans réticence, à le prendre pour élève. Le jeune homme commet l'imprudence de jouer devant el Roi et se fait congédier par Monsieur de Sainte Colombe, mais continue de revenir en secret visiter Madeleine dont il est amoureux, bénéficiant alors des conseils avisés de la jeune fille… Roman adapté en film par Alain Corneau en 1991, avec Gérard Depardieu, Jean-Pierre Marielle et Anne Brochet.

En à peine plus d'une centaine de pages, d'une plume délicate et ciselée, Pascal Quignard nous offre le récit de plusieurs vies : celle de Monsieur de Sainte Colombe, qui reçoit régulièrement les visites du fantôme de sa femme et compose pour elle ses plus beaux airs, tout en refusant jamais de les coucher sur le papier ; celle de Marin Marais, ambitieux – il va assurer la direction de l'orchestre royal aux côtés de Lully -, égoïste – ne dédaigne-t-il pas Madeline au profit de Toinette, aux formes bien plus appétissantes ? - ; celle enfin des deux sœurs, dont l'aînée va connaitre un destin bien tragique quand sa cadette se marie et vit, peut-on supposer, heureuse. Le récit se tisse selon un tempo très musical, largo quand feu Mme de Sainte Colombe vient visiter son mari, adagio ou moderato pendant les leçons, presto et un bond d'une dizaine d'années pour revenir au largo du veuf inconsolable. Et une tonalité mineure exprimant à chaque page la mélancolie qui doit sourdre des rives de la Bièvre, à côté de laquelle le maître a fait construire la cabane dans laquelle il compose tandis que Marin Marais s'installe en dessous pour l'écouter et tâcher de percer le secret de la musique. Une mélancolie que restitue la musique de Monsieur de Sainte Colombe, qui améliore l'instrument et sa technique de jeu pour donner à la viole de gambe toutes les intonations de l'âme humaine, et faire entendre la douleur, car c'est elle seule qui permet à la musique de n'être pas seulement instrument de divertissement mais un art véritable. "Quand je tire mon archet, c'est un petit morceau de mon cœur vivant que je déchire.", explique-t-il à son élève. Cela, il faudra des années à l'ambitieux Marin Marais pour le comprendre, jusqu'à la dernière leçon qu'il recevra durant laquelle, enfin, les larmes viennent.

 

Catégorie : Littérature française

17ème siècle / musique / ambition / don /



Posté le 21/03/2021 à 10:17

Ravel, Jean Echenoz. Minuit, 01/2019. 124 p. 13,50 € *****

Compositeur talentueux, mondialement et universellement connu pour son "Boléro", Maurice Ravel est décédé en 1937 de troubles cérébraux. Jean Echenoz raconte les dix dernières années du musicien, de façon romancée, et dresse le portrait d'un personnage public qui fait des tournées, de nombreux concerts, fraie avec de nombreuses personnalités, mais aussi d'un solitaire à qui on ne connait aucune vie sentimentale, qui va perdre petit à petit toutes ses facultés cognitives. Un personnage mystérieux, qui n'a laissé pour seules traces que son immense oeuvre musicale mais très peu de photos et aucun enregistrement de sa voix.

Ce récit commence lorsque Ravel s'apprête à partir pour une tournée de quatre mois aux les Etats-Unis. Ce sont les fastes des premières classes à bord du transatlantique le France, du pont duquel le compositeur contemple la mer, "dans l'idée d'en extraire une ligne mélodique, un rythme, un leitmotiv, pourquoi pas." On peut être un grand compositeur sans pour autant être un grand musicien : la veille de son arrivée, il donne un petit concert et exécute son Prélude en La mineur : "il ne possède pas une grande technique, on voit bien qu'il n'est pas exercé, il joue rapidement en accrochant tout le temps. […] Bref il joue mal mais enfin bon, il joue. Il est, il sait qu'il est le contraire d'un virtuose mais, comme personne n'y entend rien, il s'en sort tout à fait bien." C'est donc un étrange personnage que ce Ravel présenté par Echenoz, avec élégance et un humour parfois ravageur, qui voyage avec un escadron de valises contenant une soixantaine de chemises, vingt paires de chaussures, soixante-quinze cravates et vingt-cinq pyjamas, n'a jamais vraiment travaillé le piano qui demandait trop d'efforts physiques, ou s'énerve quand Paul Wittgenstein enjolive la partition de son Concerto pour la main gauche ; de son Boléro, inspiré du travail à la chaîne, il s'étonnait de son succès, et a dit d'une spectatrice criant au fou à la fin du concert qu'elle au moins avait tout compris. C'est un personnage touchant aussi que ce petit homme à la carrure de jockey, à qui l'on ne connaît aucune relation amoureuse et qui a toujours vécu seul, qui assiste impuissant à sa lente et inexorable déchéance, incapable de reconnaître ses œuvres en concert, qui dit à sa fidèle pianiste Marguerite Long que c'est quand même terrible ce qui lui arrive. 

 

Catégorie : Littérature française

musique / 20ème siècle / compositeur / maladie /


Posté le 15/03/2021 à 18:44

Grand Platinium, Anthony van den Bossche. Le Seuil, 01/2021.157 p. 16 € ****

         Le père de Louise vient de mourir, lui léguant, ainsi qu'à son frère, le soin de s'occuper de sa collection de carpes koï d'exception disséminées dans les bassins parisiens. Elle a bien d'autres choses en tête, Louise, entre ses missions de conseillère en communication, dont l'une consiste à s'occuper de son principal client, un designer égocentrique incapable de mener un projet à bien, sa relation avec son amant obsessionnel et son frère sociopathe atteint de misophonie (l'incapacité à supporter certains sons, les bruits de mastication ou les raclements de gorge, par exemple). Lorsqu'elle apprend que le jardinier chargé du soin des carpes a revendu l'un des spécimens les plus précieux, elle n'hésite plus : il faut réunir toutes les koï, quitte à les voler. C'est peut-être l'aspect le moins crédible de l'histoire, d'imaginer cette jeune cadre brillante troquer ses escarpins contre bottes en caoutchouc et épuisette pour écumer en pleine nuit les plans d'eau de Paris, aidée par les comparses de son père. Mais faisons fi de ce détail, les portraits sont truculents – le Maire qui monopolise le hammam de la Grande Mosquée ou Ernesto, montalbanais qui doit son surnom à sa propension à fumer le cigare – et la langue fort belle, qui touche presque au lyrique dans la très belle scène du tremblement de terre au Japon, lequel a inauguré la mise en place de la collection paternelle.

 

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois

 

Catégorie : Littérature française

collection / famille / hommage /


Posté le 15/03/2021 à 18:42

Les orageuses, Marcia Burnier. Cambourakis, 09/2020. 15 € ***

         Viol et humiliation, voilà ce qu'a subi cette bande de filles. Mia, Inès, Louise, Leo, Lila, Nina et Lucie en ont assez d'être passives, d'entendre des discours sur la réparation sur l'importance de "vivre avec" ; elles ne veulent plus de psychothérapie "pendant que l'autre continue sa vie sans accroc, sans choc, toujours plus puissant." Ce qu'elles veulent, ce qui va les guérir, c'est la vengeance. Alors elles s'organisent, et font faire justice elles-mêmes. L'idée, c'est de faire peur, de décourager le coupable de récidiver. Pas de le frapper ou le blesser, non, elles se contentent de dévaster l'appartement du sale type, de détruire ses objets de valeur sans le toucher. C'est Mia, qui assiste régulièrement à des audiences au Palais de Justice, qui est la plus vindicative, c'est elle qui a eu l'idée de ces expéditions punitives qui les ont soulagées. C'est elle enfin qui propose à Lucie, victime elle aussi d'un viol, de se joindre à elles. Voilà Lucie vengée, qui se sent moins seule, vivante, enfin capable de retrouver le sommeil.

         Alors bien sûr, elles n'ont pas tort, ces filles, de se faire justice quand la Justice peine à faire son travail, quand les violeurs écopent de peines bien inférieures aux dealers et aux trafiquants de toutes sortes. Peut-être peut-on aussi les envier, car quelle femme inquiète, à rentrer le soir tard les rues, à subir des mains pressantes dans un bus bondé, n'a pas eu envie un jour de se venger d'être considérée comme l'objet d'un désir malsain et humiliant ? De rabaisser l'homme qui l'a rabaissée ? De lui faire comprendre qu'elle n'est pas une chose dont on dispose à sa guise pour assouvir une pulsion ? De se sentir, enfin, toute puissante ? Oui, évidemment. Mais de là à passer à l'acte, c'est autre chose. On peut dénoncer les manquements de la Justice, le manque de soutien des femmes victimes de violences – bien que les choses commencent enfin à changer -, sans pour autant chercher à se faire justice soi-même. D'autant plus que les expéditions punitives n'excluent pas une sorte de jouissance délétère qui m'a gênée. Le discours féministe à ce titre me semble avoir des limites que ma morale m'interdirait de franchir. Cela dit, ce roman pose également la délicate question du consentement, et de la zone grise entre un refus et une acceptation forcée devant l'insistance du partenaire. Combien de femmes, épouses, compagnes, maîtresses d'un jour, un peu saoules, un peu perdues, ont-elles fini par abdiquer et accepter un rapport qu'elles auraient préféré ne pas avoir ? L'homme est-il alors un violeur, ou simplement un type trop pressé par son désir ? Le refus était-il audible, visible ? Où se situe la limite ? C'est la question que se pose Flo, le meilleur ami de Lucie, qui va faire lui aussi l'objet de la vengeance du gang de filles. Une question que le mouvement #MeToo n'a pas résolue.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

viol  / vengeance /


Posté le 15/03/2021 à 18:27

Avant le jour, Madeline Roth. La Fosse aux Ours, 12/2020. 75 p. 12 € *****

         La maîtresse d'un homme marié se rend seule à Turin où le couple illicite devait aller passer quelques jours. Voilà un pitch bien maigre et un livre qui l'est tout autant. Est-ce à dire qu'il n'y aurait pas d'histoire ? La narratrice fait ses bagages, prend le train et passe deux nuits dans la capitale piémontaise, seule, et se livre à une introspection sans fard et sans rancœur. Elle s'interroge sur ses liens avec Pierre, ce Pierre qui a renoncé au séjour italien pour épauler sa femme qui vient de perdre son père : l'aime-t-elle encore, depuis quatre ans que dure leur liaison ? Peut-elle se contenter de quelques heures de temps à autre, sans jamais de nuits à partager, de baisers en public ? Ses doutes sont aussi ceux d'une mère qui n'a jamais fait de crêpes à son fils, ceux d'une femme que l'âge grignote petit-à-petit, ceux d'une solitaire partagée entre l'envie de faire couple et l'assurance d'en être devenue incapable. Elle a fait ses bagages en se résignant à rompre ; son séjour piémontais lui fait entrevoir d'autres horizons que celui du regret et de la complainte. Nulle amertume dans ce récit, la colère et la déception du départ cèdent finalement place à la tendresse. C'est bien une histoire que nous conte Madeline Roth avec précision et une grande élégance.

Au-delà de l'histoire de cette femme, il y a ces passages, d'une finesse et d'une justesse qui m'ont frappée ; j'en citerai un seul, qui justifie à mon sens les heures que l'on passe plongé dans un livre : "A quel moment est-ce que j'ai compris ça, qu'il me faudrait lire, beaucoup, pour toutes ces vies que je n'aurai pas ?"



Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

adultère / solitude / déception / introspection / Italie /


Posté le 06/03/2021 à 17:51

Avant elle, Johanna Krawczyk. Héloïse d'Ormesson, 01/2021. 155 p. 16 € ****

         Un simple coup de fil, et c'est la vie qui bascule. Carmen, fille de réfugiés argentins, apprend que son père décédé louait un box dans un garde-meuble. Elle y découvre des témoins du passé de son père – des photos, des articles de presse, et surtout son journal intime – et découvre surtout qu'elle en ignorait tout. Elle se plonge alors dans une histoire qui prend ses racines en 1936, dans la région de Buenos Aires, et traite de l'histoire de cet homme sur fond de coup d'état et de dictature.

         Carmen est fragile, avec son obsidienne dans le ventre. Elle a été hospitalisée en psychiatrie pour troubles borderline, souffre d'alcoolisme, et peine à garder un équilibre précaire dans sa vie de femme et de mère. La lecture du journal d'Ernesto Gomez va rompre toutes les digues qu'elle a tâché d'ériger. Les mots de son père ont de quoi susciter l'horreur, à commencer par le meurtre épouvantable de sa mère alors qu'il n'a que dix ans et qu'il s'appelle encore Juan. C'est ce drame fondateur, ainsi que l'absence du père, violent et dangereux, qui a fini par quitter la maison, qui vont déclencher toute la suite. On peut ainsi lire toute la vie de Juan Moreau à la lumière de ces traumas initiaux, dans une approche psychologique, pour comprendre comment, de victime, il est devenu bourreau, et pas des moindres. Sa fille, qui découvre pétrifiée d'horreur – tout comme nous, car certaines scènes sont absolument insoutenables – le rôle qu'a joué son père dans les geôles péronistes, ne parvient pas à lui trouver d'excuses. La vérité fait mal mais, passé le choc de toutes ces révélations, permet à Carmen de redonner le coup de pied pour remonter à la surface et, enfin, pouvoir vivre. Un roman à la lecture éprouvante certes, remarquablement maîtrisé dans sa construction et l'évolution de ses deux personnages.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

Argentine / dictature / famille / secret / mensonge / dépression / traumatisme /



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Posté le 19/02/2021 à 14:17

Ce matin-là, Gaëlle Josse. Notabilia, 01/2021. 216 p. 17 € ****

Un matin avant d'aller au travail, comme un autre. Mais voilà que la voiture ne démarre pas. Une banale panne, facile à résoudre, mais Clara ne parvient pas à téléphoner pour obtenir un dépannage. Elle ne peut plus, elle n'en peut plus, elle s'écroule, elle craque.  Ce matin-là, et tous ceux qui vont suivre, elle n'ira pas travailler. Epuisement, stress, burn-out, Clara ne peut plus, vêtue de son tailleur et de ses escarpins, continuer de vendre des crédits, d'assurer des rendez-vous et rendre des comptes à sa responsable éternellement insatisfaite. Ce matin-là, à cause d'une simple panne, la jeune femme prend conscience de sa lassitude profonde, et de la vacuité tout aussi profonde de son existence. Elle se cloître chez elle, décourage son compagnon avec lequel elle a refusé de vivre en couple, s'isole, refuse de prendre les anxiolytiques prescrits. Une longue traversée du désert où même aller faire des courses relève d'une mission perdue d'avance. Une seule panne et tout s'effondre, comme une seule lettre en plus peut tout faire basculer : de vaillante, Clara est devenue vacillante. Jusqu'à ce qu'une amie d'enfance lui tende une main secourable. Se reconstruire, tout doucement.

 

Catégorie : Littérature française

dépression / burn-out / entreprise /


Posté le 19/02/2021 à 14:16

Le cœur à l'échafaud, Emmanuel Flesch. Camann-Lévy, 01/2021. 286 p. 18,90 € ****

         Walid Z., 26 ans, ancien étudiant de Sciences Po où il est entré grâce au programme de la "discrimination positive", comparaît devant la cour d'Assises de Paris. Accusé de viol par Claire K., la femme de son directeur de recherches, il risque la peine de mort par décapitation. A la barre, les témoignages se succèdent, tandis que les proches et les connaissances de l'accusé prennent la parole pour construire un récit terrifiant où l'on comprend que l'extrême-droite a pris le pouvoir...

         Pour un jeune homme d'origine maghrébine et issu des quartiers, l'entrée à Sciences Po est la garantie de l'ascension sociale et d'une carrière réussie, et d'une sorte de revanche. Mais Walid va vite déchanter : malgré sa réussie scolaire, il reste l'Arabe de service peu fréquentable. Son travail acharné n'efface pas les humiliations, celles subies dans l'école prestigieuse, et celles qui sont les conséquences des décisions gouvernementales : Walid, désormais considéré comme un "octroyé", bien différent d'un "Français de souche", est contraint de changer de nom et, au terme de fastidieuses procédures administratives, doit se faire appeler William ; lorsqu'il a rencontré les K., parents de sa copine, il a été en butte au racisme affiché de celle qui va ensuite l'accuser. Alors il a beau s'appeler William et avoir été un étudiant brillant, il n'en demeure pas moins qu'il risque sa tête, puisque selon les nouvelles directives gouvernementales, le viol est puni de peine de mort, "lorsqu'il est commis par une personne agissant sous l'impulsion d'un racisme anti-français". Walid endure ainsi un procès – dirigé par un juge qui expédie les séances pour épargner sa phlébite – au cours duquel on ajoute à l'humiliation la lecture publique de son journal intime et une stratégie de défense absolument pitoyable. L'argument parole contre parole ne vaut pas, puisque la plaignante est, elle, de souche parfaitement française. C'est à petites touches, dans le vécu de chacun des nombreux personnages de ce roman choral – jurés, victime, universitaire, petite amie, avocat, juge, et l'accusé lui-même – que se dessinent les contours d'une société tout à fait plausible, qui met en place la préférence nationale, et qui fait froid dans le dos.

 

Catégorie : Littérature française

justice / viol / peine de mort / procès /


Posté le 19/02/2021 à 14:14

Âme brisée, Akira Mizubayashi. Gallimard, 06/2019. 239 p. 19 € *****

Tokyo, 1938. La tension est grande entre la Chine et le Japon. Quatre musiciens, Yu, un Japonais, professeur d'anglais, et trois de ses étudiants chinois, se réunissent pour répéter des morceaux de musique classique occidentale. Un jour, alors qu'ils travaillent le premier mouvement d'un quatuor à cordes de Schubert, des soldats interrompent la répétition, piétinent le violon de Yu et embarquent les musiciens. Caché dans une armoire, Rei, le fils de Yu, âgé de 11 ans, assiste à la scène d'autant plus traumatisante qu'il ne reverra jamais son père. Un des soldats l'aperçoit mais ne le dénonce pas, et lui confie l'instrument brisé. 

Voilà pour l'allegro ma non troppo. L'andante se déroule une bonne cinquantaine d'années plus tard. Rei l'orphelin est devenu Jacques Maillard, luthier de son état. Toute sa vie s'est déroulée sous le signe de ce traumatisme dont il n'est jamais parvenu complètement à se défaire. Le hasard et la sagacité de sa compagne archetière l'amènent à renouer avec son passé japonais, et à retrouver quelques-uns des fantômes qui le hantent. Menueto : allegretto. Non qu'il s'agisse pour lui d'opérer une quelconque vengeance, bien au contraire : Jacques/Rei trouve petit à petit le moyen d'adoucir sa peine et de se reconstruire, patiemment, à, petites touches, tout comme il a pu, lentement, mais avec opiniâtreté, réparer le violon de son père. L'âme brisée, c'est celle du violon, cette petite pièce d'épicéa qui relie le fond et la table d'harmonie d'un instrument à cordes, une toute petite pièce de bois cependant essentielle puisqu'elle assure sa stabilité à l'instrument et qu'elle lui permet de résonner. C'est aussi, évidemment, celle de Jacques/Rei, qui va tout doucement se réparer. Evidemment, ce n'est pas pour rien qu'il a choisi le métier de luthier, ni qu'il aime une archetière. Deux métiers aussi complémentaire que le sont notre protagoniste et sa compagne Hélène. Avec une grande délicatesse, Akira Mizubayashi raconte ce personnage et son parcours de résilience ; il raconte aussi Schubert – on trouvera dans ce récit de très belles descriptions de moments musicaux. Raconter la musique, le ressenti à son écoute, c'est comme essayer de mettre des mots sur une odeur, un goût. Il y faut la finesse de l'amateur, au sens premier du terme.

 

Catégorie : Littérature française

musique / famille / solitude / traumatisme / résilience / violon / mémoire /


Posté le 14/02/2021 à 16:13

Le Mal-épris, Bénédicte Soylier. Calmann-Lévy, 01/2021. 245 p. 18,50 € ****

         Paul travaille à la Poste. Mal habillé, les dents de travers, le cheveu rare, il n'a rien pour lui, à l'exception de ses très beaux yeux bleus. il souffre de sa grande laideur et vit replié sur lui-même, plein d'envie et de rancœur. Pourtant, lorsque Mylène emménage dans l'appartement d'en face, il est si fasciné qu'il surmonte sa timidité et l'aborde. Une amitié se forme, qu'enfreint Paul une fois. Mylène ne lui pardonne pas d'avoir franchi la ligne rouge et s'éloigne ; le voilà à nouveau seul avec toute sa frustration. Il se console auprès d'Angélique, une collègue, qu'il parvient à séduire plus facilement que Mylène.

         Angélique est seule, mère célibataire, et fragilisée par des blessures intimes. Plantureuse, séduisante sans le faire exprès, elle est en quelque sorte instrumentalisée par Paul qui ne voit chez elle que la possibilité de lui faire oublier Mylène et d'évacuer sa frustration. On n'y verrait là rien de trop répréhensible finalement, n'était le caractère obsessionnel de Paul, qui tient des carnets sur les femmes, dans lesquels il consigne, à leur insu évidemment, les moindres détails de leur existence. Des carnets onéreux, remplis de notes faites à l'encre bleue d'un coûteux Waterman. Voilà dressée, dès les premières pages du roman, la nature maniaque et malsaine du personnage, qui va monter en force tout au long du récit, d'autant qu'elle se double d'une jalousie compulsive. On a là exposés, disséqués, les fondements d'une violence conjugale, physique et morale qui s'exerce sur une proie facile à dominer, un peu candide, gentille, et qui a tant besoin d'être aimée. Paul est-il capable d'aimer, à commencer par lui-même ? On appréciera, ou non, la troisième partie du roman consacrée à la "guérison" de Paul. En tout cas, la démonstration des mécanismes de violence conjugale et d'emprise est plutôt bien réussie.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

couple / emprise / jalousie / violence / laideur /


Posté le 12/02/2021 à 11:11

Danse avec la foudre, Jérémy Bracone. L'Iconoclaste, 01/2021. 277 p. 19 € ****

Figuette est tombé amoureux fou de Moïra, une jeune femme passionnée et fantasque. Mais Moïra est partie sans un mot, le laissant s'occuper seul de leur petite fille de 6 ans, Zoé. L'avenir semble bien sombre, d'autant qu'en plus d'être père célibataire Figuette risque de perdre son emploi car l'usine de la région de Lorraine où il travaille menace de fermer. Les factures s'accumulent, l'été arrive, Figuette est malheureux comme les pierres, mais il a promis des vacances à Zoé. Il  improvise un séjour dans le sous-sol de la maison…

         La vie est dure pour ces familles d'ouvriers menacées par le spectre du chômage, mais la solidarité est là, au sein de ce quartier de la Caserne. Quitte à frôler l'illégalité en récupérant des robots ménagers tombés du camion pour les revendre et constituer une caisse de solidarité. La dureté de la vie n'empêche pas qu'on rigole un bon coup de temps en temps, comme quand Bolchoi et Piccio font une course en fenwick autour de l'usine, pour ensuite aller déplacer la Twingo du patron sur le parking en se marrant d'avance quand son propriétaire va la chercher. Pourtant, il y a le chagrin avec lequel compose Figuette depuis que Moïra est partie. Sa Moïra imprévisible, violente, passionnée, un peu folle, qu'il n'a pas su retenir. Figuette se sent coupable de n'avoir pas su entretenir le feu des soirées qu'il improvisait à grand renfort de décors en carton-pâte, et s'il installe au sous-sol de sa maison un camp de vacances improvisé pour amuser sa fille, c'est pour la distraire et tenir sa promesse, mais aussi parce qu'il espère ainsi, en postant de jolies photos de vacances de Zoé et du chien Mouche, pouvoir faire revenir sa Moïra. Il y a de la tragi-comédie dans ce récit où résonnent des mots d'italien, de ces immigrés de la troisième génération, et du patois local. Figuette est chtarbé de chagrin, sa vie est frâlée mais il faut tenir.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

usine / pauvreté / famille / solidarité / révolte /

Posté le 12/02/2021 à 11:10

Bénie soit Sixtine, Maylis Adhémar. Julliard, 08/2020. 296 p. 19 € *****

         Sixtine est issue d'une famille profondément catholique. Très pieuse elle aussi, elle rencontre Pierre-Louis Sue de la Garde (ça ne s'invente pas) qui ne tarde pas à la demander en mariage. Le jeune couple emménage à Nantes. Mais Sixtine n'est pas heureuse : les rapports intimes avec son mari sont tout sauf satisfaisants, et, très vite enceinte, elle supporte mal sa grossesse. Autour d'elle, sa belle-mère lui serine qu'elle doit endurer ses douleurs sans se plaindre, comme une bonne chrétienne. Sixtine culpabilise, s'astreint aux prières, accepte de tenir le rôle de "croisée" dont on la charge, et craint de décevoir un mari souvent absent, fort actif dans un groupe catholique d'extrême-droite appelé Les Frères de la Croix. Mais au cours d'une manifestation entre les membres du groupe et des militants gauchistes, elle commence à ouvrir les yeux sur un monde qu'elle ignorait.

         Sixtine vit dans un autre monde. Un monde où une femme enceinte n'est pas fatiguée, supporte ses nausées avec le sourire et n'envisage pas d'accoucher sous péridurale. Tu enfanteras dans la douleur. Un monde où l'acte sexuel se borne à cinq minutes d'une gymnastique douloureuse et décevante. Un monde bien comme il faut, bien rangé, où l'on porte jupe longue et mocassins plats, et où l'on récite le rosaire pendant une heure à genoux – enceinte ou pas. Ce début de roman fait bigrement songer à la série Unorthodox récemment diffusée sur Netflix, qui mettait en scène un milieu juif ultra-orthodoxe. Les intégrismes se ressemblent, tout autant que cette façon de vivre hors du monde réel, et de perpétrer des traditions désuètes et, pour certaines, dangereuses. On frôle le sectarisme. Sixtine est comme Esther à ce point embrigadée dans des valeurs et des croyances d'un autre âge qu'il lui faudra du temps pour réaliser pleinement la dangerosité du monde dans lequel elle vit. Ce n'est qu'une fois devenue mère qu'elle ouvre enfin les yeux et qu'elle a le courage de fuir. Il en va de sa survie. Cependant, son intégration dans le monde réel ne va pas de soi et montre à quel point il est difficile, et douloureux, de se libérer de tous les réflexes inculqués depuis l'enfance. Sixtine ne renie ni sa foi ni ses valeurs, elle découvre l'humanité.

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

religion / intégrisme / famille / emprise / liberté /


Posté le 12/02/2021 à 10:58

Changer l'eau des fleurs, Valérie Perrin. LGF, 04/2019. 664 p. 8,90 *****

Violette Toussaint est gardienne de cimetière dans une petite ville de Bourgogne. L'équipe des fossoyeurs, les trois frères entrepreneurs de pompes funèbres, le curé et des habitués parfois se retrouvent régulièrement dans sa cuisine et racontent des petits riens, des choses de la vie, des émotions. Elle écoute tous ses visiteurs, entretient son petit potager, change l'eau des fleurs et se rappelle son passé : sa rencontre avec Philippe Toussaint, devenu garde-barrière à ses côtés, son mariage, la naissance de sa petite Léonine, son soleil dans une vie difficile avec un mari inconsistant et infidèle...

         Née sous X, Violette est passée de famille d'accueil en famille d'accueil. Elle pense trouver un point d'ancrage quand elle rencontre le très beau et convoité Philippe Toussaint. Mais Philippe Toussaint ne cesse d'aller "faire un tour" et néglige sa jeune femme, qui reporte son affection sur sa petite fille. Elle aurait de quoi être amère, Violette, mais elle est au contraire d'une profonde humanité, malgré une vie bien dure. La rencontre avec Sacha, dont elle va prendre le poste au cimetière de Brancion-en-Châlon, est décisive et l'ancre dans une identité qu'elle ne quittera plus et lui donnera la force de continuer. Autour de ce personnage que j'ai envie de qualifier de résilient, qui aime tant l'odeur des roses, adopte chats errants et animaux orphelins après la mort de leur maître, et tient un registre détaillé des obsèques de chacun, gravite une galerie de portraits attachants – je pense notamment à Gaston, si maladroit qu'l lui est arrivé de tomber dans la fosse qu'il venait de creuser, ou évidemment à ce Julien Seul qui débarque un jour pour réaliser les dernières volontés de sa mère, qui a demandé à ce que ses cendres soient déposées sur la tombe de son amant – et se construit une histoire en patchwork dont l'unité se fait progressivement, avec même une touche de roman noir. C'est très réussi, et, ce qui ne gâche rien, écrit dans une langue fluide et élégante. On donnerait cher pour rendre visite à ses morts veillés par une telle gardienne.

 

Catégorie : Littérature française

famille / deuil / cimetière / amitié /


Posté le 12/02/2021 à 10:56

Over the rainbow, Constance Joly. Flammarion, 01/2021. 175 p. 17 € *****

Jacques et Lucie se rencontrent dans les années 60. Ils sont jeunes et beaux, cultivés, avides de voyages et de découvertes. Ils s'installent à Paris, se marient, puis ont une petite fille, Constance. Mais Jacques n'est pas heureux depuis longtemps, avant même l'arrivée de sa fille. Vivre à Paris lui permet de comprendre, puis d'accepter le fait qu'il aime les hommes. Il se décide enfin à vivre comme il l'entend, quitte Lucie et rencontre Ivan, avec lequel il va vivre durant de longues années. Le temps passe, la petite fille grandit et devient une femme. Les années 80 voient l'apparition du sida, qu'on appelait encore à l'époque le "cancer des homosexuels". Jacques n'échappe pas à la contamination et décède quelques années plus tard. Devenue cinquantenaire, l'auteur rend hommage, dans ce roman autobiographique, à un père parti trop tôt, elle raconte le manque et le deuil, la maladie et le chagrin.

Constance est toute jeune encore quand ses parents se séparent. Elle prend les choses comme elles viennent, sans porter de jugement ni de rancune envers son père alors même qu'elle voit sa mère plonger dans une profonde dépression ; elle s'attache au compagnon de son père avec un naturel assez déconcertant – il faut dire aussi qu'on ne lui explique pas grand-chose de la situation. Mais à l'adolescence, il est compliqué d'avouer à ses amis que son père est homosexuel, en témoigne la scène où c'est Ivan et non son géniteur qui vient la chercher à la fin d'une soirée, déclenchant chez la jeune fille une gêne dont elle va peiner à se remettre. Constance ne craint pas de l'avouer : si elle a accepté l'homosexualité de son père dans l'intimité avec une facilité apparente, c'est socialement plus difficile. Est-ce pour cette raison qu'elle fait preuve d'une sorte d'égoïsme quand elle s'occupe de son père malade et affaibli ? Elle raconte sans fard sa peur de la contamination, son refus d'évoquer la mort prochaine, son besoin parfois de s'éloigner de lui, son agacement quelquefois, et son regret d'avoir choisi sa jeunesse plutôt que de profiter des derniers moments. Malgré tout, une profonde tendresse émaille tout ce récit à la fois pudique et pourtant si intime, comme pour donner aux choses la possibilité d'être encore : "J'écris pour ne pas tourner la page. J'écris pour inverser le cours du temps. J'écris pour ne pas te perdre pour toujours. J'écris pour rester ton enfant."

 

Roman lu dans le cadre des "68 premières fois"

 

Catégorie : Littérature française

homosexualité / famille / père / maladie / mort / deuil / hommage /


Posté le 01/02/2021 à 17:57

Des diables et des saints, Jean-Baptiste Andréa. L'Iconoclaste, 01/2021. 364 p. 19 € *****

Un pianiste joue du Beethoven sur les pianos publics des halls de gare ou d'aéroport. Il joue divinement, dans l'indifférence des voyageurs. Que fait-il là et pourquoi ce concertiste gâche-t-il ainsi son talent ?, finit par lui demander un voyageur plus attentif que les autres. C'est alors que Joseph entreprend de raconter son histoire. A 15 ans, le voilà orphelin, et placé dans l'orphelinat des Confins, installé dans un ancien prieuré dans les Pyrénées... Il y a rencontré ceux qui sont devenus ses amis, la Fouine, Edison, Sinatra et Souzix. Et puis Rose. Cinquante ans après, s'il joue ainsi, dans l'indifférence des gens de passage, c'est pour elle…

Qu'il est horrible, cet orphelinat des Confins ! Y règnent la maltraitance, la malnutrition, le froid, et la cruauté de l'abbé Sénac qui n'a d'égale que la violence de son sbire, la Grenouille, lequel inflige aux malheureux garçons atteints d'énurésie la "cape de pisse", une punition qui oblige le coupable à faire le tour de la cour vêtu de ses draps souillés. Par réaction sans doute, on se serre les coudes, même si l'amitié n'est pas accordée d'office. Joseph parvient à se faire accepter avec son camarade Momo dans la société secrète de la Vigie, où ces garçons endurcis trouvent le moyen parfois d'aider les plus faibles, de faire rêver Souzix, le plus jeune, ou de protéger Momo, victime de graves crises d'épilepsie. Les pires épreuves donnent ainsi naissance à de formidables élans de fraternité – de rivalité aussi. Pour le coup, la présence de Rose serait presque secondaire, d'autant plus qu'elle est avortée sitôt commencée. Joseph cependant se montre d'une fidélité inébranlable envers sa seule aimée grâce à laquelle il a trouvé le rythme, ce rythme profond dont lui parlait M. Rothenberg, son vieux professeur de musique, irascible et exigeant, sans lequel Joseph n'aurait pas eu ce talent. Peu lui chaud, à Joseph enfin libre et devenu adulte, d'écumer les salles de concert et d'être applaudi ; il joue parce qu'enfin il a trouvé le rythme, cette magie dont Rothenberg lui avait parlé et que Rose avait entendue ; il joue pour qu'elle l'entende encore une fois, au hasard de l'arrivée d'un train ou d'un avion.

La plume de Jean-Baptiste Andréa, toujours si élégante et juste, fait surgir de multiples images, - on les voit, ces six garçons sous la voûte du ciel, à écouter la voix de Marie-Ange Roig dans Carrefour de nuit sur Sud Radio, on le voit, Joseph courbé sur la machine à écrire à taper les phrases de Sénac plutôt que des notes sur un clavier - ; elle fait surgir des rires et des larmes, avec la même justesse et la même force que dans Cent millions d'années et un jour. On en redemande.

 

Catégorie : Littérature française

orphelin / famille / enfance / maltraitance / amitié / amour / musique /


Posté le 01/02/2021 à 17:55

Le bonheur est au fond du couloir à gauche, J.M. Erre. Buchet-Chastel, 04/2020. 182 p. 15 € ***

         Michel H. s'est fait larguer abruptement. En guise de cadeau de départ, Bérénice lui laisse un tas de livres sur le développement personnel et la quête du bonheur, et un ouvrage sur la mycose de l'ongle. Qu'à cela ne tienne, Michel est prêt à tout pour retrouver l'être aimé, à mettre en pratique les conseils dispensés par ces ouvrages, devenir végan sans gluten, pratiquer le feng-shui et jeter toutes ses affaires, attraper une mycose à l'ongle, faire appel à un marabout, tandis que son voisin de palier ne cesse de lui faire remarquer qu'il déroge au règlement de copropriété et que celui du dessous continue à lui casser les oreilles avec sa musique…

         Michel H. est un admirateur de Michel Houellebeq dont il porte presque le même nom. Il est aussi hypocondriaque, profondément dépressif, maniaque, paranoïaque, obsessionnel compulsif, et se languit d'amour pour une femme qu'il a côtoyée pendant à peine trois semaines et qui ne semble guère, c'est le moins que l'on puisse dire, lui vouer les mêmes sentiments. Mais notre (anti)héros est persuadé que Bérénice, dûment maraboutée, va revenir d'ici quelques heures sur le pas de sa porte. Voilà toute l'histoire de ce nouveau roman de J.M. Erre, émaillée de gags loufoques et de situations où l'absurde se mêle au pathétique. Pour un peu on le prendrait en pitié, ce Michel parfaitement inadapté au monde, au point d'en devenir caricatural. Ce pourrait être drôle, mais l'humour tombe un peu à plat alors que se succèdent les échecs du protagoniste pour accéder au bonheur dans un comique de répétition un peu longuet. Certes, il y a la langue subtile et précise de J.M. Erre, son talent pour convoquer de multiples références, littéraires ou non, et de s'en amuser, mais je n'ai pas retrouvé le plaisir de lecture que j'avais eu à lire Qui a tué l'homme homard ?, qui était, lui, particulièrement réussi, dans les situations et dans les personnages parfaitement campés et d'une drôlerie irrésistible.

 

Catégorie : Littérature française

rupture / solitude / dépression / quête du bonheur / fantasme /


Posté le 22/01/2021 à 15:28

Ce qu'il faut de nuit, Laurent Petitmangin. La Manufacture de livres, 08/2020. 188 p. 16,90 € *****

         Une petite ville de Lorraine. Le père, technicien à la SNCF, est un socialiste convaincu, qui continue de retrouver régulièrement ses camarades de la section, même si la foi a déserté les rangs. Il élève seul ses deux enfants depuis la mort de la môman : l'aîné, Fus, a préféré le foot à des études assez médiocres, tandis Gillou nourrit de plus grandes espérances. Les enfants grandissent, Fus se met à fréquenter des gars de l'extrême-droite, tandis que Gillou se prépare à des études à Sciences Po. Le père et le fils ne se parlent plus qu'à peine, tandis que le benjamin part étudier à Paris…

         Une vie modeste, simple, des copains, le bistrot, le foot du dimanche. Et les enfants qu'on élève seul, en faisant comme on peut, qui s'éloignent. Le deuxième, par la force des choses, l'éducation nécessaire, l'ascenseur social peut-être. Mais pour le premier, c'est plus compliqué. Les engagements politiques et idéologiques qui vont séparer le père du fils sont tels que, forcément, vient un moment où l'on ne peut plus accepter tout ça, quand la ligne rouge est franchie. A travers ce récit, tout en finesse et sensibilité, qui sonne comme une confession que ferait un type entre deux âges au coin d'un zinc à un auditeur qui serait nous, lecteur, sans s'épancher, sans auto apitoiement ni complaisance, se pose la question de l'amour entre un parent et son enfant : est-il, doit-il être aussi inconditionnel qu'on le croit ? A-t-on le droit de ne plus aimer son enfant ? De se sentir trahi ? A-t-on le droit de mépriser son père ? Et malgré tout, si l'important était d'aimer quand même, même trop, même mal ?

 

Catégorie : Littérature française

Lorraine / famille / extrême-droite / relation parent-enfant /


Posté le 22/01/2021 à 15:26

Ces orages-là, Sandrine Collette. JC Lattès, 01/2021. 280 p. 20 € *****

         Clémence, 30 ans, est parvenue à rompre avec son compagnon avec lequel elle a connu trois ans d'une relation toxique. Elle vient de s'installer dans une petite maison où elle vit recluse, et n'a pour seules relations sociales que son travail à la boulangerie. Elle essaie de se défaire de sa peur de l'obscurité en allant explorer son jardin minuscule, et espère guérir, comme l'un des cinq poissons rouges du bassin, mutilé mais bien vivant. Mais combien il est difficile de se défaire de l'emprise que Thomas a exercée sur elle, et combien elle peine à retrouver force et confiance en elle, pour n'avoir plus peur de le voir surgir et la reprendre dans ses rets…

         Clémence lutte contre elle-même, contre ses doutes, contre ses angoisses. Son combat est celui d'une droguée en manque : parfaitement lucide sur la dangerosité de ce qu'elle a vécu et sur la malfaisance de son ancien compagnon, elle n'en est pas encore tout à fait guérie. Alors qu'elle essaie de s'installer dans sa nouvelle vie, de se reconstruire, elle se rappelle par bribes ce que Thomas lui a fait subir. Thomas, c'est l'homme séduisant, affable, intelligent, qui est devenu, dans l'intimité du couple, un véritable monstre. Qui lui a fait connaitre l'enfer, en témoignent les scènes de course poursuite dans les bois, jusqu'à la punition épouvantable, extrême – Clémence manque de mourir par la faute de Thomas, et c'est dans ses bras qu'elle se jette lorsqu'il la sauve du piège dans lequel il l'a précipitée. C'est cette scène-là qui raconte à mon sens parfaitement les mécanismes à l'œuvre dans une relation avec un partenaire que l'on nomme, peut-être abusivement parfois, un pervers narcissique. Du "PN", Thomas en a tous les traits, y compris celui d'avoir tellement manipulé sa victime qu'elle aime encore son bourreau. Clémence a eu le courage de partir, mais il lui faudra du temps, et l'aide de tiers, pour parvenir à se défaire tout à fait de l'emprise. Avec, au final, un dénouement qu'on ne peut s'empêcher de trouver jouissif.

Dans une langue parfois crue, souvent travaillée, où elle use des tirets pour évoquer l'indicible, pour dire ce que Clémence soudain réalise, Sandrine Collette nous offre là un récit bien différent de ses romans habituels où la nature avait une grande place, même abimée – je pense notamment à son avant-dernier opus,  Et toujours les forêts - ; cette fois la nature est une forêt hostile, et ce récit davantage tourné vers des paysages intérieurs que son héroïne va devoir reconquérir, comme elle parvient tout doucement à conquérir son petit jardin et ses habitants.

 

Catégorie : Littérature française

couple / pervers / manipulation / rupture / vengeance /


Posté le 18/01/2021 à 17:28

Rose Royal, Nicolas Mathieu. In8, 09/2019 (Polaroïd). 77 p. 8,90 € ****

Rose, bientôt 50 ans, a pris l'habitude après le travail de passer au Royal, un bar où elle boit et retrouve parfois sa grande copine Marie-Jeanne qui coupe les cheveux des clients à la demande. Un soir débarque Luc et son chien blessé, que Rose doit achever avec son revolver qui ne la quitte jamais. Luc et Rose se revoient, malgré la méfiance que nourrit cette dernière envers les hommes, qui l'ont déjà fait suffisamment souffrir.

Rose a vieilli, mais elle a pour atout ses très belles jambes, qui lui ont permis de temps en temps d'avoir des aventures. Mais désormais c'est anecdotique, elle s'est installée dans une vie solitaire et tranquille, sans trop de surprises. Voilà que Luc, un taiseux rassurant, vient remettre en cause les convictions qu'elle a lentement étayées au fil des années, et son équilibre. Rose ne se méfie plus assez, et la voilà à la merci d'un homme… tout ce qu'elle s'était promis de ne pas faire. Dans cette longue nouvelle, l'auteur, lauréat rappelons-le du prix Goncourt pour Leurs enfants après eux en 2018, campe parfaitement bien une femme entre deux âges, que la vie a amenée à cultiver l'indépendance comme une seconde nature, et qui pensait ne plus tomber amoureuse. Dans sa concision, le récit sonne très juste, à l'exception de son final très abrupt et auquel à mon sens il manque quelque chose qui le prépare.

 

Catégorie : Littérature française

solitude / femme / liberté / indépendance / couple /


Posté le 11/01/2021 à 17:58

Broadway, Fabrice Caro. Gallimard, 12/2020 (Sygne). 194 p. 16 € ****

         Axel, marié et père de deux enfants, reçoit un jour une lettre bleu grisâtre pour le dépistage du cancer colorectal. Las, ce dispositif concerne les hommes de 50 ans et plus, et Axel n'en a que 46. C'est le début pour lui d'une lassitude et d'une angoisse progressives, qui lui donnent envie de tout plaquer, et de partir à Buenos Aires, où il jouerait de la guitare et boirait des bières avec Benjamin Biolay, loin de toutes ses préoccupations, des apéritifs trimestriels avec le couple de voisins maniaques, des vacances à Biarritz pour faire du paddle, du sermon à tenir à son fils Tristan à cause de son dessin obscène, des cierges à faire brûler que pour le petit copain de sa fille Jade la re aime. Mais n'est pas crooner qui veut, et Axel s'interroge sur son potentiel de séduction quand il prend pour la troisième fois rendez-vous avec la professeur d'anglais de Tristan et culpabilise d'avoir prié pour que la rivale de Jade devienne borgne. Un simple courrier administratif dû à une erreur de logiciel, et c'est toute la vie d'un homme ordinaire qui est remise en question. Un récit bourré d'humour qui n'exclut pas la mélancolie – à ce titre je l'ai préféré à l'opus précédent, Le discours -, dans lequel on compatit pour ce pauvre Axel qui se rêve à Broadway quand il doit acheter des pizzas pour l'apéro des voisins.

 

Catégorie : Littérature française

famille / rêve / insatisfaction / angoisse /


Posté le 04/01/2021 à 17:21

Le discours, Fabrice Caro. Gallimard, 06/2020 (Sygne). 198 p. 16 € ****

         Adrien est chargé lors d'un diner familial de rédiger le discours du mariage de sa sœur. Il passe la soirée à se demander ce qu'il va bien pouvoir écrire tandis qu'il attend désespérément que Sonia, qui l'a quitté 36 jours plus tôt, prétextant avoir besoin d'une pause, daigne répondre à ses SMS. Entre sa sœur qui lui offre comme chaque année une encyclopédie, sa mère qui répond à tout son mal être en lui conseillant de boire du jus d'orange, et son père et son futur beau-frère qui discutent des avantages du chauffage au sol, Adrien fait le tour de ses mésaventures affectives et dresse le portrait d'un quarantenaire perdu et déprimé, qui sous une apparente nonchalance se pose maintes questions et peine à trouver sens à son existence.

L'auteur de BD Fabcaro met son humour au service d'une fable désenchantée et grinçante qui dénonce avec finesse, férocité aussi, les compromis auxquels la famille et l'amour nous plient.

 

Catégorie : Littérature française

rupture / famille / solitude / désenchantement /


Posté le 04/01/2021 à 17:19

L'anomalie, Hervé Le Tellier. Gallimard, 06/2020. 327 p. 20 € *****

Mars 2021, vol AF006 Paris-New York. Le Boeing 787 s'apprête à entamer sa descente quand il retrouve pris dans de très fortes turbulences. Quand l'avion sort de la tempête et se signale auprès des autorités, les contrôleurs sont stupéfaits : cet avion a atterri sans encombre avec ses passagers et son équipage, mais 106 jours plus tôt. Nous sommes le 24 juin, et voilà qu'un double parfaitement exact a surgi du néant… Les autorités américaine s'empressent de dissimuler le fait et tentent par tous les moyens de comprendre cette anomalie.

L'espace s'est-il replié sur lui-même pour donner naissance à un clone de l'avion ? Ne serions-nous finalement que les parties d'un gigantesque programme informatique qui présenterait un bug ? Les théories les plus folles sont émises pour expliquer l'inexplicable – à noter d'ailleurs le tandem drôlissime des mathématiciens inventeurs du protocole 42 destiné à prendre en main cet événement inédit. En attendant, et à défaut de trouver une  raison, il va falloir gérer ces doubles humains, puisque chaque passager du mois de juin a son double, arrivé à l'aéroport de JFK au mois de mars. Le tueur à gages, l'écrivain dépressif, l'architecte largué, le musicien nigérien, l'avocate aux crocs acérés, ou encore la petite fille à la grenouille, c'est le sort de chacun d'entre eux qui fait tout le sel de la deuxième partie du récit. Evidemment, les personnages n'ont pas été choisis au hasard, et la vie de chacun d'entre eux pourrait être le sujet d'un roman. En tout cas, ce récit inclassable, qui touche à l'anticipation, à l'espionnage, au roman d'amour et au polar, bourré d'humour, est tout simplement génial. Avec le prix décerné à Jean-Paul Dubois il y a deux ans, le Goncourt redeviendrait-il une référence ?

 

Catégorie : Littérature française

avion / tempête / clone /


Posté le 27/12/2020 à 18:39

Thésée, sa vie nouvelle, Camille de Toledo. Verdier, 08/2020. 252 p. 18,50 € ****

         Un homme quitte sa région d'origine avec ses enfants pour partir vers une ville de l'Est, espérant s'y construire une nouvelle vie. Il fuit, Thésée, il fuit la mort de ses parents, et surtout celle de son frère, qui s'est pendu à une conduite de gaz. Mais il n'est pas entièrement libéré : il a pris avec lui des cartons d'archives qu'il répugne à ouvrir. Ceux-ci contiennent l'histoire de son arrière-grand-père. Dans ce deuil qu'il n'arrive pas à faire, et dans la peur qui le hante au point de le rendre littéralement malade, Thésée est hanté par une interrogation maîtresse : "Qui commet le meurtre de celui qui se tue ?". A laquelle s'ajoute une deuxième question, alors qu'il a commencé d'ouvrir les cartons et de se plonger dans la mythologie familiale : " Celui qui survit, c'est pour raconter quelle histoire ?". Il exhume alors la lignée des hommes qui meurent, l'arrière-grand-père suicidé d'une balle en 1939, son frère mort très jeune d'une maladie sans nom, ces morts qu'il met en lien avec celle de son propre frère ; il raconte les photos, nombreuses, et retranscrit les pages du cahier de l'arrière-grand-père, en une lente exploration et une réflexion profonde et douloureuse sur le poids d'un héritage qu'on connaît mal et qui nous hante.

         C'est un roman déconcertant que celui-là, écrit sans majuscule en début de phrase ni point à leur fin, constitué de réflexions, de poèmes, d'extraits d'un journal intime ; curieux objet narratif dans lequel le narrateur s'adresse tantôt à ses parents, tantôt à son frère, et passe de la première à la troisième personne. Comme si son identité fluctuait au fur et à mesure de la découverte de ce passé resurgi. Que doit raconter celui qui a survécu ? Que doit-il comprendre de ces parallèles – qu'il appelle des synchronies – qui se dessinent devant lui, des dates qui mettent en regard des événements, des morts ou des naissances par exemple ? Ces signes, qui prouvent qu'on fait bien partie d'une lignée, quitte à ce qu'elle soit de celles des hommes qui meurent, et qu'on n'y échappe pas, même en partant loin à l'Est. La nouvelle vie de Thésée, c'est sans doute de faire avec le poids du passé familial, de parvenir à conjurer sa peur pour ne pas, finalement, oublier de continuer à vivre.

 

Catégorie : Littérature française

deuil / famille / transmission / 



Posté le 10/12/2020 à 17:11

L'abandon du mâle en milieu hostile, Erwan Larher. J'ai Lu, 07/2019. 251 p. 7,10 € *****

         Dijon, 1977. Le narrateur, lycéen bien comme il faut, raie sur le côté, lunettes et boutons d'acné, tombe en amour pour une jeune femme aux cheveux verts et aux épingles à nourrice, qui hélas ne s'intéresse guère à lui. N'importe, il est opiniâtre et prêt à tout pour la remettre dans le droit chemin et qu'elle lui accorde son attention, y compris à aller pogoter à un concert des Béru ou l'accompagner fidèlement dans des rades dijonnais dont il n'avait jusqu'alors jamais soupçonné l'existence. La persévérance s'avère payante puisque la punkette finit par lui proposer une colocation pendant leurs études, de lettres pour qu'elle mène brillamment tout en écrivant un roman, et de droit pour lui, qui finit tout de même par abandonner le groupe des Jeunes Libéraux dont il faisait partie depuis des années. Le couple tient bon, malgré des absences de plus en plus fréquentes de la jeune femme qui se rend régulièrement à Paris où elle travaille pour un éditeur. Il faudra bien que j'en parle, répète le narrateur dont on sent qu'il veut encore rester dans la chaleur de ces quelques années partagées, il faudra bien que j'en parle répète-t-il tout en continuant d'évoquer ses souvenirs, non sans humour et tendresse. Il faut bien qu'il en parle et quand il se décide, le récit bascule alors dans une toute autre ambiance. Adieu concerts et musique punk, plats maison et séances érotiques, ne restent plus que la surprise, le choc, le chagrin et la perte de tous les repères. Qui était-elle ? Qu'était-il pour elle ? L'a-t-elle vraiment aimé ou manipulé ? Connait-on vraiment la personne qu'on aime ? Les questions restent sans réponse dans une deuxième partie sombre, bien loin de l'insouciance et de la drôlerie des débuts, et le portrait d'une génération qui aimait Sid Vicious et David Lynch, vivait sans portable et avait fêté la victoire de Mitterrand contre VGE. C'est là un des points forts de ce roman, outre sa qualité littéraire indéniable : ce contraste entre des deux périodes, l'avant et l'après, et la question du droit à continuer à vivre, ensuite, quitte à se sentir un peu lâche, "accepter de continuer en se rendant compte que finalement, ce n'est pas si insurmontable, que nul n'est irremplaçable.". Un excellent roman offert par Manue Rêva, mon binôme des 68 premières fois, que je remercie vivement pour cette découverte.

 

Catégorie : Littérature française

punk / amour / couple / deuil /


Posté le 30/11/2020 à 11:39

Histoires de la nuit, Laurent Mauvignier. Minuit, 09/2020. 635 p. 24 € ****

         Aux Trois Filles Seules, hameau de La Bassée, vit la famille Bergogne : Patrice, agriculteur, sa femme Marion et leur fille Ida, ainsi que Christine leur voisine, artiste peintre. On s'apprête à fêter les 40 ans de Marion. Tout le monde est mis à contribution : Ida a fait des dessins, conseillée par Christine qui s'attelle aux gâteaux, tandis que Patrice s'est chargé de la décoration et de la préparation du repas. Mais d'étranges individus s'invitent à la fête et menacent tout le monde…

         Malaise et non-dits règnent dans le hameau. On sent chez Christine une réelle hostilité envers Marion, et si elle lui cuisine trois gâteaux, c'est moins en son honneur que pour faire plaisir à la petite Ida qu'elle adore. Et puis il y a ce couple un peu bancal, rencontré via les réseaux sociaux, mal assorti, Patrice qui se trouve gros et se demande ce qui a pu décider la belle et séduisante Marion à accepter de l'épouser, Patrice qui voudrait lui dire sa tendresse mais doit taire son désir pour le satisfaire de temps à autre dans des relations tarifées. Quant à Marion, elle reste insaisissable et mystérieuse, comme venue de nulle part avec le secret de sa vie d'avant. Arrivent alors les frères, Christophe, puis Bègue, et enfin Denis. Se met en place un huis clos étouffant dans un coin perdu de campagne où personne n'arrive par hasard, dans une tension qui va crescendo, à mesure des longues phrases de Laurent Mauvinier qu'on serait tenté de lire d'une traite, comme en apnée, avant d'arriver au point pour pouvoir reprendre son souffle. Il faut prendre le temps et laisser faire pour s'habituer à ces phrases qui semblent suivre le cours de la pensée de chacun des sept personnages et nous faire connaître leurs désirs contrariés, leurs traumatismes et leurs ressentiments. Ces 635 pages et les méandres de leurs mots racontent quelques heures d'une tension grandissante, savamment orchestrée, jusqu'à un dénouement tragique et implacable.

 

Catégorie : Littérature française

campagne / huis clos / famille / vengeance /


Posté le 30/11/2020 à 11:38

Le monde du vivant, Florent Marchet. Stock, 08/2020. 283 p. ****